Velvet underground – White Light/White Heat (1968)

La décadence du Velvet underground était avant tout esthétisée et il s’agissait surtout, en réalité, d’un groupe de hippie. Son second album joua un rôle historique pour les années 1970.

Après un premier album marqué par l’influence d’Andy Warhol et avec Nico comme chanteuse, et également sans réel succès, le Velvet underground assuma une tournure qui devait être particulièrement marquante : White Light/White Heat est, en 1968, une avalanche sonique d’une rare modernité alors. C’est un album de référence, le groupe se repliant dans son orientation hippie initiale après le départ de John Cale, Lou Reed se cantonnant dans un rôle désormais bien établi de poète post-beatnik ayant une vie entre bas-fonds et bohème mêlée à la jet set.

Cet album de simplement six chansons aurait pu d’ailleurs, voire aurait dû être une sorte de caricature bruitiste, abrasive, partant dans tous les sens avec une absence revendiquée de cohérence. Les paroles de Lou Reed se complaisent dans les thèmes des drogues et de la sexualité débridée et sans lendemain, entre amphétamines et héroïne, violences urbaines des rues d’une grande métropole, psychoses et hallucinations liées aux drogues, fascination sexualo-morbide pour les travestis, le tout étant raconté sur un ton mi-poétique mi-compte-rendu romancé pétri d’humour noir.

La pochette de l’album est elle-même totalement ratée, consistant en une photographie noire sur noire d’un tatouage de crâne que l’on voit sur un acteur du film Bike boy d’Andy Warhol, avec une histoire de gang à motos. L’album est même enregistré en deux jours seulement, la dernière chanson formant un déluge sonore qui fait 17 minutes, prise en deux fois, avec l’ingénieur du son refusant même d’y assister :

« Je n’ai pas à écouter cela. Je le met dans l’enregistrement, et je pars. Quand vous avez fini, venez me chercher. »

Une autre version de ses propos donne :

« Écoutez, je me casse. Vous ne pouvez pas me payer assez pour écouter cette daube. Je suis en bas me chercher un café. Quand vous avez fini, appuyez sur ce bouton et venez me chercher. »

Cette chanson, Sister ray, devait avoir un impact révolutionnaire sur l’histoire de la musique. Car la décadence du Velvet underground était avant tout esthétisée et il s’agissait surtout, en réalité, d’un groupe de hippie qui, avec son second album, ouvrait un formidable horizon.

Le groupe punk Buzzcocks fut fondé en partant de l’idée d’une reprise de Sister ray, que les Velvet jouaient parfois en 40 minutes à leurs concerts. La chanson fut reprise en live par Joy Division, dont le son provient directement de White Light/White Heat, par l’intermédiaire des Stooges. L’album fut également acheté par le musicien tchécoslovaque Václav Havel et joua un rôle marquant dans la genèse de son groupe d’opposition Charte 77.

Il joua un rôle évidemment important dans la construction de leur identité musicale pour des groupes industriels comme Throbbing gristle, electro-industriels comme Suicide et Cabaret Voltaire ou bien gothic-rock comme les Sisters of mercy, mais cela va de toutes façons de David Bowie à Nirvana (qui reprit une chanson de l’album dans un split de 1991 avec les Melvins, qui reprirent également le Velvet underground).

Tout cela fut rendu possible parce que les musiciens du Velvet underground étaient brillants et ont parfaitement agencé toutes les parties des chansons sur l’album, chacun rentrant parfaitement en phase avec l’autre, toutes les mélodies se conjuguant sur la base blues. Expérimentateurs, ils ont puissamment travaillé en amont un son abrasif, dépassant le son de type garage et l’orientation psychédélique pour aboutir à une forme proto-punk.

L’esprit est d’ailleurs totalement décadent en apparence et en réalité d’une veine expressionniste punk, dans le sens d’une provocation, d’une volonté de rupture, d’arrachement à des formes neutralisées dans leur esthétique. C’est que l’album est précisément le produit direct d’une aversion pour la tournure « summer of love » du mouvement hippie ; c’est en fait un parallèle culturel strict avec le passage d’une partie de la scène hippie dans un renversement de leur pacifisme (le Weather undergound aux Etats-Unis, la fraction armée rouge en Allemagne, tous deux directement liés à la scène hippie).

Lou Reed résume très bien cette question dans une interview de 1987 à Rolling Stone :

« C’était [le mouvement Summer of love des hippies] très marrant, jusqu’à ce qu’il y ait toutes ces pertes humaines. Alors ce n’était plus marrant. Je ne pense pas que grand monde ait alors réalisé ce avec quoi ils jouaient. Ce truc flower-power s’est finalement effondré à la suite des victimes des drogues, et le fait est que c’était une idée sympa, mais pas très réaliste.

Ce dont nous, les Velvets, parlions, bien que cela semblait comme un recul, était simplement un portrait réaliste de certains types de choses. »

White Light/White Heat est, de par cet arrière-plan, une œuvre très particulière, avec laquelle il faut savoir s’affronter pour connaître le tournant menant aux années 1970, mais également la démarche expressionniste de toute une scène des années 1980 d’expression post-punk, cold wave, gothique, industrielle, electro-industrielle.

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