L’attentat meurtrier au marché de Noël de Strasbourg : un reflet de la tendance à la barbarie.

Mardi soir vers 20h, Chérif Chekkat, un homme d’une trentaine d’année, fiché S pour radicalisation islamiste a ouvert le feu sur des passants, touristes ou habitants de la ville fréquentant alors le centre-ville, faisant plus d’une dizaine de victimes dont 3 mortellement touchées.

Strasbourg

Ce criminel multirécidiviste, condamné à 27 reprises et par ailleurs « partisan » islamiste probablement isolé ou membre d’un réseau peu structuré, était en voie d’arrestation le matin même. Sans doute a-t-il précipité un geste qu’il n’avait pas clairement prémédité, mais qui était présent dans son esprit. On a là en tout état de cause et encore une fois, la figure même du nihiliste paumé, d’un « pèlerin du néant » dont l’existence a sombré peu à peu dans criminalité, dans l’engagement décadent et assassin, dans la barbarie.

Ce n’est pas la première fois que la ville de Strasbourg est ciblée par des militants islamistes, en particulier à l’approche des fêtes de Noël, en raison des festivités qu’organise la ville à cette occasion, se revendiquant comme « Capitale de Noël ». La ville, tout comme pratiquement l’ensemble des villes moyennes et des villages alsaciens, se pare lors du mois de décembre de décorations lumineuses intenses, de sapins et d’arbres décorés. De nombreuses manifestations culturelles, gastronomiques ou commerciales, sont organisées, dans un esprit de fête, de partage et de convivialité qui manifeste l’attachement des masses à cette fête et aux valeurs collectives et naturelles qui s’y expriment.

C’est précisément ce symbole qui a été frappé mardi, et qui est régulièrement visé, dans sa dimension chrétienne bien entendu, par les islamistes partisans du Jihad. L’effondrement de l’État islamiste et la répression qui a frappé les cellules islamistes dans notre pays (quelles soient liés à l’EI ou à Al-Quaeda) depuis les attentats de 2015 notamment, a certes réduit les possibilités d’organisation d’un attentat coordonné de grande envergure. Mais la vivacité de la propagande et des réseaux militants islamistes, jihadistes ou non, maintient toujours la possibilité d’une attaque meurtrière plus ou moins spontanée du type de celle qui a frappé aveuglément la foule à Nice le 14 juillet 2016 ou Strasbourg ce mardi 11 décembre 2018.

Plus profondément, c’est le cadre même de la vie en métropole qui est illustrée par ce déchaînement de violence meurtrière. Chérif Chekkat, le militant islamiste dont il est question ici, était aussi, comme souvent, un criminel passé par les trafics en tout genre et les attaques à mains armées. C’est-à-dire que l’on a ici une personne dont la vie sociale a été bornée par la culture semi-féodale dans laquelle il a grandi, encore détériorée par la vie dans les cités de type HLM strasbourgeoises (où les réseaux criminels sont particulièrement organisés) par la consommation de drogues, de pornographie, par les soirées désespérément creuses,  en galère, en boîte ou autour d’une console. Une existence cernée par la précarité, l’argent « facile » des trafics, la petite débrouille et les embrouilles. En bref, cette vie vide, sinistre et immonde qui est celle d’une partie de la jeunesse des métropoles de notre pays.

C’est cette vie décadente qui ouvre un espace à toutes les aliénations réactionnaires, à la propagande des sectes évangélistes, américaines ou africaines, à celle des islamistes que ce soit des conservateurs communautaires téléguidés par les services d’États marocain, turc ou algérien ou des salafistes en rupture plus ou moins influencés par la propagande jihadiste.

La fête même de Noël telle qu’organisée à Strasbourg est parallèlement une autre forme de l’expression de cette décadence. La logique marchande, appuyée par une fréquentation dépassant les 4 millions de visiteurs pour l’ensemble de la région à cette occasion, soit le double de sa population habituelle, rend tout rapport à Strasbourg littéralement insupportable. Nombreux sont les habitants de la ville préférant quitter celle-ci pour chercher une ambiance moins artificielle moins oppressante, dans des villes plus petites alentours.

Dans ce cadre, les menaces pesant sur la sécurité des personnes s’aggravent chaque  année à l’approche des fêtes de Noël mais sont constantes à Strasbourg. Les agressions, visant notamment les femmes, y sont courantes, en particulier au centre-ville. Le trafic de drogue tout comme la prostitution, sont des choses qui s’affichent ouvertement, y compris en pleine journée. Tout le déploiement des forces de sécurité verrouillant partiellement le centre-ville pendant quelques semaines n’y change rien. C’est le cadre de vie même de la métropole qui produit cela.

De plus, en Alsace, l’embrigadement sectaire de la jeunesse est particulièrement vivace. Appuyé par les réseaux solides des religions concordataires, catholiques, luthériens, calvinistes et israélites, c’est ici un phénomène généralisé. Ces organisations religieuses, avec l’appui des autorités publiques, en particulier de la municipalité de Strasbourg, appuient en outre les organisations islamistes, notamment marocaines (qui tiennent la Grande Mosquée de Strasbourg) et turques (particulièrement offensives sur le plan culturel).

Il y a ici cette conviction toute bourgeoise et illusoire de la possibilité de former des cadres religieux libéraux, en mesure d’apporter « quelque chose » à la société. Mais ces cadres ralliés à l’ordre bourgeois sont eux-mêmes de toute façon contestés par les militants des sectes fondamentalistes qui s’appuient sur les secteurs des masses exclues, auxquelles elles prétendent apporter une densité, un contenu, à leur révolte, sinon à leur volonté de rupture, au moins à leur sentiment de vide insignifiant.

Face à ce terreau métropolitain suintant la décadence et l’aliénation, les institutions bourgeoises sont donc totalement dépassées, elles sentent en fait le sol se dérober sous leurs pieds devant toutes les contradictions qui s’accumulent. Ne saisissant le problème que par un de ses aspects : la politique urbaine, la question des religions, en particulier de l’islam, de la criminalité et de la sécurité publique. Mais confrontées à la logique systémique et à la tendance au renforcement de ces contradictions, elles ne peuvent en réalité rien. Elles sont dépassées. Pire même, elles alimentent le problème en cherchant des solutions partielles qui en restent au niveau de l’accommodement, de la gestion du cadre.

C’est cette incapacité qui ouvre un espace à la réaction. L’extrême-droite nationaliste va ici encore avoir le champ libre pour avancer ses positions, pousser à la fuite en avant sécuritaire sur une base raciste, en prétendant romantiquement que le cadre est bon, mais corrompu par des éléments allogènes qu’il faudrait supprimer ou mater pour « restaurer » l’équilibre, revenir « au bon vieux temps » de la ville « pré-métropolitaine », moderne mais apaisée.

C’est là que la Gauche se doit d’être impeccable pour formuler correctement le problème, saisir toute l’ampleur de la tâche face à la vie décadente des métropoles, produisant précarité, insécurité, violences et donc des « pèlerins du néant » comme cet énième assassin criminel et islamiste. C’est le cadre même de la vie capitaliste, de la vie des métropoles ici, qu’il faut saisir et briser. Il ne suffira pas de faire face à la violence islamiste ou criminelle, il ne suffira pas de faire face à la montée des réactionnaires nationalistes racistes. Il faut briser la ligne qui nous conduit à l’effondrement dans la barbarie en changeant notre cadre de vie, en affirmant l’aspiration des masses à la vie tranquille, à la vie paisible en sécurité, avec une perspective de progrès collectif, avec un esprit scientifique et rationnel produisant toujours plus de conscience.

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