La marche blanche en l’honneur de Mireille Knoll

Le meurtre d’une femme octogénaire qui avait échappé à la Rafle du Vél d’Hiv, Mireille Knoll, dans un crime crapuleux où elle a été lardée de coups de couteaux et vu son corps et son appartement incendié, avec un fond idéologique antisémite, a profondément ému le pays, alors que parallèlement un gendarme, Arnaud Beltrame, s’est sacrifié pour remplacer une personne otage d’un terroriste islamiste.

C’est encore l’émotion, face au terrorisme et à la barbarie. Avec le besoin de s’interposer, et toujours ce haut le cœur devant l’arbitraire, qui frappe jusqu’à une dame âgée. Avec qui plus est cet arrière-goût d’une amertume terrible consistant en cette impression de déjà vu.

L’antisémitisme, ce poison, existe en effet en France de manière désormais très particulière, et tout le monde le sait. Exclu très largement voire totalement des personnes ayant un certain niveau d’instruction, il est particulièrement présent comme fond diffus dans la population liée au travail manuel : ici la figure du « Juif » reste une sorte d’abstraction, un fantôme représentant l’intellectuel, la ville, l’argent.

Tel est le prix à payer pour l’absence d’une Gauche de la raison, de la connaissance : l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles.

A cela s’ajoute un autre antisémitisme, d’une virulence très grande dans les milieux marqués par la religion musulmane, en raison des valeurs mises en avant dans les pays arabes qui utilisent l’antisionisme comme « anti-impérialisme » mobilisateur pour masquer leurs propres carences, mais aussi de la concurrence historique effrénée de l’Islam pour s’affirmer contre les monothéismes précédents.

C’est de là que vient toute une série de crimes, avec en arrière-plan l’attentat meurtrier de Toulouse, l’attaque contre Charlie Hebdo et l’hypercasher, l’assassinat sordide d’Ilan Halimi, celui de Sarah Halimi.

Dans ce dernier cas, comme pour Sébastien Sélam en 2003 et comme pour Mireille Knoll, voire l’ensemble des attentats et meurtres, la particularité est que les assassins relèvent de la pathologie mentale et de milieux qu’on peut définir comme « lumpen » ou « antisocial », avec la culture du trafic, de l’arnaque, de l’escroquerie, etc.

Comme on le voit, la question est donc éminemment sociale et l’Etat n’a souvent pas su quoi faire, relativisant l’antisémitisme sous prétexte que tout serait surtout un déséquilibre mental.

La marche blanche organisée hier à Paris par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) en l’honneur de Mireille Knoll est ainsi un moment très particulier.

Car elle amène avec elle la question suivante : que faire face à un antisémitisme tellement larvé qu’il s’exprime aussi ou surtout par la folie meurtrière?

Force est de constater déjà que la réaction étatique a été immédiate, avec une grande fermeté dans le symbolique. Cela correspond à la nature de la société française, qui est d’éprouver un haut-le-cœur face à l’antisémitisme, cette stupidité meurtrière, ce véritable cannibalisme social, il n’y a pas d’autre mot.

Le président de la République Emmanuel Macron a participé aux obsèques de Mireille Knoll, alors qu’étaient présents à la marche blanche le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, ainsi que celui de l’éducation, Jean-Michel Blanquer. Étaient également présents le président de l’assemblée nationale Francois de Rugy, Marlène Schiappa, Nicolas Hulot.

L’État a assumé, en bloc, mais cela reflète avant tout une exigence démocratique de la population. L’État ne fait que suivre un certain niveau de développement démocratique, portée par la gauche. Cela rappelle les émotions de Je suis Charlie ; cela rappelle la nécessité d’aller de l’avant dans le fait de vivre ensemble en élevant le niveau culturel.

Cependant, il ne faut pas se leurrer. Seulement entre 15 et 25 000 personnes étaient présentes dans cette marche partie de Nation, qui a pris le boulevard Voltaire, a rejoint, via la rue de Charonne, le domicile de Mireille Knoll au 26-32 avenue Philippe-Auguste.

Et une bonne partie d’entre elles étaient juives. La France ne veut pas de l’antisémitisme, mais ne sait pas quoi faire, comment se comporter, ce qui la paralyse et renforce le fait que la communauté juive se sente isolée.

Elle qui vit en région parisienne surtout voit bien comment ses enfants se sont faits chasser des collèges et des lycées publics populaires, en raison de l’antisémitisme rampant largement ancré par l’intermédiaire de la religion musulmane. Elle bascule d’autant plus dans un communautarisme religieux borné, superstitieux, isolationniste.

D’ailleurs, hier, la « Ligue de Défense Juive » a ouvertement soutenu la présence de Marine Le Pen, accompagnée notamment de Gilbert Collard, dans la marche blanche ; après avoir été chassée, elle est revenue en effet en queue de cortège, protégée également par la police.

C’est un épisode d’une signification très grave, le signe d’un retournement de fond. La communauté juive était, dans les années 1960, 1970 et 1980, traditionnellement de gauche. Pratiquement toutes les organisations d’extrême-gauche de mai 1968 avaient des dirigeants juifs, alors que des commandos juifs attaquaient l’extrême-droite et n’hésitaient pas à aller jusqu’à jeter de l’acide sur les membres des groupes néo-nazis.

Depuis les années 2000, le nationalisme sioniste et religieux a fondu sur la communauté juive, avec une main-mise très claire de la droite libérale économiquement et dure politiquement, et une tendance toujours plus prononcée à s’ouvrir à l’extrême-droite.

Cette logique communautariste, à la fois moyen de défense et une manipulation des dirigeants conservateurs de la communauté juive, s’aligne de plus parfaitement avec les tendances communautaristes musulmanes, le nationalisme « identitaire » de l’extrême-droite, le culte des « communautés » professé par la « gauche » universitaire, etc.

Cette situation du serpent qui se mord la queue où tout le monde se divise sur des bases ethniques, religieuses, communautaire, etc. traumatise notre pays qui se veut universaliste, et l’impossibilité de trouver une voie concrète produit des fantasmagories : le racialisme à l’extrême-gauche (avec la défense des « racisés »), le fanatisme antisémite complotiste (dont Dieudonné et Alain Soral sont des variantes culturelle et idéologique respectivement), l’antisionisme pratiquement mystique et existentialiste d’une gauche post-moderne en quête d’identité, l’activisme fasciste suprémaciste blanc, etc.

Combattre ces fantasmagories, tout comme la fuite en avant communautariste, ne peut passer que par un projet universel, collectif, ce qui signifie évidemment rejeter le libéralisme économique, mais également le libéralisme politique, le libéralisme culturel.

L’universalisme ne peut être qu’un collectivisme, qu’une fusion, et non pas simplement une « coexistence ». C’est cela, la vraie réponse à la problématique posée par la marche blanche.

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