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Le pragmatisme froid de l’équipe de France

La France est normalement un pays de panache, privilégiant le style à l’efficacité. La frilosité imposée par Didier Deschamps a été insupportable pour de nombreux commentateurs et supporters pendant la Coupe du Monde.

Si la Coupe du Monde se matérialise par des étoiles sur les maillots des nations victorieuses, c’est peut-être parce que le public aime voir les équipes briller. De ce point de vue, la prestation de l’équipe de France a généré beaucoup de frustration chez les amateurs de football.

Impossible de ne pas remarquer que la France n’a pas été la plus forte. Quand elle a asphyxié la Belgique, ce n’était pas par son jeu, mais en refusant le jeu, comme face au Danemark – match qui d’ailleurs avait été vécu comme un petit traumatisme tellement il ne s’était rien passé.

En ce qui concerne la finale, les chiffres sont éloquents : deux buts en première période malgré zéro tirs et un nombre incroyable de ballons perdus, seulement 68 % de passes réussies sur l’ensemble du match et moins de 35% de possession. Au vu de sa prestation bien meilleure, la logique aurait voulu que la Croatie l’emporte.

Bien sûr, la France n’a été menée au score que 9 min sur l’ensemble du tournoi (face à l’Argentine), mais elle n’a que trop rarement donné l’impression de dominer son sujet. Mis à part quelques exploits individuels, et pas mal de chance, les “bleus” ont surtout pris soin de ne jamais prendre de risque, cherchant à contrer l’adversaire de manière opportuniste. Il n’y a pas eu de réelles phases de construction, d’intelligence collective. Il s’agissait surtout de miser sur les erreurs de l’adversaire.

Cela est totalement assumé. Face aux critiques, le sélectionneur répond :

« Mon boulot c’est de gagner des matches» car « le résultat change tout. Et seul le résultat peut dire si je me trompe ou pas, si j’ai raison ou pas.»

C’est un pragmatisme froid, cynique. Et on se demande alors qu’elle a sa définition du sport, voir même du football. Car, ce qu’aime le public, ce qu’aiment les amateurs de football, c’est le jeu, et précisément le beau-jeu qui fait gagner, pour être champions du monde en proposant le meilleur football du monde.

Mais avec un raisonnement comme celui de Didier Deschamps, le football n’est plus qu’un outil pour satisfaire les orgueils nationaux. Car c’est une chose de soutenir son pays, puisque sur le plan personnel cela nous renvoie à un héritage, des traditions, un quotidien, mais cela en est une autre de vouloir écraser les autres à tout prix.

Le football est un jeu et ce qui devrait compter est le jeu. Tel ne fut pas le cas, et c’est ouvertement assumé aussi par exemple par Raphaël Varane dans une interview à l’Équipe :

“Nous on n’était pas venus pour jouer, on était là pour gagner, pour détruire l’adversaire. On sait qu’on n’a pas fait le plus beau jeu du tournoi. […] On était l’équipe la plus glaçante, oui, c’est ça, on était glaçants. On était des tueurs à sang froid. Quand je vois la finale contre la Croatie, c’est ça.”

Ces propos font froid dans le dos. Il n’est pas étonnant que Raphaël Varane soit défenseur titulaire du Real de Madrid, dont le pragmatisme s’opposent historiquement à la tradition de beau jeu et d’intelligence collective du FC Barcelone. Il a d’ailleurs évolué dans l’ombre de Sergio Ramos, qui est une caricature de cynisme et de pragmatisme dans le football moderne.

> Lire notre article : Le “football moderne” ne sanctionne pas Sergio Ramos pour son agression sur Mohamed Salah

Le discours de Varane n’est pas anodin. Il relève d’une idéologie de la concurrence capitaliste, de guerrier prêt à tout pour servir les dirigeants de son pays, mais pas de l’esprit du sport, ni d’un état d’esprit populaire.

L’équipe de France a beaucoup d’influence sur les jeunes ainsi que dans les centres de formation. Cela a très bien été remarqué par le joueurs français Hatem Ben Arfa, qui explique de manière intéressante dans une chronique à France Football :

“Pour moi, ce serait dangereux de se cacher derrière cette deuxième étoile pour faire du jeu des Bleus une référence mondiale. On ne va pas se le cacher : le style et l’identité ultraréalistes des Français sont assez moches. Et je n’ai pas envie que ce style-là devienne désormais la norme dans les centres de formation ou les clubs, puisque l’on a souvent l’habitude d’essayer de copier le nouveau champion du monde.

Je ne peux pas non plus me résoudre à gagner ainsi avec des talents aussi inventifs que Griezmann, Fekir, Mbappé ou Dembélé. Je pense que c’est du gâchis. Vu nos forces, on pourrait être beaucoup plus audacieux, moins caméléons. Pour connaître certains Bleus, je sais qu’ils ne se fichent pas de la manière et qu’ils n’auraient rien contre une évolution du jeu proposé.”

On pourrait arguer que Ben Arfa est un idéaliste, naïf face aux enjeux du football moderne. D’autant plus qu’il dit que Didier Deschamps devrait partir et que :

« Ce serait ensuite à son successeur de profiter du potentiel technique et de “libérer” les talents pour avoir une identité de beau jeu à la française, comme les Brésiliens en ont une. Et pour qu’on ne prenne pas du plaisir que dans les résultats. »

Cependant, l’intelligence et le bon sens sont en faveur d’Hatem Ben Arfa. Ce qui devrait primer, c’est le jeu, la beauté et le plaisir du jeu. Le football est un sport, ce n’est que du sport. La victoire n’est pas tout, ce n’est qu’un but, une motivation ; la défaite ne doit pas être insupportable. L’équipe de France n’a pas à être une start-up destinée à satisfaire le nationalisme et l’idéologie libérale-pragmatique d’un Emmanuel Macron.

Hatem Ben Arfa touche à un point essentiel quand il parle d’identité française. Car ce qui ressort de tout cela, en somme, c’est l’absence de caractère français au jeu de l’équipe de France.

On peut même dire que cette équipe n’avait pas d’identité du tout. Là encore, c’est très bien résumé et assumé par Raphaël Varane :

« C’est quoi le niveau international ? Quand est-ce que tu attaques, quand est-ce que tu défends, quand est-ce que tu laisses le ballon à l’adversaire… On regarde l’adversaire, et, après, on voit comment on peut jouer, nous. »

Il est intéressant de noter que ce discours s’oppose directement à celui de Bixente Lizarazu à propos de l’équipe de France 1998. Pour lui l’équipe avait une identité propre :

« Nous imprimions notre rythme et notre style, quel que soit l’adversaire, avec une base défensive très forte et une grosse agressivité dans les duels qui nous permettaient d’user nos adversaires avant que nos talents offensifs finissent le job.»

De nombreux commentateurs et amateurs du Football ont remarqué cela et le regrettent. Si les gens étaient contents de pouvoir faire la fête, on ne peut pas se satisfaire d’une telle victoire dans la manière. Car, en France, il y a l’art et la manière, comme le dit l’expression (qui est difficilement traduisible dans d’autres langues).