La lettre ouverte du Hellfest, qui nie la profondeur de la crise sanitaire

Le Hellfest de Clisson en Loire-Atlantique est l’un des plus gros événements culturels français, alors quand ses organisateurs publient une lettre ouverte à la ministre de la Culture, cela a forcément beaucoup d’écho. Ce qui y est dit est à l’image du monde du spectacle et de la fête en France, qui nie la profondeur de la crise sanitaire et refuse les enjeux de notre époque.

La lettre du Hellfest à la ministre de la Culture était rendue publique mardi 19 janvier, alors que partout en France des manifestations du monde du spectacle et de la fête étaient à nouveau organisées, à l’appel des syndicats et associations du secteur.

Tout cela a beaucoup de légitimité, car il y a en effet une situation difficile, inédite, et des parcours individuels qui se retrouvent stoppés net sur le plan professionnel ou artistique, en raison de la crise sanitaire.

Le problème par contre, c’est qu’il est fait comme si… Comme si la crise sanitaire n’était pas vraiment là, ou pas si grave, comme si tout était de la faute du gouvernement, qui ne prendrait pas les bonnes décisions, qui interdirait trop, ne donnerait pas assez d’argent, etc.

Bien sûr, il est juste et nécessaire de réclamer le maintien des droits sociaux des intermittents du spectacle, des garanties pour l’emploi et la continuité des activités, etc. Pour autant, il n’est pas possible de faire comme si le monde n’avait pas changé, comme si tout allait revenir comme avant… Et surtout comme si l’humanité savait déjà où elle va.

C’est en tous cas ce que fait le Hellfest, qui se pose comme victime en réclamant de manière tout à fait populiste à ce que le gouvernement lui donne une indication précise à propos de cet été et des possibilités culturelles. La démarche est d’autant plus populiste que les organisateurs du Hellfest se la joue « indépendants », alors qu’ils relèvent largement d’une grande machinerie commerciale, le dos étant sciemment tourné à la culture alternative d’origine, au profit d’un marketing et d’un merchandising très pointu.

Les organisateurs du Hellfest savaient très bien que cela serait très compliqué pour le mois de juin, mais ils ont fait le choix de foncer tête baisser et d’organiser coûte que coûte l’édition 2021. C’est un choix, mais c’est un choix qui n’est pas assumé, alors il est demandé à l’État d’assumer à leur place l’échec à venir. Il est ainsi posé la question à la ministre :

« avec une pression hospitalière moindre, combinée à une période estivale où l’on sait que ce virus est moins virulent, est-il concevable d’envisager la tenue de nos mégas événements ? Ou bien, devons-nous considérer dès maintenant que tant qu’une immunité collective ne sera pas atteinte, il sera impossible de remettre en place des événements accueillant des dizaines de milliers de spectateurs ? ».

Pourtant, les organisateurs du Hellfest savent très bien que le gouvernement est entièrement débordé par la crise sanitaire et qu’il n’a absolument aucune visibilité ne serait-ce que sur les semaines à venir. Roselyne Bachelot la ministre de la Culture, avec toute la bonne volonté du monde, peut bien faire toutes les annonces qu’elle souhaite à propos des festivals cet été, la réalité est qu’elle n’en sait rien. Et personne n’en sait rien, car la situation est très grave, et menace chaque jour de s’emballer encore plus.

Le Hellfest, en réclamant des garanties qui sont impossibles à obtenir, est donc complètement à côté de la plaque. Ou alors c’est la figure tragique de l’entrepreneur à la française, qui demande des sous à un État qu’il rejette normalement. Et cela alors que l’humanité est à un tournant, car la crise écologique a déclenché une crise sanitaire majeure…

Voici la lettre du Hellfest à la ministre de la culture :

« Madame la Ministre de la Culture,

Nous commencerons par cette célèbre citation : « Il faut espérer le meilleur et se préparer au pire : c’est la règle. »Nous avons été très attentifs à vos dernières interventions médiatiques de ces derniers jours, et nous vous citons : « On ira dans les festivals cet été », « on a du temps », « croisons les doigts ».

