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« Il n’y a que l’indifférence qui soit libre »

Ce qui a du caractère n’est pas libre.

Dans Le temps scellé (Cahiers du Cinéma 2004 ou bien Philippe Rey 2014), le cinéaste russe Andreï Tarkovski cite le grand écrivain allemand Thomas Mann, auteur notamment des romans Les Buddenbrook (1901), La mort à Venise (1912), La montagne magique (1924) et Docteur Faustus (1947). Le propos, tout à fait juste, est le suivant :

« Il n’y a que l’indifférence qui soit libre.

Tout ce qui a du caractère n’est pas libre, mais est marqué de son propre sceau, conditionné, figé… »

Tarkovski cite cela en parlant de la question du rapport de l’artiste à l’oeuvre d’art ; il dit que les faiblesses inhérentes à une oeuvre véritable, on n’y peut rien car l’artiste est porté par quelque chose, il est tout d’un bloc. L’artiste est comme prisonnier de son idée, il est façonné par elle, c’est une passion que son activité artistique, qui l’emporte sur tout. C’est une reconnaissance de la dignité du réel.

L’indifférent s’imagine au-dessus des choses et, en un sens, c’est vrai, car il a quitté le domaine du réel. Il vit dans sa subjectivité sans rapport avec la réalité, il vit dans un imaginaire façonné par des impulsions primitives ou sophistiquées, tel un simple désir ou le capitalisme moderne. Il est une individualité, et il n’est qu’une individualité. Une telle personne n’a plus de personnalité.

Il suffit de regarder les profils et les storys du réseau social Instagram : beaucoup d’individualités, que des individualités même. Mais pas de personnalités. Car une personnalité ne se laisse pas façonner selon des exigences fictives, elle n’obéit pas aux formes attendues. Portant quelque chose de réel, il y a de la dignité et de la réserve, c’est-à-dire de l’intimité. L’absence d’intimité, de pudeur, est la caractéristique d’une société sans culture.

La sensibilité cherche par définition, en effet, à se préserver. C’est qu’elle cherche à exister. Et, donc, il est juste de dire qu’une personnalité est quelqu’un marqué par un sceau, conditionné. La réalité a marqué de son sceau une personne, la sensibilité reflète une expérience concrète. Il s’agit là très exactement de ce qu’on appelle le matérialisme.

Le capitalisme est une entreprise de démolition de la culture, en raison de son soutien matériel à tous les nombrilismes, à toutes les indifférences. Le socialisme porte la culture pour cette raison simple : il reconnaît la valeur de ceux et celles marqués par la vérité, portant cette vérité, l’exprimant à travers une émotion esthétique. Aussi peut-on et doit-on considérer que le socialisme ne peut pas se développer sans qu’il y ait des artistes authentiques, et inversement. L’existence de l’un implique l’existence de l’autre.

Aucun artiste n’ayant du caractère ne peut échapper au fait que seul le socialisme le protège, honore sa sensibilité, valorise sa démarche dans toute sa dignité, l’oriente adéquatement hors du nombrilisme et dans l’Histoire, qui est celle du peuple, de la culture, de la Nature. L’artiste a une exigence d’harmonie et le socialisme la possède aussi, les deux confluent dans le même mouvement.

L’artiste et le socialisme savent que le capitalisme, c’est la négation de la sensibilité, la fuite en avant nombriliste, le culte de la puissance et de la quête de puissance… C’est leur ennemi commun, mais au-delà, ils ne font pas que converger, ils sont une seule et même chose, car ils sont le produit de l’avenir commun, harmonieux et productif, culturel et naturel.

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Culture

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »

Que faire de cet assemblage de choses vécues que l’on continue de porter en soi ? Baudelaire dit qu’il ne le sait pas, mais il reconnaît qu’elles existent, et qu’elles le débordent.

Tombe de Charles Baudelaire à Paris

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » : cet alexandrin de Baudelaire, tiré du poème intitulé Spleen, laisse entrevoir de manière limpide l’origine de l’art, le fait que ce soit lié au vécu, que l’artiste puise dans le reflet de son expérience personnelle quelque chose qu’il entrevoit comme d’une dimension profonde, atteignant l’universel.

