Le départ de Charles Aznavour, grande figure de la chanson de variété

Charles Aznavour, de son vrai nom Shahnourh Varinag Aznavourian, fut l’un des plus grands représentants mondiaux de la variété, une figure de la chanson comme construction musicale ; son décès frappe la France non seulement sur le plan culturel, mais également sur le plan historique : c’est la fin d’une époque, tout un monde qui s’en va.

Il existe un phénomène culturel qu’on appelle la variété : ce sont des chansons accessibles, remplies d’émotions et parfois bien trop, avec une certaine approche mélancolique capable de toucher tout un chacun de par l’expérience vécue. Il faut donc avoir vécu un tant soit peu et c’est pour cela que la variété ne concerna jamais la jeunesse, même si d’une certaine manière le rap contemporain est devenu un strict équivalent pour jeunes de la variété.

Charles Aznavour, décédé hier, fut une grande figure de la variété, non seulement comme chanteur, mais également comme compositeur, même si ce qui marqua toujours les esprits, c’est sa voix de tenor et sa présence scénique indéniable, dans la grande tradition du music-hall. Ces deux derniers aspects contribuèrent de manière essentielle à en faire une figure internationale des pays occidentaux : le dernier concert qu’il fit, en septembre 2018, se déroula ainsi à Osaka, alors qu’il avait fait plus tôt, malgré son grand âge, des concerts à Madrid, Rome, Londres, Amsterdam, Vienne, Sydney, etc.

Bien qu’il connut une carrière qui mit du mal à se lancer, une fois établi il devint incontournable dans le show-business de la variété, à travers toute la culture music-hall à partir des années 1940, lui-même étant longtemps lié à Édith Piaf dont il fut pendant de longues années le confident et l’homme à tout faire.

Ses chansons sont ainsi parfaitement calibrées, accessibles et avec un texte cherchant à dresser un portrait souvent nostalgique, comme une sorte de regard sur une vie passée (« Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps / J’ai joué de la vie /
Comme on joue de l’amour et je vivais la nuit / Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps / J’ai fait tant de projets qui sont restés en l’air / J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés / Que je reste perdu, ne sachant où aller »).

Charles Aznavour, par souci de reconnaissance, se cantonna dans cette démarche très « jazzy » – music-hall, non plus seulement accessible mais ouvertement commerciale. Il balança lui-même par-dessus bord tous les idéaux très à gauche de sa jeunesse pour adopter un mode de vie de grand-bourgeois (résidant en Suisse pour échapper à l’impôt) et le soutien traditionnel à la Droite (Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy), même s’il s’investit tout de même dans le soutien à l’Arménie, surtout suite au tremblement de terre de 1988.

Ses chansons ont un indéniable sens de la mélodie, mais elles sont souvent marquées profondément par le pittoresque, la mélancolie très forcée, même si l’on sentait la profondeur du vécu ; s’il n’était sa voix et sa présence captivante, l’ensemble resterait dans une tonalité uniquement réduite à de la variété, sans trop marquer.

Charles Aznavour se sentit toujours comme un Français avec une grande reconnaissance pour ses origines, ses parents fuyant le génocide arménien en 1915 et lui-même baignant dans une atmosphère artistique bohème marqué par ces origines dans son enfance.

Cependant, devenu une figure arménienne mondialement célèbre, il assuma de servir comme en quelque sorte un représentant de l’Arménie. C’est peut-être là que sa profondeur la plus authentique ressurgit, la dignité de la vie triomphant des aspects trop gratuits, comme si Charles Aznavour voyait là le moment de ressaisir.

Cet ensemble fit que notre pays considéra Charles Aznavour comme un grand monsieur ; il était la preuve qu’après tout, il y avait bien une dimension culturelle et que tout n’allait pas à la perdition. Il y a là cependant toute une limite historique, car on reconnaît indéniablement ici la France qui cherche un certain confort bourgeois, quitte à le trouver dans la nostalgie. La décès de Charles Aznavour frappe ainsi d’autant plus qu’avec lui s’en va toute une époque.

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