11 mai: la stratégie dangereuse de la responsabilité individuelle à la française

Une nouvelle fois, le premier ministre a endossé la casquette du bad cop, de l’empêcheur de déconfiner en rond dans son intervention du 28 avril, alors que les Français immatures s’imaginaient pouvoir tout reprendre comme avant à partir du 11 mai. Seulement, le bad cop en question n’a aucun moyen, ni politique, ni matériel, ni structurel, et il s’en remet à la « responsabilité » individuelle pour espérer éviter une seconde vague de contamination. C’est un choix par défaut qui s’avère très dangereux, risquant par là de faire payer de nombreuses personnes âgées et fragiles du prix de leur vie.

Édouard Philippe a eu le mérite hier de couper court à un certain nombre de fantasmes : celui de la reprise des matchs de football, du retour immédiat à la plage, des mariages, des week-ends dans la famille lointaine, etc.

Le 11 mai ne sera qu’une étape et les restrictions seront encore importantes, la date du 11 mai n’étant d’ailleurs plus une promesse (comme l’avait faite le cynique Emmanuel Macron), mais un objectif soumis à des critères précis. Il doit y avoir un plan massif de dépistage et de recensement de l’entourage des personnes contaminées, avec du personnel non-directement médical mobilisé pour assister cette organisation de grande ampleur.

Les masques seront obligatoires dans les transports en commun, qui auront l’obligation de fermer un siège sur deux et de prévoir une distance entre les passagers, l’offre de transport national sera maintenue à un niveau faible, les parcs resteront fermés dans les régions les plus durement touchées, les rassemblements de plus de 10 personnes, privés ou publics, seront prohibés, il ne sera pas autorisé de se déplacer à plus de 100 kilomètres sde son domicile.

Ce sont des mesures importantes, cohérentes avec la situation sanitaire, mais largement insuffisantes. Le premier ministre, comme il l’a très bien exprimé, a tout à fait conscience du risque de circulation massive du virus après le 11 mai, mais il n’a pas les moyens d’assumer toutes les mesures nécessaires, ni d’encadrer véritablement celles qu’il prend. Il s’en remet donc aux choix individuels, à la « responsabilité individuelle » sur laquelle il a beaucoup insisté.

C’est un aveu de grande faiblesse de la part de l’État, contraint de céder face à la pression grandissante de pans entiers de la société prêts à sacrifier les personnes les plus fragiles. Les personnes de plus de 65 ans d’ailleurs, devront se débrouiller pour « choisir » comment continuer à se protéger du mieux possible, alors qu’on l’aura compris le reste de la population pourra quasiment sans contrainte prendre le risque de faire circuler le virus de manière importante en ne respectant pas ce qui ne relèvera finalement que de recommandations.

Pour se dédouaner de la faiblesse de son plan, le premier ministre a beaucoup parlé des acteurs « locaux » ou de « terrain », à qui il veut « laisser le maximum de souplesse ». Cela signifie par exemple que les commerçants auront le choix d’interdire ou non l’accès de leur magasin sans masque, tout comme les parents celui d’envoyer leur enfant à l’école ou au collège, celui des départements ou des mairies d’ouvrir les établissements, etc.

De la même manière, les préfets se voient confier des responsabilités immenses pour gérer à leur sauce dans leur propre département. Cela les rendra très vulnérables aux multiples pressions locales poussant à déconfiner au maximum, surtout dans les régions les moins touchées. Ainsi, le maintien de la fermeture des grands centre commerciaux à envergure régionale annoncée par Édouard Philippe pour limiter la circulation des individus est une très bonne chose, mais elle sera à la discrétion des préfectures. Tout comme finalement un certain nombre de restrictions, qui pourraient être levées localement, progressivement, etc.

Le risque est donc immense dans ces conditions de voir une seconde vague de contamination, et c’est ce qui pend au nez d’une France culturellement libérale, voire libérale-libertaire. Les gens n’ont pas de patience, pas de moralité, pas de conscience des besoins collectifs, et si cela est dit de manière ici trop unilatérale, cela reste tendanciellement vrai.

Les Français restent dans la mesure, dans un éternel entre-deux, qui convient très bien au capitalisme pour tout se permettre et tout faire passer, mais lorsque le défi collectif est obligatoire, alors forcément on va dans le mur…

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