Ce que dit ici Baudelaire, n’importe quel artiste pourrait le dire, le sachant par définition, car l’art n’est pas un choix, c’est le produit d’un débordement en soi, d’une sorte de suraccumulation de données dans la vie, qu’il faut synthétiser sous une forme culturelle, pour ne pas se faire littéralement noyer.

Baudelaire a l’impression de se faire dépasser par ce que ses sens et sa vie psychique ont connu ; son vécu résonne en lui de manière ininterrompue, plein de vie, avec une formidable richesse. D’où l’impression de ne pas avoir vécu une simple vie, mais de très nombreuses vies, d’avoir vécu des choses nombreuses et intenses en même temps, de manière ininterrompue. Cela a besoin de sortir, cela ne peut pas rester en soi, on ne peut pas conserver tout cela en soi, c’est trop écrasant.

Afin de présenter cela, Baudelaire compare son cerveau à une pyramide, un cimetière, un abri pour plein de choses vécues, mais mortes ; il est marquant que Baudelaire reconnaisse ne pas savoir quoi faire de son vécu accumulé. Il ne voit aucune sortie possible, il cherche uniquement à faire comprendre qu’il est débordé.

Cela l’amène à se comparer lui-même à un vieux boudoir, à un sphinx oublié de tous et ne parvenant à s‘exprimer que lorsque le soleil se couche, c’est-à-dire lorsque la nuit tombe, que tout devient calme, que les nerfs et le psychisme se relâchent, permettant l’émergence d’une crise propre au « spleen », ce vague à l’âme engageant la personne dans tout son être.

Baudelaire témoigne ici très concrètement d’une incompréhension à réaliser un saut dans son travail d’artiste ; tel Proust, il plonge dans une expérience immédiate, la prenant tel quel, sans parvenir à rassembler le tout, à produire quelque chose avec cette matière première. C’est le fétiche de l’intensité vécue, qui va devenir le leitmotiv de l’art dit moderne et de l’art dit contemporain.

Le véritable art n’en reste pas à une accumulation primitive et la célébration des arts primitifs relève d’un simplisme outrancier propre à une lecture métaphysique et post-moderne de l’art. Il n’est pas étonnant que le surréalisme, si friand des « expériences intérieures » et du culte du rêve, ait été si fasciné par ce qui serait une expression directe, simple, d’une expérience vécue par un être primitif, d’une société tribale.

Le véritable art exige de la complexité, de la mise en forme de différents niveaux d’expression artistique ; il répugne à une simplicité directe, élémentaire. Le véritable art demande que le matériau de l’artiste – ses propres nerfs, son psychisme, son vécu, ses sens, ses souvenirs, ses sensations – soient orchestrés pour se dépasser, pour se fondre dans une œuvre esthétique qui témoigne de ce qu’il y a d’universel dans ce qu’il y a de personnel.

Chaque personne est en effet directement lié à l’art véritable, car pouvant reconnaître ce qu’il y a, dans cette œuvre extérieure à soi, qui relève pourtant de soi-même, dans son vécu le plus intime. Il n’y a pas d’art sans reconnaissance de l’universalité de l’être humain.

Et comme tous les êtres humains connaissent une telle accumulation, cela amène inévitablement à la problématique comme quoi chaque personne devrait développer une forme artistique ! Sans cela, c’est l’implosion ou l’explosion, car on n’accumule pas autant de vécu sans avoir à le porter par les nerfs et par le psychisme.

Ce qu’on appelle folie n’est bien souvent qu’une incapacité à s’exprimer par la transformation, la transformation du monde par le travail, la transformation de son vécu par l’œuvre artistique. William Morris, cet immense artiste disciple de Karl Marx et relevant du mouvement Arts & crafts, a tout à fait raison d’affirmer que dans la société de l’avenir, dans le socialisme, chaque personne développera ses capacités artistiques.

Par respect pour le poète, concluons sur son écrit, un poème par ailleurs peu intéressant en soi, relevant du Parnasse, avec ce ton mièvre et lancinant focalisé sur la définition esthétisante d’objets pittoresques.

Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante!
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

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Réflexions

L’image de poète tourmenté et de son rapport au suicide

L’image de poète tourmenté, de l’artiste mort avant trente ans sont autant de fascinations morbides portées et entretenues par notre société. Il y a l’idée qu’il faut souffrir pour ressentir véritablement le monde qui nous entoure, comme une déformation de la célèbre citation de Rimbaud :

« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »

Chez Rimbaud la démarche est active, même s’il n’a pas réussi à prolonger le tir, et d’ailleurs il dit que n’importe qui peut être « voyant ». Dans l’image du poète torturé ayant souffert, la démarche est complètement passive : tout repose sur ce passé érigé un outil de production artistique.

Cela rejoint l’idée d’un certain génie, inné, chez certaines personnes : si des heures et des années de travail méthodique ne permettent pas de devenir un Baudelaire, un Nick Drake, un Ian Curtis, un Kurt Cobain, etc. alors leur talent doit tomber du ciel. Et si l’on ne croit pas à un Dieu tout puissant et capricieux, on se réfugie dans le parcours et l’histoire individuels.

Prenons l’exemple du fabuleux Nick Drake. Né en 1948 en Birmanie de parents anglais, il est vite de retour en Angleterre où il vivra jusqu’à sa mort en 1974. Issu d’un milieu aisé, il vit une vie d’anglais des pavillons au sein d’une famille cultivée et libérale (dans le bon sens du terme).

Tous ses proches l’ont décrit comme une personne joyeuse, avec ses hauts et ses bas comme tout le monde.

Un garçon sensible qui aura du mal à trouver sa place dans l’Angleterre d’après-guerre. Il n’aura ni une vie de misère, ni une enfance traumatisante.

Sur le plan artistique, il compose un premier album prometteur en 1969, un second plus riche et travaillé sur le plan musical en 1971 et un dernier album dépouillé, presque minimaliste, en 1972. Ses œuvres ne connaîtront un succès qu’après sa mort, lorsque d’autres artistes le citeront comme une de leurs références majeures (comme Robert Smith du groupe The Cure).

Et c’est à l’âge de 26 ans, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1974, que Nick Drake meurt d’une overdose d’amitryptyline – un antidépresseur. Il n’en fallait pas plus pour fabriquer de toute pièce une image du poète torturé.

Est-ce que ses chansons sont des hymnes à la joie à la fois niais et naïfs ? Non. Doit-on le considérer comme un artiste tourmenté pour autant ? Certainement pas. Il y a la mélancolie, mais pas la dépression. Un certain désenchantement traverse son œuvre, c’est vrai. Est-ce suffisant pour décréter que Nick Drake était un artiste au bord du suicide dès 1969 ? Aucune écoute honnête de son œuvre ne le permet.

A l’exception des toutes dernières années de sa vie, Nick Drake n’était pas une personne rongée par la dépression. Être fasciné de la sorte par cet immense poète est une insulte envers sa mémoire, son œuvre et ses proches.

Doit-on être soit dépressif, soit en extase permanente ? N’y a-t-il pas des moments de vides, de flottements, de doute, de deuils dans les vies des chaque personnes ? N’y a-t-il pas de place pour la mélancolie pour de nombreuses personnes qui cherchent une place dans nos sociétés ?

« Très bien nous dira-t-on, mais qu’en est-il d’artistes réellement dépressifs, voire suicidaires ? Les textes de Joy Division évoquent souvent le suicide, à demi-mot. Qu’en penser ?»

Nous dirons que s’ils ont réussi à atteindre un tel niveau malgré la maladie, il faut imaginer ce qu’ils auraient pu produire sans. Car il faut dire les choses telles qu’elles sont : la dépression, les pensées suicidaires et les (tentatives de) suicides n’ont rien de beau. Elles ne produisent rien : elles ne font que détruire des vies.

On ne peut pas accepter la moindre fascination, la moindre complaisance envers tout ce qui brise des vies de la sorte. C’est une question de civilisation. Nous voulons des artistes entiers et sensibles qui parviennent à retranscrire une époque et son atmosphère avec toujours plus de finesse, toute la densité de la sensibilité personnelle.