Centre. Indre. La Chatre. 1968, Henri Cartier-Bresson

Cette photographie est simplement titrée « Centre. Indre. La Chatre. 1968 » et est signée Henri Cartier-Bresson. Il s’agit d’un témoignage fidèle de ce qu’est la chasse à courre dans la France rurale de l’époque. En plus de sa valeur documentaire, on se trouve face à une très bonne photographie du point de vue technique. Henri Cartier-Bresson est à cette époque déjà reconnu comme un photographe de grand talent, réalisant notamment des prises de vue d’une grande précision.

Centre. Indre. La Chatre. 1968
FRANCE. La Chatre. 1968.

Au premier abord pourtant, l’image semble anodine. Confuse même. On ne voit pas où le photographe veut en venir. Le cadrage paraît hasardeux. Avec ce cavalier de dos, méconnaissable, trottant à la limite du hors-champ, on pourrait croire la photo ratée.

Mais Henri Carter-Bresson est réputé pour ces cadrages précis et ses compositions soignées. On lui attribue une formule pour expliquer la prise de vue : « l’instant décisif ». Le photographe est à l’affût, il détermine le lieu de la prise de vue, règle son boîtier pour garantir une exposition convenable. Il soigne son cadrage, puis il attend guettant son sujet. Quand celui-ci arrive, le photographe dispose de quelques fractions de secondes pour composer l’image et déclencher l’obturateur. C’est l’instant décisif. S’il est saisi, la photo est réussie, sinon, l’image est ratée, définitivement.

Alors, pour notre photo, Cartier Bresson aurait-il laissé passer l’instant décisif ?
Évidemment, non.

Cartier-Bresson a chaussé un objectif grand-angle sur son petit boîtier télémétrique, si bien qu’on trouve dans le cadre bien plus d’éléments que l’œ’oeil humain pourrait en saisir. L’image est comme plus large que la réalité.

La profondeur de champs est maximale. Du premier plan jusqu’au dernier, tous les objets fixes apparaissent nets : on peut voir la texture du crin de la queue du cheval et celle de la pierre blanche de l’encadrement de la porte qui se reflète dans la vitre tout à droite de l’image. Le rendu est donc d’une grande précision.

Quant à la qualité de l’exposition, elle est tout bonnement époustouflante ! Le spectateur voit le dessous du pied arrière droit du cheval -qui reçoit pourtant peu de lumière- aussi distinctement que le dessus du nez du chien quant à lui en pleine lumière à l’extrême gauche. Par sa maîtrise de l’exposition, Henri Cartier-Bresson fait surgir de l’ombre un homme, en portrait à l’intérieur de cette scène populeuse, un énigmatique personnage à casquette observe la scène par la fenêtre ouverte.

Dans cette photographie, tout est en fait une question de point de vue. Parce que Cartier-Bresson a orienté précisément son objectif à cet effet, le spectateur est collé au sol parmi les chiens. De cette manière, les visages des personnages sont tournés vers le spectateur.

Cette foule de curieux profitant du spectacle des veneurs est le véritable sujet de la photographie. La composition le confirme : le cavalier ferme le cadre à gauche et son regard indique au spectateur le sens de lecture. Les chiens rendent le tout dynamique, en même temps qu’ils occupent une grande partie de l’image, ce qui fait sens comme nous le verrons plus loin.

Centre. Indre. La Chatre. 1968
FRANCE. La Chatre. 1968.

Dans leur diversité, les visages sont expressifs. On y croise des regards amusés, une jeune femme sourit avec sensualité un doigt entre les dents, un ancien au vêtement clair jette un regard droit au cavalier, des enfants sont intrigués dans les bras des parents, et des paysans âgés sont aux premières loges, les pieds dans le caniveau.

On le comprend, tout ce petit monde endimanché sort du café en arrière plan, comme ameuté à l’arrivée de l’équipage des veneurs.

Henri Cartier-Bresson était amateur de chasse. Cette photographie révèle, non pas la violence barbare de la chasse à courre (même si on devine la douleur du cheval et des chiens), mais une autre vérité. La chasse à courre est un spectacle qui rassemble et procure des émotions aux populations des campagnes.

Cette photographie est tirée d’une série commencée en 1968 et titrée « Vive la france ». Le photographe connaît bien cette région pour y avoir combattu dans la clandestinité durant la deuxième guerre mondiale. D’une certaine manière, il expose une facette de la misère culturelle qui règne dans ce qu’il est convenu d’appeler la France profonde.

Au delà du pittoresque, comme la composition nous le suggère par la surface d’image qu’occupent le cavalier et ses chiens, on comprend que l’espace public est largement occupé par les chasseurs.

Cartier-Bresson nous donne à voir, en saisissant le réel, que la chasse à courre témoigne de l’emprise qu’a la classe dominante sur le territoire, tenant par là même en respect les petites gens.

Henri Cartier-Bresson

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