L’alcool pour remédier à la misère sociale dans les campagnes?

Jeudi 20 février, Édouard Philippe, en déplacement dans les Vosges a annoncé, pour la deuxième fois (la première étant en septembre 2019 lors de « l’agenda rural »), la mise en place de 10 000 nouvelles licences IV, c’est-à-dire d’autorisation de débit d’alcool dans les villages ayant perdu leur bistrot, afin de lutter contre la morosité dans les campagnes.

C’est glaçant de voir qu’en France cela ne pose pas de problème de dire que la vie sociale va de paire avec l’alcool.

Du point de vue d’un citadin quelconque, qui n’a jamais traîné dans un bar de village (type PMU), évidemment l’idée d’amener un petit bistrot, cela paraît sympa. On se dit que ça peut être un endroit où écouter de la musique, où rencontrer de nouvelles personnes, où trouver l’amour, où exposer de l’art et d’autres choses encore…Bref, un bar à la campagne, ce serait contrer l’ennui et la morosité.

On a là toute l’approche d’une bourgeoisie libérale qui voit la culture rurale dans les bistrots comme elle voit la « lutte des classes » dans le mouvement des gilets jaunes. La campagne ce serait de manière immuable le combo beauf-chasseur-bistrot.

Mais il suffit de ré-écouter « demain c’est trop tard » de MC Circulaire pour comprendre comment la jeunesse populaire des campagnes évite ces bistrots, voir même les fuit comme un résidu folklorique. Dans les années 1990 – 2000, l’arrivée des free party furent un temps l’expression d’un besoin de culture avec le progrès technologique comme outil, pour rompre avec des mentalités qui ne changent pas.

Dans les campagnes et les zones péri-urbaines, l’alcool, et les drogues en général, participent à un long naufrage social, culturel. C’est justement dans les villages, où l’alcool est un faux frère emportant amis et familles dans des accidents de la route, qu’il faut fermer les vannes. Le quotidien est morose c’est ainsi, le bistrot n’y changera rien.

Dans ce genre de bar, pas de concerts, il y a la radio ou les clips à la télé, de toute façon, ça ferme à 20h car il faut ouvrir à l’aube pour ceux qui prennent le premier verre avant le travail. Dans ce genre de bar, pas de rencontre, on connaît déjà tout le monde ! Et puis les femmes n’aiment pas trop y traîner car les hommes y sont pesants. Celles qui y traînent, on leur refait leur réputation.

Le murmure des ragots, c’est aussi ça l’ambiance « bistrot » des campagnes, ça comble le vide. Il n’en faut pas plus pour pousser à s’en aller pour la jeunesse moderne qui veut s’épanouir.

Or, la culture « bistrot » fait partie d’un dispositif de maintien des mentalités conservatrices dans le cœur du pays. En faisant une telle annonce à quelques semaines des élections municipales, Édouard Philippe joue là sa carte de ralliement des esprits les plus rétrogrades et montre par là-même que le libéralisme des villes renforce l’arriération réactionnaire des campagnes. Le retro-pédalage de l’Etat concernant la campagne du mois sans alcool est aussi révélateur.

Ce qui sauverait le village, ce serait des services publics, qu’une association se monte proposant des choses qui changent, un petit festival pendant l’été, un café bibliothèque avec des concerts divers et variés. Ce serait que la jeunesse refuse d’avoir à choisir entre passivité au village ou consommation à la ville, pour mettre en œuvre ce dont elle a besoin.

Il est donc de la responsabilité de la gauche dans les milieux ruraux d’assumer son rôle de vecteur d’élévation culturelle. Car si la question des services publics appartient à l’état, la culture, l’enrichissement moral ne peut venir d’en haut, il est un produit des bases se mettant en mouvement pour changer la vie.

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