Bertrand Meunier et sa série de photographies “je suis d’ici”

L’image parait anodine. C’est ce qui lui donne toute sa valeur artistique et sa charge politique.

Le sujet photographique, ce serait cette façade lisse, blanche et commune qui occupe la moitié d’une image exempte de tout personnage.

Si elle n’était pas monochrome, on pourrait croire au premier coup d’oeil à une de ces photos qui garnissent les vitrines des agences immobilières : “Idéal pour famille avec enfant, pavillon tout confort, proche centre ville…”

Puis le spectateur attentif note le soin apporté à la lumière, laquelle, douce et parallèle au sol, entre de toute la hauteur gauche de l’image, découvre chaque brin d’herbe et caresse les quelques reliefs de la façade pour nous les révéler : encadrements de portes et de fenêtres, luminaire, gouttières.

Le cadrage n’est pas laxiste, mais il relève d’une intention précise. Il y a là un geste maîtrisé. Ainsi, la ligne formée par la corniche dans le coin supérieur droit de l’image comme la ligne formée par la bordure de la terrasse en bas à gauche ramènent l’oeil du spectateur vers le plan principal.

La grande profondeur de champ n’est pas non plus le fait d’un opérateur “pousse-bouton” en mode automatique. Des brins de gazon au premier plan jusqu’aux tuiles du pavillon voisin, tous les détails nous apparaissent, nets. Ainsi exposée, l’image s’avère riche d’informations qui permettent une compréhension globale.

C’est tout un mode de vie qui est mis en image. Il est là, le sujet photographique. Le pavillon voisin qui semble être un autre sien. L’abri de jardin où l’on entrepose tondeuse à gazon et piscine gonflable. La pelouse rase qui couvre tout le jardin, à l’exception du bordurage qui entoure la maison et de la terrasse carrelée. Les lanternes à énergie solaire pour éclairer les apéros tardifs les soirs d’été. Et puis, sur la terrasse carrelée, bien posé sur ses cales de bois, le toboggan des enfants, long comme la moitié de la maison.

Il faut signaler qu’il y a de nombreux partis pris dans cette photographie. On peut parler d’une mise en scène. Ainsi, les volets sont clos et les rideaux tirés et on est frappé par l’absence de personnage, par l’absence de toute vie même. L’effet que cela procure est celui de l’absence, du vide de ce lieu de vie individuel, d’une tristesse certaine.

Cette image est extraite d’une série de photographies de Bertrand Meunier et intitulée “je suis d’ici”. Cette série, commencée en 2009 n’est pas achevée. Voici comment il présente ce travail sur le site internet de Tendance Floue, collectif de photographes auquel Bertrand Meunier appartient :

Le sujet de ce travail photographique est la France.
Je pensais connaitre mon pays car il faut bien le dire, « je suis d’ici ».
Il me faut maintenant me rendre à l’évidence, je la connais plutôt mal cette France, ou tout du moins de façon trop générale, superficielle comme si ce pays m’avait échappé ou s’était éloigné par mon manque d’attention.
Je suis donc allé voir, revoir des lieux où j’ai grandi, creuser ce visage de la France : souvenirs d’écoles, cours d’histoire, échos (récents) tapageurs sur l’identité, crise (encore) emploi, géographie, frontières
Voilà donc un extrait de ces voyages qui ne me laissent pas tranquilles et me poussent à poursuivre une route multiple et subjective pour trouver mes « réponses ».

Ce travail de Bertrand Meunier, en tant qu’illustration subjective de la réalité de la France est un travail précieux. Connaître le pays, l’envisager dans ce qu’il a de typique, donc d’anodin au premier regard, voilà une exigence pour qui entend y changer la vie.

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