Le 26 février 2024, nous commencions une chronologie de l’escalade française contre la Russie. Il s’agissait pour nous d’établir une arme politique de la plus haute importance. Il était essentiel de fournir un argument de poids pour monter qu’il y a une tendance à la guerre, que celle-ci est nourrie, construite, propagée.
Il faut se rappeler que lorsque tout cela a commencé, par le propos d’Emmanuel Macron au sujet de l’envoi de troupes françaises en Ukraine, absolument personne ne l’a pris au sérieux, à part nous.
Nous avons ainsi assumé un rôle d’avant-garde : à l’époque, cela semblait décalé, maintenant l’utilité d’une telle chronologie est évidente.

Et il n’est pas possible de reconstruire une telle chronologie a posteriori : il fallait voir la tendance dès le début, en analysant correctement la tendance.
Nous disons aussi à ce titre : la tendance continue, elle ne s’arrête pas, bien au contraire, il y a accélération de l’escalade française.
Il ne faut pas penser qu’Emmanuel Macron, après son voyage à Washington, accepte simplement le projet de « paix », d’ailleurs illusoire, proposé (ou exigé) par Donald Trump au sujet de l’Ukraine.
La trajectoire du capitalisme est indépendant des dirigeants des Etats et des gouvernements ; la tendance à la guerre est portée par la crise du capitalisme en perdition : il ne peut pas en être autrement.
Un simple exemple le montrera aisément.
La tribune aux 300 milliards et aux 300 000 soldats
Le 21 février 2025, la revue Esprit qui vise les intellectuels français a publié une tribune, Doubler la mise : une stratégie des Occidentaux pour l’Ukraine et pour eux-mêmes.
Cette tribune refuse toute idée d’armistice en Ukraine, appelle à l’entrée de celle-ci dans dans l’Otan.
Elle exige que cette dernière fournisse à l’armée ukrainienne 300 milliards d’euros d’armements en trois ans.
On lit dans la tribune :
« La création au sein de l’Otan d’un fonds spécial de 300 milliards d’euros, hors fonds russes gelés, destiné à la fourniture d’armements modernes à l’Ukraine à hauteur de 100 milliards d’euros annuels au cours des trois prochaines années; les contributions des Etats membres de l’Otan étant calculées au prorata de leur PIB »
300 000 milliards ! Mais ce n’est pas tout, 300 000 soldats européens doivent également être envoyés aux frontières avec la Russie !
On lit dans la tribune :
« Le déploiement permanent, comme en Allemagne durant la guerre froide, sous commandement Otan de 300.000 soldats européens dans tous les pays de la ligne de front – Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie – qui le souhaitent, en mesure, le cas échéant, d’intervenir rapidement »
C’est là totalement belliciste. Et les signataires sont des intellectuels, surtout. Il y a des élus de toute l’Europe, ainsi que des anciens militaires, mais mettons cela de côté. Ce qui compte, c’est la signature de très nombreux enseignants et chercheurs français.
Une telle est professeure de littérature comparée à l’Université de Lille, tel autre est un anthropologue professeur émérite au Collège de France.
On a un bio-physicien directeur de recherche CNRS émérite, on a une professeur émérite d’études scandinaves à l’Université de Lorraine.
On a un maître de conférences en archéologie préhistorique au Muséum national d’histoire naturelle, on a une maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’Université Bordeaux Montaigne.
On a une philosophe professeur émérite à l’Université Paris-Nanterre, on a une maîtresse de conférences associée au CNRS, Laboratoire Ambiances Architectures Urbanités, à Grenoble.
On a un professeur agrégé d’études cinématographiques à l’Université Paris 8, on a une politologue maître de conférences à l’Université Paris 1.
Les intellectuels sont alignés sur la guerre
Tous ces gens, qui enseignent, qui font partie des « intellectuels », appellent ouvertement à déverser des milliards d’armements et des centaines de milliers de soldats pour faire face militairement à la Russie.
Ils ne disent pas directement qu’il faut faire la guerre à la Russie, mais c’est qu’ils n’ont même pas besoin de le dire, tellement c’est le fond de leur démarche.
