Décès de la philosophe hongroise Agnès Heller

Figure éminente de l’école dite de Budapest, la philosophe hongrois Agnès Heller est décédée à l’âge de 90 ans. Elle prolongeait la tradition de Georg Lukacs, philosophe hongrois qui fut très apprécié en France par toute une partie de la Gauche.

Ágnes Heller est rentrée dans un lac pour nager, sans en ressortir ; on pense qu’elle s’est suicidée. Elle était la principale disciple de Georg Lukacs (1885–1971), l’autre grande figure étant le Français Lucien Goldmann, qui a eu du succès dans notre pays au moment de la vague structuraliste.

Elle avait échappée de très peu à la Shoah en Hongrie, dont une large partie de sa famille fut victime. Elle se mit à étudier la physique et la chimie, mais une conférence de Georg Lukacs l’impressionna tellement qu’elle se mit à suivre son enseignement, devenant même en 1955 son assistante.

Georg Lukacs est connu pour sa carrière compliquée. Initialement, c’est un néo-kantien de gauche, qui rejoint la révolution russe et donc la révolution hongroise, tout en relevant du courant publiant la revue centrale-européenne « Kommunismus » et dénoncé par Lénine comme « ultra-gauchiste ».

Il écrit alors une œuvre très connue, « Histoire et conscience de classe », considérée comme un classique du gauchisme. S’inspirant très largement de Kant, il fait de la classe ouvrière une sorte d’être conscient, dont il faudrait justement « pousser » la conscience pour qu’elle devienne « classe pour soi ». Lénine en sera furieux.

Faisant son autocritique, Georg Lukacs devient ensuite un expert des questions de littérature, principalement de la littérature allemande (étant un Juif de Budapest, il est surtout orienté vers l’aire germanophone). Il tente une promotion du réalisme en littérature, mais dans une version « bourgeoise classique » et non « socialiste », ce qui lui vaudra une mise à l’écart au tout début des années 1950.

Il revient sur le devant de la scène avec le « dégel » suivant le rejet de Staline par l’URSS, pour proposer ensuite de plus en plus une sorte de nouvelle philosophie du droit. Ces écrits n’ont jamais été traduits en français, mais ont donné « l’école de Budapest », dont Agnès Heller est la principale représentante.

Elle avait rejoint le Parti Communiste en 1947, mais s’en était fait expulsée dès 1949, en raison de son rejet du matérialisme historique. Son œuvre principale est « L’Homme et la Renaissance », publiée en 1967. Si Georg Lukacs était obsédé par l’idéal bourgeois, Agnès Heller se tourne vers la Renaissance qu’elle voit comme l’affirmation de la pluralité des idées, de l’empathie en direction de la liberté.

Cela l’amena à devenir une dissidente et à quitter la Hongrie, qui fut paradoxalement le pays le plus libéral sur le plan des idées et surtout le plan économique. Surtout, elle était la cheffe de file de l’école dite de Budapest, aux côtés notamment de Ferenc Fehér, György Márkus, et Mihály Vajda. Cette école était ouvertement promue par le régime depuis le début des années 1960.

Il est vrai que la mort de Georg Lukacs en 1971 et les tendances toujours plus ouvertes au libéralisme et au pluralisme firent que l’école de Budapest fut considéré comme devenant encombrante.

Elle fut accueillie les bras ouverts par l’Ouest dès son départ en 1977, devenant immédiatement professeure de sociologie à l’Université de La Trobe à Melbourne, en Australie.

Ce ne fut qu’un bref intermède, car elle succédé à pas moins que Hannah Arendt comme titulaire de la chaire de philosophie de la New School for Social Research à New York, poste qu’elle conserva de 1978 à 1983.

Devenue une figure du pluralisme libéral, Ágnes Heller considérait Viktor Orbán comme un dictateur, mais la Hongrie n’était pas pour elle une dictature.

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