Le sens de l’engagement des premiers affrontements de mai 1968

L’intervention policière du 3 mai à la Sorbonne fut un profond traumatisme, avec un embryon de résistance. Mais le lundi 6 mai fut marqué par une véritable résistance, dans le sens de la confrontation avec la police.

Le régime était sûr de lui à la base, mais il n’avait pas compris qu’il faisait face pour la première fois à un bloc compact et décidé, faisant du quartier latin son bastion.

A la base c’est une protestation contre l’intervention à la Sorbonne et la répression, mais la police veut encore écraser le tout : elle s’aperçoit très vite qu’elle fait face à un bloc historique bien structuré, motivé, décidé. D’où encore plus de répression.

France-Soir note ainsi le 7 mai que « Le quartier Latin est en état de siège » car « plusieurs milliers de gendarmes mobiles et de policiers casqués et armés de mousquetons ont bouclés la place de la Sorbonne et les rues adjacentes. »

Des milliers d’étudiants se rassemblent en effet dans le quartier latin. France-Soir souligne leur unité :

« Les étudiants se révèlent toujours plus nombreux à manifester. Les forces considérables de police qui transforment le quartier Latin en une véritable place forte ont l’union sacrée chez les étudiants dont un grand nombre ne savaient pas bien, ces jours-ci, pourquoi ils manifestaient.

Maintenant, au coude à coude, rue des Ecoles, au boul’ Mich, ici et là dans Paris, ils ont en face d’eux la police, comme un défi. »

La police repousse les étudiants jusqu’au carrefour de la rue des Ecoles, mais France-Soir constate une résistance dix minutes après :

« 9 h 20. Quelques centaines d’étudiants barrent le boulevard Saint-Michel à l’angle de la rue des Ecoles. Ils crient : “Libérez les étudiants ! Roche, démission ! Des profs, pas des flics ! Presse, complice !” »

Et :

« Leurs slogans : « A bas la répression ! » et « C.R.S., S.S. ! » énervent visiblement les policiers. Tout à coup les gendarmes mobiles avancent.

Ils serrent les manifestants, les coups de crosses sont nombreux. De l’autre côté du boulevard, des petits groupes de manifestants continuent à hurler leur mécontentement. »

Tout commence alors :

« Trois cents personnes descendent le boulevard Saint-Michel vers le carrefour Saint-Germain. Les policiers, de leur côté, remontent le boulevard. Un pavé est lancé.

Les étudiants s’enfuient devant les premières grenades lacrymogènes de la matinée. Un jeune homme, qui a reçu une grenade sur un oeil, semble sérieusement atteint.

Deux autres étudiants sont blessés – notamment une jeune fille qui a été intoxiquée par les gaz lacrymogènes. L’atmosphère est irrespirable. On compte maintenant plusieurs milliers d’étudiants dans le quartier.

 Une cinquantaine de cars de police stationnent autour de la faculté et, vers 10 h 15, les voitures des C.R.S. viennent se joindre en renfort aux gardiens de la paix et aux gardes mobiles. »

L’UNEF décide de repousser la manifestation, mais les événements se précipitent dans l’après-midi. Combat décrit les affrontements :

« A 15 heures, à l’angle de la rue Saint-Jacques et de la rue du Sommerard éclatèrent vraiment les premières échauffourées de la journée. Très vite ce fut l’émeute, pire encore que vendredi soir.

Les pavés volèrent au premier assaut, et les matraques s’abattirent. En quelques minutes, après un reflux rapide, le boulevard Saint-Germain se hérissa de barricades constituées essentiellement de voitures, les panneaux étaient arrachés et les pavés descellés.

Le front se stabilisa, les agents formés « à la tortue », boucliers en l’air sous le jet des pavés en bordure de la place Maubert. Celle-ci était transformée en no man’s land, une barricade défendait l’entrée de la rue Monge. Les combattants restèrent face à face près d’une heure et demie, échangeant des pierres et grenades lacrymogènes.

Les rues avaient un air de champ de bataille, la Croix-Rouge ramassait de part et d’autre des blessés. Aux environs de 17 heures, le service d’ordre de l’U.N.E.F. sous l’injonction du président Sauvageot tentait d’arracher les étudiants à une violence inutile.

Lentement le repli se fit vers la Halle aux vins, tandis qu’en arrière-garde quelques irréductibles déchaînés poursuivaient leur guérilla désespérée, retranchés derrière des barricades.

Un peu avant 18 heures, ce groupe se trouvait renforcé par un retour de plusieurs centaines de leurs camarades qui reprirent possession de la place Maubert. La contre-attaque des gardes mobiles et des agents de police fut violente et efficace et repoussa définitivement les étudiants hors de la place. »

L’Humanité raconte la suite :

« Boulevard Saint-Germain, au carrefour Mabillon, plusieurs centaines de policiers, gendarmes mobiles, en tenue de combat forment un barrage. Il est 19 h 30. De violents heurts se produisent rue du Four, à coups de pavés et de grenades lacrymogènes. Les forces de police attaquent, mais doivent reculer. Une voiture et une barricade flambent carrefour Mabillon.

Les manifestants crient : « A bas la répression », « Fouchet assassin », « Libérez nos camarades ». Le cortège se scinde en deux.

Tandis que deux à trois mille manifestants se heurtent aux forces de police qui doivent à nouveau reculer vers le carrefour de l’Odéon, la manifestation principale se déroule dans le calme. Il n’y a en effet aucune force policière rue de Rennes et place Saint-Germain.

 Les charges des gardes mobiles se font de plus en plus violentes et atteignent le degré de brutalité des heurts de l’après-midi. Les manifestants arrêtés sont sauvagement frappés. Aux fenêtres du boulevard Saint-Germain, des dizaines de personnes crient, révoltées : « Assez, assez ! ».

Les policiers frappent au hasard, même loin de la manifestation dans plusieurs rues adjacentes. Il y a de nombreux blessés. Des groupes de manifestants dressent plusieurs barricades avec des voitures qu’ils retournent entre Mabillon et la place Saint-Germain et la rue Bonaparte. La terrasse vitrée d’un café s’effondre.

Les gendarmes mobiles, puis des C.R.S. chargent à 20 h 40 et occupent la place Saint-Germain. Des manifestants refluent vers la rue des Saints-Pères et la rue de Rennes. L’air est irrespirable de gaz lacrymogènes. Des postes de secours de la Croix-Rouge s’improvisent dans des entrées d’immeuble. Il y a de plus en plus de blessés. Les sirènes des ambulances retentissent sans arrêt.

Tandis que des heurts très violents se produisent vers 21 heures, dans toutes les rues du quartier Saint-Germain-des-Prés, rue du Vieux-Colombier, rue Madame et à Saint-Sulpice, une nouvelle barricade est érigée sur le boulevard à la hauteur de la rue des Saints-Pères.

Deux autobus sont placés en travers à une dizaine de mètres, et c’est en s’abritant derrière ces deux barrages que manifestants et policiers se bombardent de grenades lacrymogènes, de pavés et de boulons. »

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