Et on ne parle pas de quelques enseignants isolés. La liste des signataires français est longue, c’est un phénomène de fond : Aurélie Barjonet, Christine Baron, Annette Becker, David Bensimon, Andreas Bikfalvi, Marie-Aline Bloch, Thomas Boccon-Gibod, Corinne Bonafoux, Anne Nathalie Bonifaci, Alain Bourges, Jean-Loup Bourget, Annie Bourguignon, Bernard Bret, Claude P. Bruter, Mateusz Chmurski, Yves Cohen, Dominique Colas, Mélodie Combot, Philippe Comte, Laurent Coumel, Didier Coureau, Martine de Gaudemar, Isabelle de Mecquenem, Sébastien Denis, Vincent Duclert, Yann Echinard, Steven Ekovich, Kristian Feigelson, Claude Forest, Philippe Gabriel, Stéphane Gal, Xavier Galmiche, Natalia Gamalova, Julie Gerber, Christian Godin, Bernard Golse, Agnieszka Grudzińska, Jean-Yves Guérin, Stéphane Jeannin, Richard Joffre, Luba Jurgenson, Michèle Kahn, Oskar Kowalewski, William Leday, Paul Lenormand, Françoise Létoublon, Ophir Levy, Sabina Loriga, Antoine Marès, Eric Marty, Marie-Claude Maurel, Rachel Mazuy, Alexandre Melnik, Georges Mink, Jean-Sylvestre Mongrenier, Yann Moulier Boutang, Philippe Morel, Boris Najman, Laure Neumayer, Léo Péria-Peigné, Anne Piéjus, Alain Policar, Xavier Pons, Jacques Pothier, Perrine Poupin, Christophe Prochasson, Gildas Renou, Eric Robert, Jacob Rogozinski, Hélène Roy, Régis Salado, Franck Salaün, Dany Savelli, Frédéric Sawicki, Pierre Schapira, Dominique Schnapper, Rémi Scoccimarro, Pascal Taranto, Pierre-Henri Tavoillot, Thierry Tirbois, Cécile Vaissié, Jacques Vallin, Marguerite Vappereau, Thanassis Vassiliou, Olivier Védrine, Julien Vercueil, Nicolas Weill-Parot, Yves Charles Zarka, Paul Zawadzki.
Que tous ces gens osent signer un tel appel montre bien qu’ils pensent pouvoir se le permettre. Cela ne va pas nuire à leur carrière, et on sait combien les intellectuels sont très prudents à ce niveau-là.
Et c’est fou : on peut être un intellectuel et demander l’envoi de 300 000 soldats, de 300 milliards d’armements, et ça passe.
C’est que tout est installé en France, dans l’appareil d’Etat et les médias, pour que la marche à la guerre se construise, pas à pas.
La convergence générale en faveur du conflit
Du 26 février 2024 au 26 février 2025, il y a un processus relativement unifié d’escalade militaire, qui tient à la narration de l’Etat d’une part, à la crise de l’autre part.
Ce n’est pas que la haute bourgeoisie française veuille consciemment la guerre, dans son imaginaire elle veut pousser la Russie à bouts, la mettre sous pression totale.
Cependant, c’est justement là le mécanisme fondamental de l’engrenage de la guerre pour le repartage du monde.
La société capitaliste vit de profits, de toujours plus de profits, et si la crise empêche les profits de croître, alors le capitalisme n’attend pas et bouscule la situation.
C’est la tendance à la guerre qui l’emporte, portée par les éléments les plus agressifs, membres de la haute bourgeoisie.
Celle-ci n’est pourtant pas isolée. La société capitaliste suit ici la haute bourgeoisie, parce que le capitalisme est en crise et tout le monde cherche à sauver sa peau capitaliste.
Et quand on dit la société capitaliste, on dit également les travailleurs, qui ont été corrompus, aliénés par la société capitaliste et le H24 de sa consommation. Depuis les années 1960, les travailleurs français ne veulent pas la révolution ; leur rêve est le pavillon, la voiture et des loisirs non sophistiqués.
Il va bien falloir qu’ils se ressaisissent, sans quoi ils vont se retrouver embarqués dans un vaste projet d’affrontement militaire, dans le cadre de la troisième guerre mondiale pour le repartage du monde.
Voilà notre but : parvenir à la recomposition du prolétariat à travers l’escalade militaire française, à travers mais aussi contre elle. Soit la révolution empêche la guerre, soit la guerre provoque la révolution !