La question du califat et la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi

Le chef de l’État islamique Abou Bakr al-Baghdadi a été tué dans une opération américaine en Syrie ce 26 octobre 2019. Cela met un terme à une intense querelle idéologique au sein de l’État islamique quant aux raisons de l’échec. C’est que la question du calife est absolument fondamentale en Islam. L’échec du califat pose un problème théologique de la plus grande ampleur et forme un défi dont la religion musulmane ne peut pas se relever.

Il est vraiment étrange de voir comment les commentateurs empêtrés dans leur confort bourgeois sont incapables de saisir la portée de la religion, alors que de manière formelle ils sont pourtant très cultivés.

Le professeur à Sciences Po-Paris Jean-Pierre Filiu, connu pour ses analyses à l’emporte-pièce, raconte ainsi au sujet de la mort du calife de l’État islamique que :

« Il n’est pas cependant certain qu’une telle perte symbolique affecte fondamentalement la direction opérationnelle de Daesh, depuis longtemps aux mains de professionnels aguerris. »

Amélie M. Chelly, « docteure en sociologie religieuse et politique, spécialiste du monde iranien, de l’islam chiite, et plus largement des phénomènes de politisation de l’islam (des Frères musulmans à Daesh) », dit la même chose :

« Les grands chefs qui ordonnent les combats sont des anciens de l’armée irakienne et des Tchétchènes qui possèdent donc de grandes compétences stratégiques et des rôles décisionnaires. Baghdadi était l’incarnation d’une idéologie, mais sa disparition physique ne l’entache en rien. Elle ne va donc pas mourir avec lui, mais continuer de vivre. »

Une telle analyse ne tient pas debout une seule seconde et elle montre que les « experts » ne comprennent vraiment rien à la question de l’Islam politique. Disons plutôt les experts français, car les experts américains ont une lecture bien plus pertinente.

C’est que le principe est le suivant. Le Coran a une sourate (4, 59) qui dit :

« Ô les croyants! Obéissez à Allah, et obéissez au Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement.

Puis, si vous vous disputez en quoi que ce soit, renvoyez-le à Allah et au Messager, si vous croyez en Allah et au Jour dernier. Ce sera bien mieux et de meilleure interprétation (et aboutissement). »

Cela implique une soumission politique à un dirigeant musulman, qui ne doit plus être dirigeant s’il sort du cadre exigé par la religion. Rappelons ici que par religion il faut entendre un système à la fois moral et juridique, impliquant tous les aspects de la vie.

Le catholicisme a été obligé de capituler dans sa prétention à être ainsi, mais l’Islam de par l’appui par des formes féodales jusqu’à aujourd’hui, maintient cette orientation.

Cela implique que, quand on est musulman, on doit se soumettre à un dirigeant, grosso modo appelé calife en raison de la tradition. Certains pensent que ce n’est pas un « calife » en tant que tel, mais le principe est le même.

Cette situation permet d’être musulman et cette situation seulement. On appelle alors cela Dar al-Islam, le « domaine de la soumission à Dieu ». Dans le cas contraire, on est dans le Dar al-Harb, le « domaine de la guerre ».

Les attentats meurtriers et fanatiques de l’État islamique correspondent à cette opposition. Un musulman ne peut pas vivre, selon l’Islam, en terres non musulmanes. Il doit partir ou combattre. L’État islamique considère donc les musulmans en terres non musulmanes comme non réellement musulmans.

Al-Qaïda considère les choses pareillement, mais à une lecture par étapes et considère qu’on ne peut pas les rejeter en bloc comme l’État islamique l’a fait. Mais c’est l’État islamique qui l’a totalement emporté dans l’Islam radical, car il a assumé la formation d’un domaine « pur » politiquement et donc moralement, forcément avec un calife.

La mort du calife, qui avait pris le nom d’Ibrahim, pose donc un défi monumental à l’Islam. Soit il reconnaît que l’établissement d’un califat est impossible, mais alors il abandonne la prétention à une morale totale et il connaît le même phénomène d’intégration dans la société que le catholicisme.

Soit il garde l’utopie du califat, mais alors il est obligé d’évaluer l’expérience de l’État islamique et alors cela va renforcer tous les courants de l’Islam politique (des frères musulmans à Al Qaïda), provoquant une communautarisation et une sectarisation accompagnée de factionnalisme agressif.

Il faut bien saisir que la question n’est pas religieuse. Il ne s’agit pas de savoir si on peut prier comme musulman ou pas, mais bien de vivre entièrement la morale musulmane dans tous les actes du quotidien.

C’est là où la Gauche doit intervenir. Elle doit proposer son propre système moral, complet, aussi complet que l’Islam. En montrant que ce dernier n’est qu’une révolte romantique, féodale, contre le capitalisme.

Une telle tâche est impossible à une gauche libérale dans les mœurs, bien entendu. Seule la Gauche historique le peut, en disant par exemple : oui, il faut refuser la destruction du principe du couple par l’ultra-libéralisme, mais pas en adoptant une lecture féodal de celui-ci. Oui, la superficialité de la société de consommation doit être combattue, mais pas au profit d’un rigorisme sectaire-religieux.

Et il faut décliner cela dans tous les domaines. Sinon le monde s’effondrera dans un grand affrontement entre les décadents post-modernes et les illuminés pro-féodaux…

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