Le conflit entre Billy Bragg et Morrissey

Les passes d’armes intellectuelles actuelles entre les deux chanteurs Billy Bragg et Morrissey, anciennement chantres de la classe ouvrière anglaise, sont d’une importance culturelle énorme. Elles reflètent tous les problèmes de la Gauche depuis vingt ans.

D’un côté, Morrissey, un artiste à la réputation intouchable en Angleterre. Avec les Smiths, groupe incontournable aux splendides mélodies, il a dressé le portrait sensible d’une jeunesse ouvrière désabusée dans un pays socialement brisé. Son expression tourmentée est allée jusqu’à la dénonciation des conservatismes, dont la royauté, et l’affirmation du véganisme comme valeur essentielle (meat is murder), et ce alors que l’ALF multipliait les actions illégales. Par la suite, sa chanson où il racontait son rêve, qu’il espère devenir réalité, de Margaret Thatcher passant sur la guillotine, est devenue tout un symbole d’un style.

De l’autre, Billy Bragg qui, originellement simplement à la guitare, produisait de belles chansons engagées, très militantes, avec une très belle œuvre (« Workers playtime ») avant un tournant rock et postmoderne. Son impact fut bien plus confidentiel.

En l’absence de liens avec la Gauche historique, on devine ce qui arriva à ces deux chanteurs des années 1980. Billy Bragg s’est toujours plus enlisé dans la version postindustrielle, postmoderne de la Gauche, tandis que Morrissey a commencé à basculer dans le syndrome Brigitte Bardot, avec des diatribes misanthropes, des sortes de paranoïa racistes, etc.

Ces derniers mois, Morrissey a par exemple régulièrement porté un badge d’un groupe identitaire, « For Britain », à la télévision, ou diffusant récement une vidéo sur son site où sont mises en avant les thèses identitaires (le « grand remplacement », le multiculturalisme comme projet par en haut, etc.)

Et là Billy Bragg est scandalisé et a publié une longue critique.

Il note au passage qu’il est outré que personne ne proteste, notamment les groupes jouant avec Morrissey (Interpol, ainsi que The Killers, dont le chanteur Brandon Flowers a précisé que Morrissey « est toujours un roi »).

Ce faisant, il a réagi comme un bobo de gauche, car tout le monde sait que Morrissey est une sorte de révolutionnaire raté s’étant enlisé dans une posture et ne s’en sortant pas.

Même Nick Cave, se lançant dans la bataille, a souligné qu’une œuvre appartient à son public et que même si son auteur tombe dans des croyances régressives, cela n’en changeait pas la nature. Une manière de relativiser les énièmes conneries de Morrissey, dont tout le monde a l’habitude en Angleterre.

Personne ne peut en effet prendre au sérieux les élucubrations de Morrissey en 2019, alors que cela fait plus de quinze ans qu’il déraille. Il avait déjà dansé avec un drapeau britannique, insulté les « jaunes », etc. Il est l’ombre de lui-même et tout le monde trouve cela triste.

Billy Bragg montre donc ici concrètement les limites totales du « politiquement correct » de la gauche bobo, qui est incapable de subtilité, de nuance, de saisie des contradictions, des problèmes de fond. Il intervient de manière déconnectée de la réalité.

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