Le système universel de retraite d’Édouard Philippe et la transformation des institutions

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Le Premier ministre a présenté hier son projet de réforme du système des retraites, faisant l’unanimité syndicale contre lui. Les masques tombent en fait, car les syndicats redoutent plus que tout la remise en cause du compromis historique qui depuis 1945 fait d’eux une composante des institutions. Leurs bastions se font laminer par l’atomisation individualiste.

C’est devant le « Conseil économique, social et environnemental » que le Premier ministre Édouard Philippe a présenté, sous la forme d’une allocution, son projet de réforme du système des retraites. Le président de ce conseil, Patrick Bernasconi, l’a chaudement remercié :

« Je vous souhaite la bienvenue pour cette séance plénière exceptionnelle du Conseil économique, social et environnemental.

Votre choix de venir au CESE afin de nous présenter votre projet de refondation du système de retraite des Françaises et des Français est un signe de l’importance que vous portez, à l’instar du Président de la République, à cette 3ème assemblée constitutionnelle, consultative, représentant la société civile organisée. »

Ce Conseil est en effet un simple organe consultatif avec des représentants du patronat d’un côté, des syndicats et d’association de l’autre. C’est une des expressions de la tendance à la cogestion patronat-syndicat, de la participation des organisations de travailleurs aux institutions.

Le processus a commencé dans les années 1920 et s’est systématisé après 1945 à tous les pays occidentaux, sauf bien entendu les États-Unis. Y participent alors en première ligne les socialistes, qui abandonnent de fait leur perspective marxiste initiale au nom du « monde libre », puis les Partis Communistes dans le cadre de la coexistence pacifique soviétique des années 1960 (bien que le processus commença parfois même avant).

Il faut bien saisir, malgré son rôle consultatif seulement, le caractère essentiel de ce Conseil. Si De Gaulle a démissionné en 1969, c’est précisément à cause de lui. De Gaulle avait en effet organisé un référendum où il proposait de mettre en place une sorte de régime à la Charles Maurras, ce théoricien de la monarchie moderne, combinant corporatisme et décentralisation. Le référendum devait permettre :

– la mise en place de régions puissantes avec une partie des élus issus de votes du patronat et des syndicats, le préfet servant de dirigeant ;

– la fusion du Sénat et du « Conseil économique, social et environnemental », dans un super-organe consultatif représentant de manière fragmentée la « société civile ».

C’est pratiquement l’Italie de Mussolini et cela a failli être mis en place, le référendum se soldant heureusement par 52,41 % de « non ».

Et nous voilà donc en 2019 à une « séance plénière exceptionnelle » du « Conseil économique, social et environnemental », qui devait pour De Gaulle devenir pas moins que le Sénat. Quel est le rapport ?

C’est très simple. Édouard Philippe a affirmé la chose suivante au sujet du choix de présenter au Conseil, en premier, sa réforme ?

« J’ai souhaité le faire ici, au Conseil Économique, Social et Environnemental. Parce que c’est une transformation qui va concerner tous ceux que vous représentez, à un titre ou à un autre. »

Comment faut-il comprendre cela ? En fait, Emmanuel Macron veut modifier les institutions. Le grand compromis historique entre patronat et syndicat ne l’intéresse pas. Pour lui, c’est du passé, le capitalisme aurait définitivement gagné et l’idée même de classes a disparu au profit de la toute puissance des individus.

Il peut donc y avoir une bourse des valeurs avec des unions d’individus, des « lobbys » en quelque sorte – comme les « motards en colère », L214, les gens favorables aux tournois ultra-violents de MMA, le lobby pro-cannabis, celui pro PMA, celui pro GPA, etc. Emmanuel Macron assume d’ailleurs publiquement d’être de mèche avec le lobby des chasseurs.

Mais il ne peut pas y avoir de corporations. Il ne peut pas y avoir de regroupements de métiers. Or, comme on le sait, les régimes spéciaux s’appuient justement sur des groupements sociaux agissant tendanciellement comme des castes. Les enseignants sont un très bon exemple : historiquement ils ont une mentalité bien à eux depuis 1945, avec une grosse tendance à être des enfants d’enseignants, à se marier entre enseignants. Mais c’est pareil pour les avocats, les policiers, les médecins, etc., qui tous vivent dans leur bulle.

Ce n’est pas tout : le syndicalisme s’est propagé en France précisément sous la forme de syndicats de branches, avec une mentalité corporatiste. Si l’on dynamite les régimes spéciaux, on fait vaciller ces corporations et donc les syndicats avec. Les syndicats défendent donc leur raison d’être.

Ce n’est pas vrai seulement de la CGT, qui dispose de bastions comme EDF, véritable petit royaume indépendant. C’est encore plus vrai pour Force Ouvrière, dont le syndicalisme par métiers est littéralement le fondement. Pour Force Ouvrière, le vrai problème c’est l’universalisation du système des retraites… Ce qu’elle aimerait, c’est sa division par branches !

> Lire également : Le système universel de retraite d’Édouard Philippe en quatre points

Ce à quoi on assiste donc, c’est à un affrontement dont l’arrière-plan est la réorganisation des institutions elles-mêmes. Le capitalisme a atomisé les individus et exige une bourse aux idées, et non plus une structuration par métiers.