Espagne : l’affaire Pablo Hasél

Une arrestation, des manifestations de protestations qui tournent à l’affrontement… L’affaire du rappeur Pablo Hasél reflète une situation bien particulière.

Ce qui est intéressant quand on voit comment l’affaire Pablo Hasél est présentée en France, c’est qu’on voit à quel point il y a une méconnaissance profonde de l’importance de se tourner vers l’Histoire et la culture pour comprendre les phénomènes. Les commentateurs français ne font aucun effort et réduisent l’affaire à un rappeur qui aurait tenu des propos vindicatifs à l’encontre du roi et qui serait tombé dans une machinerie judiciaire sans cœur. Sous-entendu : ce n’est pas en France que cela risque d’arriver.

En réalité, l’affaire Pablo Hasél s’appuie sur le fait qu’il y a en Espagne deux gauches radicalement séparées. En France, malgré les énormes différences sur le plan des idées, il y a toujours eu une sorte d’attraction-répulsion allant du Parti socialiste à l’ultra-gauche. Ce n’est pas le cas en Espagne où il existe un problème de fond : l’acceptation ou non de la transition démocratique à la suite de la mort de Franco.

Une gauche a dit : c’est une vraie transition, on s’intègre dans les institutions, le passé c’est le passé. Une autre a dit : on refuse, c’est fictif, c’est un Etat fasciste ayant pris un masque moderniste. C’est à cette seconde gauche qu’appartient Pablo Hasél, qui dans ses chansons met les pieds dans le plat. Il dénonce le régime comme fasciste, les policiers comme une sorte de milice nazie, et surtout il intègre dans ses propos une valorisation d’ETA, du PCE(r) et des GRAPO.

Une affiche de la mouvance du PCE(r)

ETA, c’est (ou plus exactement c’était) Euskadi Ta Askasuna, l’organisation militaire indépendantiste basque ; le PCE(r) c’est (ou plus exactement c’était) le Parti Communiste d’Espagne (reconstitué) qui a généré les GRAPO, les Groupes de Résistance Antifasciste du Premier Octobre, pareillement une organisation militaire. On parle ici d’un très grand nombre d’actions armées, y compris meurtrières, datant d’après la mort de Franco.

On notera ici qu’on dit « ETA » quand on en parle à gauche, et certainement pas « l’ETA » comme le font les médias ; cette petite nuance permet déjà de repérer qui en parle sérieusement ou pas. Et, donc, Pablo Hasél fait référence à ces groupes armés, parce qu’ils ont continué la lutte après la transition démocratique qu’il considère comme fictif.

Or, on s’en doute, l’Etat espagnol ne tolère pas plus de parler positivement des GRAPO que l’Etat italien n’autorise de parler des Brigades Rouges ou l’Etat allemand de la Fraction Armée Rouge. La sanction dans ces pays est immédiate : c’est soutien à une organisation terroriste, donc amendes, voire prison, à quoi s’ajoute un sacré paquet d’ennuis administratifs. Pablo Hasél a ainsi commencé à avoir des problèmes en 2011, il a été condamné à deux ans de prison en 2014, en raison qui plus est de ses dénonciations et insultes à l’encontre de la monarchie.

On notera qu’il n’est pas le seul à avoir été condamné pour cela. Pour ce même « soutien » aux GRAPO, treize rappeurs collectif La Insurjencia ont été condamnés, tout comme le rappeur Valtònyc désormais réfugié en Belgique. De nombreuses autres personnes ayant fait sur les réseaux sociaux des remarques ou des blagues considérées comme pro-terroristes ont pareillement subi les foudres de la justice espagnole.

Pablo Hasél a finalement vu sa peine réduite à neuf mois de prison et devant être arrêté, il s’est réfugié avec cinquante étudiants à l’Université de Lérida le 15 février 2021, pour finalement être interpellé le lendemain.

Cela a provoqué des manifestations violentes pratiquement chaque soir pendant deux semaines à Barcelone, ainsi qu’à Bilbao, Madrid, Valence. On l’aura compris : c’est la gauche ne reconnaissant pas le régime qui proteste. Le drapeau mis en avant est celui de la République espagnole, l’Etat espagnol est considéré comme fasciste ou terroriste, etc.

Inversement, l’avocate de Pablo Hasél, Alejandra Matamoros, s’est vue accusée par l’Association des victimes du terrorisme, le 1er mars 2021, de soutenir le terrorisme. Et la maire de Barcelone, Ada Colau, qui est de gauche, a dénoncé les violences, tout comme le chef du gouvernement Pedro Sánchez, un socialiste : on l’aura compris il y a un vrai clivage. Certaines forces libérales appellent à libérer Pablo Hasél pour mettre justement fin à tout cela, comme 200 personnes du monde culturel (Pedro Almodóvar, Javier Bardem…) , mais en Espagne c’est trop polarisé à la base pour que cela soit aussi simple.

Surtout que l’Etat espagnol n’est pas idiot et voit bien que l’affaire Pablo Hasél recompose toute une scène d’indépendantistes de Galice, du Pays Basque, de Catalogne, de communistes anti-régime plus ou moins pro-PCE(r), etc. Avec la crise, il y a une reprise de l’antagonisme et l’affaire Pablo Hasél a remis à l’ordre du jour une problématique censée avoir totalement disparu.

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