Madame la Ministre, excusez notre ton quelque peu familier mais de notre côté on ne croise pas les doigts, on serre les fesses ! NON nous n’avons pas le temps et il est urgent que vous en preniez conscience.Un événement comme le nôtre nécessite une année de préparation assumée par de nombreux intervenants. Vous conviendrez aisément qu’il n’est pas possible d’accueillir plus de 60 000 personnes par jour pendant 3 jours, dans une petite ville de 7 000 habitants en ne commençant les préparatifs qu’un ou deux mois avant la date de celui-ci.

Il ne s’agit pas d’amateurisme.Nous avons vivoté durant les 10 derniers mois, sous perfusion, grâce aux mesures de chômage partiel mises en place par votre gouvernement. Seulement voilà, les mois ont passé depuis l’annulation de notre événement au printemps dernier, et l’échéance de l’édition reportée approche à grands pas. Du 18 au 20 juin prochain doit se tenir, sur la commune de Clisson en Loire-Atlantique, le plus important (et coûteux !) festival de musiques actuelles de France.

Cela va vous surprendre mais il ne s’agit pas d’un événement où viennent se produire les plus grandes stars de variété française, mais bien d’un festival faisant honneur aux musiques dites « extrêmes » (Hard rock, Punk Rock, Rock’n’roll, Metal etc…). Surprenant n’est-ce pas ? Ces mêmes musiques qu’on ne voit ni n’entend à la télévision et auxquelles la très officielle cérémonie des Victoires de la Musique ne semble toujours pas prêter attention (mais c’est un autre débat, nous vous l’accordons).

Afin d’être prêts pour accueillir ce grand raout musical et nos fidèles festivaliers amateurs de gros son et de houblon, nous avons choisi de prendre le risque de nous remettre au travail à 100% depuis le 4 janvier dernier, nous privant ainsi de toutes les aides existantes que votre gouvernement a mis en place. Nous n’avons malheureusement pas d’autre choix si nous souhaitons pouvoir offrir à notre public le festival qu’il mérite.Ces mêmes festivaliers qui pour 99,75% d’entre eux ont décidé de conserver leur ticket de l’édition 2020 par solidarité envers le Hellfest, et qui nous ont accordé leur confiance pour un retour en 2021.

Seulement voilà, remettre en route une telle machine coûte cher, très cher. Il va donc falloir que nous acceptions l’idée que chaque mois qui passe à partir de maintenant nous coûte plus de 250 000€ en salaires, charges fixes et autres remboursements d’emprunts. Et ce sans savoir si le festival aura lieu. Quelle structure accepterait de dépenser de telles sommes sans avoir une garantie de résultat ? Sans avoir l’assurance que tout cet argent n’est pas jeté par les fenêtres ?

A contrario de nombreuses autres associations culturelles (et parfois même de grands groupes cotés en bourse…*suivez notre regard*…), nous n’avons pas le privilège de percevoir de larges subventions publiques pour l’organisation de notre événement (0,1% de notre budget). Nul doute, si la saison estivale est de nouveau sinistrée, que bon nombre de ces structures aidées par l’argent public réussiront à s’en sortir, et c’est une bonne chose. Ce n’est malheureusement pas notre cas, tout ce qui sera perdu sera perdu.

Il nous sera sans doute plus facile d’espérer gagner au loto pour couvrir nos pertes que d’attendre une aide providentielle de l’État qui n’arrivera probablement jamais… Étrange paradoxe : le Hellfest, grâce à la générosité et à la solidarité de son public, est le seul événement à avoir réussi à collecter 200 000€ de dons à destination du CHU de Nantes lors du premier confinement. Et pourtant, il sera celui qui percevra le moins d’aides de l’Etat ! Nous aurons ainsi plus contribué aux manques de moyens de nos hôpitaux, que nous n’avons reçu d’aides. Cocasse, n’est-ce pas ?

Ne vous méprenez pas Madame la Ministre, nous ne jalousons aucunement ces structures aidées par les fonds publics. Nous sommes même extrêmement fiers d’avoir réussi à monter un événement élu 3 fois de suite « meilleur grand festival de France » tout en restant indépendants et avec pour seule force le soutien indéfectible des milliers de fans, de bénévoles, d’intermittents, de prestataires et de partenaires privés. Cela nous permet, comme vous pouvez le constater dans ce courrier, de garder notre liberté de ton et de parole.Donc encore une fois Madame la Ministre, NON nous n’avons PAS le temps. Notre association à but non lucratif qui gère le plus important budget de tous les festivals de musiques actuelles en France (25 millions d’euros) est en danger.

