Les gilets jaunes, la révolte pour et contre l’automobile ?

Les Français sont bien souvent obligés de prendre leur voiture. La cherté toujours plus marquée de cette nécessité provoque une rancœur s’exprimant à travers les « gilets jaunes » entendant organiser des blocages ce 17 novembre 2018. C’est un système intenable qui s’ébranle de l’intérieur.

La vie quotidienne en France est difficile voire impossible sans voiture pour beaucoup de gens. Aller au travail, à l’hôpital, au supermarché, voir sa famille, au restaurant, en discothèque… Tout cela n’est réalisable en pratique qu’avec une voiture, à moins d’habiter dans une grande métropole, et même là les infrastructures de transport sont souvent défaillantes. Cela est particulièrement vrai pour les personnes âgées ou handicapées, ou encore quand on a des enfants.

C’est qu’à partir de la relance du capitalisme dans les années 1950, la voiture a été considérée comme le vecteur du nouveau mode vie. Ce qui a primé, c’est la route, depuis les autoroutes jusqu’aux rocades et au périphérique parisien, ce dernier étant une insulte terrible sur le plan architectural.

Or, ce n’est aujourd’hui plus tenable. La voiture est devenue une prise d’otages. Elles sont de plus en plus technologiques, avec des réparations coûtant toujours plus cher. Le contrôle technique est devenu récemment bien plus pointilleux et si la sécurité a du bon, tout le monde a bien compris que tous ces progrès servent surtout de complications et de levier pour arracher plus de profit.

À cela s’ajoute les incessantes augmentation du prix de l’essence, censées être justifiées par la hausse des prix du pétrole, sauf que les baisses ne se font jamais ressentir.

Inacceptable pour un ressentiment déjà présent et c’est de là qu’émerge le mouvement des gilets jaunes, qui reprend les codes des révoltes françaises anti-fiscales. L’exaspération contre les prix des carburants prend ici une tournure politique, qui a même ébranlé le gouvernement, qui cherche à tout prix à empêcher que cela fasse tâche d’huile.

C’est que le gouvernement est porté par des classes sociales profitant de la mondialisation, vivant plutôt dans les centre-villes, faisant des affaires et voyant en l’Union Européenne une perspective de paix et de développement. Les gilets jaunes sont quant à eux typiquement portés par les artisans, commerçants, petits-bourgeois travaillant de manière plus ou moins indépendante, vivant dans les marges du grand capitalisme et avec toujours une épée de Damoclès sur la tête. Ces gens peuvent gagner beaucoup, ils peuvent vite tout perdre aussi.

Et là dans leur peur, la question de la voiture est absolument vitale ; sans elle, c’est toute leur existence sociale qui est en jeu. Les gilets jaunes sont un mouvement de survie sociale de certaines couches sociales intermédiaires.

Leur réaction interpelle forcément tout le monde qui plus est, parce qu’en France jusqu’à très récemment, l’utilisation de la voiture était banale sur le plan des dépenses, malgré son prix. Tout cela a changé, il y a la fois colère et incompréhension. Et c’est aussi pour cela que les gilets jaunes représentent quelque chose de plus qu’une volonté de baisse des carburants. Ils reflètent l’attraction et la répulsion des gens pour leur propre mode de vie.

D’un côté, ils sont obligés de vivre avec ce qu’il y a, et donc ils exigent de pouvoir le faire comme ils l’ont toujours fait. On bascule ici aisément dans le romantisme d’extrême-droite avec le « c’était mieux avant ». Les gilets jaunes formulent d’ailleurs de manière ouverte surtout la volonté de pouvoir continuer à faire comme ils l’ont toujours fait avec leur voiture.

De l’autre, les gens savent que ce n’est pas tenable, que le découpage des villes et des campagnes est une catastrophe sur tous les plans, que l’utilisation de la voiture, incontournable, n’est qu’un pis-aller. Qu’il y a des problèmes partout : l’absence de postes, de crèches, de banques, de magasins, d’hôpitaux bien sûr. Que les loisirs sont compliqués à aménager, que la pollution se généralise, qu’il y a une dégradation générale du cadre de vie.

C’est en fait le capitalisme qui se ratatine sur lui-même, la crise climatique étant l’expression du caractère devenu absurde du mode d’organisation de l’humanité. Les gilets jaunes représentent une rébellion contradictoire par conséquent : ils veulent vivre comme avant, mais ils expriment le fait que cela n’est plus possible.

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