Marion Gambin : Aire d’autoroute, France, 2013

La photographie semble commune tant ces images peuplent le quotidien. Néanmoins, de part sa construction très élaborée et la démarche de l’auteur, elle frôle de réalisme et tient en fait davantage d’une sorte de romantisme opaque.

Marion Gambin : Aire d'autoroute, France, 2013

Marion Gambin est une photographe française d’aujourd’hui. Cette photographie titrée Aire d’autoroute, France, 2013, intègre sa série « entre deux lieux ». Elle fait partie d’une mission photographique nommée « France(s) territoire liquide ».

Entre 2011 et 2014, quarante-trois photographes ont cherché à concilier les enjeux de la photographie française d’aujourd’hui avec les questions qui travaillent les territoires. Un film court visible ici présente la démarche d’ensemble. Sous la direction artistique de Paul Wombell, cette mission, en partie financée par l’État dans sa tradition de la photographie sociale initiée en France dans les années 1980, s’appuie largement sur les réseaux de l’art contemporain (Wombell, en tant que critique et commissaire d’exposition pèse sur le succès des photographes). Il est donc en partie question de spéculation sur la cote des artistes et pas simplement de documentation sur ce qu’est la France des années 2010.

Logiquement, le travail de Marion Gambin reflète cette double exigence : d’un côté, donner à voir des images sensibles de la réalité des territoires français et de l’autre, adopter une esthétique et une démarche qui plaisent à la bourgeoisie, afin de trouver une place sur le marché de l’art contemporain.

Que dire donc, de cette Aire d’autoroute, France, 2013 ?

La photographe a fait le choix d’une grande profondeur de champ lors de la prise de vue. L’image est donc d’une grande netteté et regorge de détails. C’est ainsi que le sujet principal, la femme attablée derrière la vitre, bien que nette, a l’image troublée par le reflet des objets dans la vitre. On devine une haie de fleurs roses, un panneau publicitaire, sans trop savoir de prime abord si ces objets sont à l’intérieur ou à l’extérieur. Ce parti pris appui le sens général de l’image évoquant la confusion des sens du sujet.

Le cadrage est atypique et particulièrement complexe. Marion Gambin fait preuve d’une grande maîtrise des lignes pour construire son image. L’œil pourrait se perdre, mais il n’en n’est rien. Les lignes du carrelage au premier plan croisent celles des bordures, des piliers, de l’encadrement des fenêtres, des tôles du mur à gauche. Pourtant, l’image est très lisible. Le sujet apparaît clairement au spectateur. La tête du sujet est en effet placée à l’intersection de plusieurs droites constituant les diagonales des nombreux rectangles présents dans l’image comme autant de cadres dans le cadre.

Le sujet est aussi mis en évidence par la couleur claire de sa tenue qui contraste avec le gris dominant l’ensemble. L’ambiance générale doit beaucoup à la gamme des couleurs. Tout cela semble terne, sans grand relief, sans doute en raison du ciel nuageux qui diffuse platement la lumière du jour. L’exposition est néanmoins absolument parfaite, puisque les objets situés à l’arrière plan derrière le sujet sont visibles, comme les fleurs claires du premier plan. Là encore, Marion Gambin fait preuve de grande qualités techniques.

Tout cela amène le spectateur à ressentir la solitude du sujet, cet individu au regard vague, comme perdu en introspection dans ce qui semble être une cafétéria de station service.

La France des aires de repos, des stations services, des rocades, des ronds-points et des centres commerciaux, c’est la France rurbaine. Dans ce sens, on peut voir cette photographie comme une représentation pertinente d’un aspect principal de la France d’aujourd’hui.

Néanmoins on ne peut faire l’impasse sur une limite à ce réalisme. L’image est une mise en scène et le personnage principal est comme irréel. Sa posture est figée dans une attitude neutre absolument artificielle. De plus, en ne donnant au spectateur aucune indication sur son sujet, notamment sa classe sociale, la photographe le prive d’une clé de lecture importante. Surtout, sans cette attache fondamentale au réel, l’universel est hors de portée. Cette femme de l’aire d’autoroute est renvoyée à son individualité.

Reste au spectateur l’impression d’être face à un scène familière mais étrange, habitée par un personnage hermétique.

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