Le pasteur Oberlin et le libéralisme

Reconnaître la dignité de l’œuvre du pasteur Oberlin (1740-1826) est une nécessité pour saisir à la fois la dimension historiquement progressiste du libéralisme et ses limites historiques. C’est cet héritage qui justifie encore la base populaire du libéralisme dans notre pays, mais de manière erronée désormais, celui-ci étant finalement incapable d’assumer et de pousser au bout les exigences démocratiques populaires.

"Le pasteur travaillant sur un chemin"

Le pasteur Jean-Frédéric (Johann Friedrich en allemand) Oberlin est une importante figure des Lumières et du libéralisme de la fin du XVIIIe siècle en Alsace, qui a une véritable dimension universelle.

Comme luthérien, il est bien entendu davantage connu en Allemagne, en Suisse ou même aux États-Unis d’Amérique, où son nom a été donné de manière significative à une grande école supérieure : le Oberlin College. Elle fut fondée dans la ville du même nom dans l’État de l’Ohio, qui se voulait dès l’origine un laboratoire du progrès et de l’universalité telle que portée par la bourgeoisie libérale. Cette école élitiste sur une base bourgeoise ouverte fut notamment la première à admettre et diplômer des femmes, puis des Américains descendants d’Africains dès les années 1830. Cela est d’autant plus remarquable que le pasteur Oberlin est mort en 1826. Son œuvre a donc très rapidement reçu un écho d’une grande envergure, en ce qu’elle porte dans la situation d’alors une incontestable dimension populaire et progressiste.

Le pasteur Oberlin est d’abord un ferme disciple ascétique et mystique du christianisme luthérien, partisan dès son plus jeune âge d’une stricte morale stoïcienne, prônant une frugalité exemplaire, une haute exigence morale et un grand niveau de dévouement pour le service aux autres.

Formé au Gymnase protestant de Strasbourg, il y obtient sa maîtrise en théologie à 23 ans, avec une solide éducation pratique à la médecine, à la botanique et à l’agriculture acquise par son expérience extra-scolaire. Il se signale de par ses qualités morales auprès du pasteur Stuber, qui lui offre son poste de pasteur dans une vallée isolée des Vosges alsaciennes, au Ban-de-la-Roche.

Ce secteur constitue une zone particulièrement arriérée encore sous l’emprise d’un féodalisme attardé, regroupant autour du petit bourg de Waldersbach quelques pauvres hameaux de protestants qui sont venus y chercher refuges par vagues successives suite aux persécutions des guerres de religions du XVI-XVIIe siècle, puis de la conquête française. Avant Oberlin, il n’y avait d’ailleurs même pas de route qui reliait de manière permanente ce fond de vallée au reste du monde, dont il était coupé de par ses denses forêts ou ses landes impropres à l’agriculture.

Le secteur faisait donc figure jusque là de zone de relégation. Mais avec le pasteur Stuber et surtout le pasteur Oberlin, cette zone acquiert la dimension d’un front pionnier, d’une terre d’expérience où déployer la puissante dynamique progressiste qui anime alors les libéraux éclairés comme le sont ces deux religieux.

Arrivé au sein de la communauté, le pasteur Oberlin y impose rapidement son autorité de part son dynamisme et sa capacité à répondre aux besoins des masses de ce secteur. On le voit déployer une activité tout azimut, ouvrant des routes, développant les activités agricoles et même industrielles avec l’appui du Président de la confédération helvétique Jean-Luc Legrand, qui investit en 1813 d’importants capitaux pour installer un atelier de production de rubans de soie employant près de 400 personnes dans le hameau de Fouday.

En l’espace de quelques années, le secteur sort de son arriération féodale pour passer à l’avant-garde de la société industrielle d’alors. Cet élan de modernisation libérale s’est accompagné d’un important effort d’éducation populaire qui fait gagner, plus encore que le reste, les masses du Ban-de-la-Roche à l’action du pasteur Oberlin.

Dès son arrivée, il mobilise en effet les énergies jusque là isolées, de certaines femmes dans les communautés villageoises qui assumaient l’éducation collective des enfants. La tâche étant déconsidérée par sa dimension domestique et soumise aux exigences du patriarcat. Celui-ci exigeait d’arracher aussitôt que possible ces femmes à leurs œuvres, pour les mettre à disposition des arrangements conjugaux nécessaires à la reproduction des liens établis dans le cadre de la société féodale locale. Le pasteur Oberlin a brisé ce rapport dès que possible et a établi cette fonction d’éducatrice de la jeunesse dans une dimension collective et officielle reconnu et rétribuée sous le terme de « conductrices de la tendre jeunesse ».

