L’homosexualité comme «comportement aberrant engendré par la société bourgeoise»

La Gauche historique n’a jamais voulu discriminer les personnes homosexuelles, mais a toujours été critique de l’homosexualité, avant le grand renversement des années 1990-2000. Cela n’a jamais été conceptualisé et c’est le signe d’un vrai souci : il y a eu un accompagnement du libéralisme sur le plan des mœurs.

Nous sommes dans les années 1970 et il y a deux Gauches. Il y a celle qui se place dans la tradition du mouvement ouvrier. C’est le PCF, les marxistes-léninistes (c’est-à-dire les maoïstes) et les trotskistes de Lutte ouvrière. Il y a celle qui affirme qu’il faut révolutionner les mœurs. Ce sont les anarchistes et les trotskistes de la Ligue communiste, ainsi que les post-marxistes-léninistes de « Vive la révolution ».

Pour les premiers, les comportements déviants n’ont pas de sens ou bien ils l’ont temporairement si on parvient ensuite à l’idéologie de la classe ouvrière. Pour les seconds, la déviance est l’expression d’un besoin individuel de libération et c’est donc tout à fait juste.

Culturellement, cela provoqua un affrontement très fort alors entre la Ligue communiste (devenue la Ligue communiste révolutionnaire) et Lutte ouvrière. Les deux avaient formé le projet de s’unifier. Mais culturellement, c’était deux mondes. Lutte ouvrière imposait un style vestimentaire, interdisait les boucles d’oreilles pour les hommes, était d’une rigidité formelle outrancière, tout en défendant en théorie l’amour libre. À la Ligue, c’était au contraire le style décadent strictement parallèle aux milieux grands bourgeois parisiens.

Témoignage de ce conflit, voici ce qu’on lit dans le numéro 338 de Lutte Ouvrière, le 18 février 1975. C’est, en quelque sorte, une réponse allusive à la LCR qui, elle, de son côté, dispose d’une Commission nationale homosexuelle, faisant assumer à la LCR d’être pro-sado-maso, cuirs, transexuels.

« Nous pensons que c’est la société bourgeoise qui engendre l’égoïsme, l’individualisme et finalement le mépris pour les autres et les préjugés sociaux, dont le mépris envers les homosexuels fait partie.

C’est à ce titre que nous combattons ce préjugé, comme nous combattons tous les autres.

Mais il y a une distance entre cette lutte sans réserve contre les préjugés et le fait de parer l’homosexualité de vertus révolutionnaires, comme l’ont fait un certain nombre de « gauchistes », et d’y voir le fin du fin de la lutte contre la morale bourgeoise, en décrétant que l’homosexualité est tout aussi « normale » que l’hétérosexualité et que qui prétend le contraire est un arriéré plein de préjugés.

Cela revient à idéaliser ce qui n’est, en très grande partie, qu’un des nombreux comportements aberrants engendrés par la société bourgeoise. »

Ce point de vue est classiquement « stalinien » pour les trotskistes et d’ailleurs Lutte ouvrière l’a abandonné devant la pression sociale. Elle a tenu cependant longtemps, refusant ainsi Act Up à sa fête au tout début des années 1990, en raison du fait que ce n’était pas une organisation politique, ce qui lui valut des dénonciations comme homophobes de la part de la Ligue trotskyste de France.

Ce point de vue était de toutes façons celui de toute la Gauche historique. Et là on voit le souci. Car la Gauche d’aujourd’hui n’a nullement ce point de vue. Mais à quel moment y a-t-il eu un changement d’avis, un retournement des valeurs ? Personne ne le sait. C’est juste qu’on s’est mis à l’ère du temps. Et cela montre un véritable problème de fond. Il a simplement été cédé à une mode.

Et il y a ici deux possibilités. Soit la Gauche historique a raison et en ce cas la question est réglée. Mais s’il y a vraiment une partie de la population homosexuelle, alors la Gauche l’a trahie de manière totale, car elle a accepté toutes les définitions du libéralisme et de l’industrie capitaliste au style « LGBT ». Or, qui en paiera le prix ? Les personnes homosexuelles elles-mêmes, qui associées au capitalisme, deviendront des cibles. Et cela, c’est très grave et d’une portée dont on ne peut pas voir les conséquences.

Il y a ici tellement de non-dits et de contaminations des valeurs de centre-villes, du style de vie hédoniste bourgeois, que la Gauche a failli sur tous le plans. Tant qu’elle ne se ressaisit pas sur cette question et toutes les autres d’ailleurs, elle n’avancera pas.