Le flou qui règne l’amène inexorablement vers une catastrophe économique que les centaines de milliers de fans du Hellfest, ainsi que des centaines de prestataires auront du mal à “digérer” si vous n’intervenez pas rapidement.Tout comme vous, nous aspirons à retrouver une vie culturelle foisonnante. La France est une terre de festivals et vous avez pu vous rendre compte l’an passé combien nos événements sont ESSENTIELS au bien-être d’un nombre important de Français.

Oui, les spectacles vivants sous toutes leurs formes sont essentiels, ils ne sont pas de simples produits !

À la lecture du plan de vaccination que votre gouvernement souhaite mettre en place, il apparaît qu’un grand nombre de personnes dites « à risque » sera vacciné à l’aube de l’été 2021, répondant ainsi en grande partie à la problématique de la saturation des services hospitaliers français. L’effectivité de ce plan de vaccination est de votre responsabilité, les acteurs de la culture n’ont pas à souffrir des péripéties et des aléas logistiques.Madame la Ministre, notre question est donc la suivante : « avec une pression hospitalière moindre, combinée à une période estivale où l’on sait que ce virus est moins virulent, est-il concevable d’envisager la tenue de nos mégas événements ? Ou bien, devons-nous considérer dès maintenant que tant qu’une immunité collective ne sera pas atteinte, il sera impossible de remettre en place des événements accueillant des dizaines de milliers de spectateurs ? ».

La réponse que nous attendons de vous n’est pas de savoir si les festivaliers pourront assister l’été prochain à de « vrais-faux » festivals à jauge réduite, en tout assis, en zone verte et en respectant un couvre-feu quel qu’il soit. Nous voulons savoir si 60 000 personnes par jour pourront venir headbanger debout, en plein air et sans distanciation sociale, en écoutant du bon vieux rock’n’roll !

Il nous semble qu’un certain nombre d’arguments se doivent d’être examinés urgemment avec l’ensemble des organisateurs de festivals de grande ampleur comme le nôtre, afin que des décisions soient prises, quelles qu’elles soient. Elles permettront de mettre un terme à cette insupportable situation d’attente, qui ne peut plus durer, au risque de mettre en péril la pérennité des associations indépendantes comme la nôtre ainsi que celle de nombreux intermittents, artistes et prestataires.Ces arguments, quels sont-ils ?

Nos festivals doivent se dérouler en plein air et en plein été. La communauté scientifique s’accorde à dire que ces 2 éléments sont des atouts certains pour limiter la propagation du virus. Notre pays dispose d’un réseau important de lieux capables de tester rapidement et facilement les personnes (pharmacies, médecins traitants, laboratoires etc…). N’est-il pas possible de proposer aux festivaliers de se présenter munis d’un test négatif de moins de 48/72H comme cela est pratiqué pour certains voyages aériens ?

Avec un climat favorable, une organisation en plein air, une pression hospitalière moins forte et un test préventif supplémentaire, le curseur « bénéfices-risques » n’aurait-il pas une chance de s’inverser ?Sur le plan économique, nos festivals sont d’inestimables moteurs d’activités pour les territoires qui les accueillent. L’hôtellerie, la restauration, les bars, et autres commerces qui rayonnent autour de nous sont autant de secteurs qui souffrent énormément de cette crise et qui attendent beaucoup de la tenue de nos événements. Pour ne parler que du territoire du vignoble nantais, les retombées sont estimées à plus de 25 millions d’euros.

Le courage est de mettre tout en œuvre pour permettre la reprise de la vie, mais sûrement pas de laisser une situation se dégrader au point d’aboutir à son interdiction.Nous n’avons pas la prétention d’être des spécialistes du domaine médical et nous nous garderons bien d’affirmer qu’une solution à la tenue des grands événements est possible dès cet été. Nous sommes des organisateurs responsables et nous comprenons parfaitement les enjeux qui sont les vôtres. Seulement, il nous semble que protéger ne se résume pas qu’à interdire.

Par cette lettre, Madame la Ministre, ce n’est pas seulement notre association qui vous supplie d’agir, c’est tout un territoire, des milliers de bénévoles, des centaines d’intermittents, de musiciens, un nombre incalculable de prestataires de services et d’entreprises partenaires.Veuillez, Madame la Ministre, recevoir nos plus sincères salutations Toute l’équipe de Hellfest Productions »


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