De l’invisibilité des rapports féodaux où ces femmes étaient de simples domestiques mises de côté pour une tâche somme toute subalterne, les voilà considérées comme des fonctionnaires rendant un service public contre une rétribution collective. De brillantes femmes vont donc appuyer l’action éducative d’Oberlin : comme Sarah Banzet et Louise Scheppler en particulier, que l’on considère comme les fondatrices de l’école maternelle moderne.

Dans le même ordre d’idées, la construction des bâtiments scolaires, de leur ameublement que la question de l’équipement pédagogique font l’objet d’une réflexion approfondie. Par exemple, la connaissance du monde est travaillée avec les enfants par des séries de cartes à manipuler et emboîtées à différentes échelles. Une grande place est accordée à la découverte par les jeux collectifs, l’exploration et l’expérience sensible. Oberlin constitue donc une dense documentation pédagogique, appuyée sur des collections d’objets remarquables à valeurs didactique, produit par les idées et l’expérience de son groupe.

En réalité, les pratiques des femmes de la vallée rencontrent au-delà d’Oberlin lui-même, les idées pédagogiques des grands penseurs Johann Coménius et aussi de Jan Hus, qui guident sa pensée et qui sont ici mises en œuvres de manière prolongée. Le programme scolaire est donc pensé de manière curriculaire et rationnelle, mais surtout, en rupture avec la base féodale entretenue jusque-là : il s’agit d’élever à la raison en brisant les superstitions et le carcan féodal des familles patriarcales. Outre les écoles, le pasteur fonde aussi une bibliothèque publique prêtant des livres à tous et il anime des cours d’éducation et de culture générale à destination des adultes.

L’expérience du Ban-de-la-Roche menée par Oberlin a donc une grande valeur historique. Il est bienvenu qu’un musée lui soit dédié à Waldersbach, rassemblant ses archives et les présentant dans un cadre accessible et ludique. Bien entendu, il faut souligner nécessairement aussi la dimension mystique et irrationnelle du pasteur, qui a toujours cherché à rattacher son œuvre à la religion, produisant à côté de ses remarquables innovations pédagogiques des cartes délirantes sur la géographie sainte du ciel et de l’âme.

De même, il était persuadé que les portraits qu’il pouvait réaliser par projection d’ombres révélaient les secrets de l’âme ou de la personnalité de quelqu’un. Sans doute a-t-on là immédiatement posé toutes les contradictions d’une personne qui entend assumer la rationalité, mais cherche néanmoins à le faire dans le cadre d’une religion. D’où la fuite en avant dans le mysticisme et l’incapacité au bout du compte à assumer la Raison complètement.

Ne pouvant dépasser Dieu et la foi, le pasteur Oberlin a fini par céder à l’irrationnel pour lequel il a toujours laissé un espace. L’industrialisation dans le cadre libéral aussi s’est vite aussi heurté aux besoins populaires locaux : la question du travail des enfants, de l’exploitation ouvrière, de celle de la nature aussi. De même, l’hypocrisie de l’encadrement moral religieux finalement, gêné par les excès et les brutalités du développement capitaliste, fourniront bien vite des sujets de contradictions. Le nouveau cadre capitaliste confrontant l’essor impulsé ici de manière remarquablement progressiste par le libéralisme, aux nouvelles exigences démocratiques toujours plus grandes et pressantes qu’il produit dialectiquement.

Il y a donc lieu de reconnaître toute la dignité de cette expérience historique. Cependant, il faut le faire non dans la perspective d’en faire un modèle, mais en considérer aussi toutes les limites, toutes les insuffisances. La figure du pasteur Oberlin illustre en effet tout aussi bien d’une part la nécessité de briser par les progrès de l’éducation et de l’industrie collective ce qui reste de réactionnaire, de féodal, dans notre pays, que d’autre part les limites du libéralisme pour accomplir cette exigence historique qui mène à la démocratie que le libéralisme est historiquement incapable de porter jusqu’au bout.

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