Vivre sa vie ou vivre la vie

Le capitalisme prétend que vivre, c’est vivre sa vie, selon sa propre individualité. C’est là une abstraction visant à satisfaire concrètement l’esprit de consommation. La vie est un processus universel et c’est à ce processus qu’on appartient.

Le poète pauvre, 1839, Carl Spitzweg

Tous les grands philosophes ou les grands artistes qui ont abordé la question du sens de la vie ont souligné qu’ils ont découvert l’immensité, la multiplicité de la vie, sa richesse. Les ressources de la vie sont infinies, ses aspects indénombrables.

Le capitalisme prétend proposer une manière de vraiment vivre en disant que, justement, chaque aspect de la vie consiste en un individu. Être soi-même, ce serait vivre sa vie. On poursuit son bonheur à soi, chacun ayant des valeurs, des sensibilités différentes. Rien ne serait pareil pour personne, on ne peut pas juger le bonheur d’un autre.

Il faudrait accepter que certains aiment les voitures puissantes et bien polluantes, d’autres se faire fouetter. De vieux hommes veulent des jeunes femmes, certains aiment la fourrure. Tous les goûts sont permis et le capitalisme fournit pour cela la consommation disponible. C’est pour cela qu’il n’y a pas de réelle répression de là où l’argent circule, comme pour les call-girls, les drogues dans les milieux chics.

Le libéralisme ne peut qu’aller dans le sens d’ouvrir toutes les possibilités : celle d’acheter des drogues… si on le veut, de se faire mutiler… si on le veut, etc. Le passage du football en pay per view suit le même principe : on peut regarder le football… si on le veut. Et donc si on paye.

Vivre, c’est vivre sa vie, et donc payer. Parce que sa propre vie n’est pas celle du voisin, et que la distinction ne peut se faire que par la consommation. Dis moi ce que tu consommes, je te dirais qui tu es. Le capitalisme sous-tend une démarche ostentatoire qui prend d’ailleurs des proportions toujours plus immenses. Le triomphe d’Apple et des marques de vêtement Supreme et off-white témoigne de l’élargissement du luxe à la vie quotidienne, alors qu’avant l’ostentatoire concernait surtout des moments de la vie sociale.

Fini la robe de soirée issue de la haute couture, gage d’un moment bien travaillé et prouvant un statut social, ou les beaux habits qu’on a choisi pour aller en « boîte de nuit ». Désormais, c’est tout le temps qu’il faut montrer qu’on vit sa vie à soi. La pression est immense, et cherche tous les détails. Comment est-on habillé ? Quelle est sa posture ? Avec qui est-on ? Le couple lui-même s’efface devant le principe de l’alliance entre partenaire, dans la perspective d’une mise en valeur réciproque.

Vivre sa vie, c’est comme une sorte de grande Bourse des individus, où l’on cherche à placer des actions concernant sa propre vie. On n’existe pas en soi, mais par rapport à certains rapports, à certaines relations. On est une entreprise établissant des liens, et plus une personne avec une personnalité. On est uniquement un individu.

Ce n’est pas là vivre la vie. On ne peut réellement vivre qu’en voyant comment la vie est un processus universel, une réalité sensible qui concerne tout le monde, chaque être vivant. Ce n’est que de cette manière qu’on en saisit la densité, la subtilité, qu’on cherche soi-même à développer ses facultés pour davantage vivre.

Le sentiment amoureux est en ce sens un véritable obstacle au capitalisme, parce qu’il amène deux personnes à se rencontrer en tant que personnes, en faisant sauter tous les rapports consuméristes qui priment sinon. Quand on accepte d’être amoureux – nombreux et nombreuses sont les opportunistes, les carriéristes qui refusent – alors on est soi-même et que soi-même. On découvre l’amour comme réalité de la vie, non pas simplement de sa vie à soi, mais de la vie en général, représentée par la personne aimée.

C’est d’ailleurs parce qu’on voit la vie dans l’amour qu’on espère avoir des enfants, comme expression de la vie. Quel dommage ici que les enfants qu’on devrait aimer comme à la fois ses enfants et les enfants de l’amour, donc de la vie, soient uniquement vus, bien souvent, comme « ses » enfants au sens d’une propriété, d’une possession, d’un lien consumériste.

Est-ce cela qui fait que, bien souvent, l’amour disparaisse du côté de l’homme, un fois l’enfant arrivé, la femme perdant son statut d’une relation ostentatoire, pour ne plus avoir qu’une fonction utilitaire ? Car les tendances du capitalisme cherchent à revenir à la moindre occasion, pour reconquérir des espaces, ouvrir un marché.

Qui échappe une fois à l’aliénation n’en a pas fini avec la bataille pour être réellement soi-même. Tant qu’il n’y a aura pas eu de révolution, on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Seul le fait d’être en phase avec le processus révolutionnaire permet de maintenir le cap de sa propre personnalité.

No Comments Yet

Comments are closed