La journée du 3 mai, le début de “mai”1968”

Comprendre comment mai 1968 s’est lancé n’est pas forcément évident, aussi voici un aperçu relativement simple présentant ce qui s’est passé le 3 mai, où a commencé la « boule de neige » de mai 1968.

Le doyen de la faculté de Nanterre était quelqu’un de très cultivé : Pierre Grappin avait été résistant durant la seconde guerre mondiale, et un germanophone si averti qu’il réalisa le principal dictionnaire franco-allemand, appelé d’ailleurs « le Grappin ».

Cependant, il avait décidé que l’agitation ayant lieu à Nanterre nécessitait une sorte de pause. Voici sa justification de la fermeture de Nanterre :

« En conséquence, après accord du ministre de l’Education nationale et du recteur de l’Académie de Paris, j’ai décidé de prendre les mesures suivantes : à partir du vendredi 3 mai 9 heures, et jusqu’à nouvel ordre, les cours et travaux pratiques sont suspendus à la faculté des Lettres de Nanterre. »

France-Soir parle alors le lendemain d’une « décision sans précédent », Pierre Grappin disant au journal :

« Il s’agit là de mesures exceptionnelles dont je mesure toute la gravité mais que les excès de quelques-uns ont rendues nécessaires. »

C’est une décision purement administrative, censée calmer le jeu. Cependant, parallèlement, la pression s’exerce sur les rebelles ; la veille de la fermeture, Le Monde constatait ainsi :

« Le parquet du tribunal de Paris a décidé ce mardi d’ouvrir une information judiciaire pour « menaces verbales de mort sous condition et coups et blessures volontaires », à la suite de la plainte déposée par un militant de Nanterre de la Fédération nationale des étudiants de France, M. de Kervenoël, contre un des leaders du mouvement d’extrême gauche de Nanterre, M. Daniel Cohn-Bendit. »

Daniel Cohn-Bendit et cinq autres étudiants étaient également convoqués à une réunion du conseil de discipline de l’Université de Paris.

A cela s’ajoute l’attaque des fascistes du groupe « Occident », raconté de la manière suivante par Marcel Durry,  doyen de la faculté des lettres de Paris :

« Un incendie a été allumé ce jeudi matin à la Sorbonne dans les locaux de la Fédération des groupes d’études de Lettres, l’organisation des étudiants de la faculté des Lettres de Paris.

Le feu a ravagé une salle de réunions et détruit les meubles et le matériel de bureau et les vitres de la salle.

D’autre part, le téléphone a été arraché. Les dégâts sont estimé a à 10.000 francs au minimum.

L’incendie a été, semble-t-il, allumé par des éléments d’extrême droite. Le cercle barré d’une croix qui constitue l’insigne du mouvement « Occident », a en effet été peint sur la cheminée de la pièce. »

Voici la réaction du syndicat étudiant, l’UNEF :

« Les fascistes du mouvement « Occident » ont attaqué la F.G.E.L., l’ont mise à sac et incendiée. Dans le journal Minute paru ce jour même, ils annoncent leur intention d‘attaquer les militants de Nanterre.

La semaine dernière déjà, ils avaient attaqué l’assemblée générale de l’U.N.E.F. et, deux jours après, ses locaux. Les concentrations importantes de troupes fascistes encadrées d’anciens paras ou légionnaires, concentrations qui se font depuis plusieurs jours avec la montée de troupes fascistes de province font peser une lourde menace sur la démocratie et la vie même des militants progressistes.

L’U.N.E.F. appelle toutes les organisations et les syndicats, particulièrement les syndicats d’enseignants, à se joindre à elle pour organiser la réponse aux attaques fascistes. Tenant compte de ces événements, de la liaison manifeste qui existe entre la Fédération des étudiants de Paris et le groupe « Occident », l’assemblée générale de l’U.N.E.F., prévue pour ce jeudi soir, est reportée à une date ultérieure. »

Les activistes de Nanterre font alors un meeting à la Sorbonne le 3 mai 1968 et le recteur de Paris Jean Roche panique devant ces 200 activistes, surtout qu’en raison des menaces d’attaques du groupe « Occident », le service d’ordre est conséquent.

Il appelle la police, qui intervient, provoquant une réaction virulente des étudiants.

Le journal Combat raconte, le lendemain et le surlendemain, les événements :

« Plusieurs centaines de gardes mobiles et de gardes municipaux, casqués, armés de matraques, de boucliers et de gants de protection, ont pénétré à l’intérieur de la Sorbonne par l’entrée principale, tandis que plusieurs centaines d’étudiants massés rue des Ecoles, criaient : « CRS SS », « Gestapo », « Libertés syndicales ».

« Les forces de l’ordre ont gagné la cour intérieure de la Sorbonne où elles se sont déployées en étau. Par une pression lente et continue elles ont refoulé vers la sortie de la rue de la Sorbonne les quelque 400 militants l’U.N.E.F. et des organisations révolutionnaires qui continuaient à y tenir un meeting. »

La police embarqua 574 personnes, mais les étudiants s’étaient alignés sur la position de défense des activistes. L’affrontement était posé, le choc inévitable, de par l’arrière-plan historique : les étudiants se posaient en première ligne contre le régime, s’y opposant de manière frontale.