La série Fondation, d’AppleTV+

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Après avoir détruit Star Trek, l’industrie du divertissement se devait de s’attaquer à une autre production culturelle contemporaine de grande importance : le cycle de Fondation d’Asimov.

Salvor Hardin sur Terminus

Foundation est une série télévisée dont les premiers épisodes sont sortis fin septembre 2021 et produite pour AppleTV+. Comme le nom le suggère, il s’agit d’une série de science-fiction inspirée du cycle de Fondation d’Isaac Asimov. Vu l’époque et vu le distributeur, le résultat était bien trop prévisible : c’est une attaque en règle contre l’oeuvre d’Asimov d’elle-même.

Un univers de science-fiction qui appelle à l’unité toujours plus large, à la civilisation ? Inconcevable pour des productions actuelles ; il faut de l’irrationnel, de la survie, du glauque… tout sauf la civilisation, en somme.

Un petit peu de contexte : le cycle de Fondation

A l’origine, le cycle de Fondation est une trilogie publiée pour la première fois dans les années 1950 et écrite par l’américain Isaac Asimov. Trente années plus tard suivent deux livres qui reprennent l’histoire là où elle s’était arrêtée et encore quelques années après deux autres qui se situent avant. Nous nous intéresserons ici principalement à la trilogie originelle.

Dans Fondation, l’humanité s’est répandue à travers toute la galaxie et vit au sein d’un vaste empire galactique. Ce dernier s’imagine éternel et est plus puissant que jamais, alors qu’il n’en est rien : sa chute a déjà commencé et les premiers signaux sont déjà perceptibles.

Cette chute est inéluctable : c’est la conclusion de la psychohistoire, théorie scientifique formalisée par Hari Seldon. Celle-ci permet de prédire l’avenir en quelque sorte : la psychohistoire s’intéresse aux larges ensembles de population, pas aux individus. C’est une allusion à la sociologie et surtout au marxisme.

Hari Seldon et l’ensemble des personnes travaillant de près ou de loin sur ce sujet sont alors bannis de la capitale de l’empire.

Deux Fondations sont créées, une première en périphérie de la galaxie et une seconde à l’autre bout. La première est une colonie scientifique dont le but est de produire une encyclopédie galactique face à la chute de l’empire et à la perte de connaissances qui l’accompagne. Le rôle de la seconde est plus mystérieux.

Le cycle de Fondation relate l’évolution de l’empire, de la première Fondation et dans une moindre mesure et plus tardivement, celle de la seconde.

A présent, retournons à la série.

Une série centrée sur les individus, des livres qui ne le sont pas

Gaal Dornick et Hari Seldon

Ce qui frappe très rapidement dans cette série, c’est l’accent mis sur les individus, leurs particularités, leurs génies, leurs faiblesses… Tout ce qui n’existe pas dans le cycle originel (les trois premiers tomes publiés au début des années 1950).

Cette différence a deux raisons : premièrement, le rejet actuel de l’universalisme et de la science au profit du subjectivisme et de l’irrationnel, secondement, un individualisme déjà présent dans les deux romans décrivant la genèse de Fondation, publiés en 1988 et 1993.

Alors que la trilogie de 1950 est centrée sur la psychohistoire et tout le cheminement amenant à la renaissance d’un nouvel empire galactique, et donc le retour de la civilisation, la série d’Apple TV+ se focalise sur les individus et leurs parcours individuels. C’est ainsi que la série met Hari Seldon sur un piédestal pour mieux le faire tomber : un génie, avec ses faiblesses mais surtout ses défauts.

Car c’est bien d’une attaque en règle contre la psychohistoire dont il s’agit. Dans une époque comme la nôtre, pour qui la science porteuse d’universel et la collectivité sont des horreurs anti-individus, on comprend facilement que l’universalisme de la psychohistoire est au mieux incompréhensible, au pire insupportable.

Cette attaque est malheureusement facilitée par les deux tomes publiés en 1988 et 1993 et qui se situent avant la trilogie. Ceux-ci se focalisent énormément sur Hari Seldon et sa vie et ont une approche très individuelle. La série a donc naturellement profité de cette brèche et l’a agrandie le plus possible afin de démolir le coeur du cycle Fondation.

Des mathématiques mystifiées

Gaal Dornick

Les deux premiers épisodes de la série, sortis le même jour, sont focalisés sur Gaal Dornick, une jeune femme, génie des mathématiques (version Fondation), tout droit sortie d’une planète religieuse et hostile aux sciences. Alors que dans la trilogie, Gaal Dornick est un jeune mathématicien qui arrive sur Trantor après avoir terminé son doctorat.

Cette différence de taille est inévitable lorsque l’on s’imagine les mathématiques comme une sorte de langage pur que seuls quelques élus sont en mesure de réellement comprendre. Et cette approche, systématisée dans les épisodes de la série, permet ainsi de jeter par la fenêtre toute dimension scientifique et de la remplacer par la religion.

Cette vision n’a toutefois rien d’originale : elle n’est qu’une expression plus poussée d’une approche répandue qui considère les mathématiques comme supérieures aux autres sciences, alors qu’en réalité elles leurs sont inférieures puisqu’elles sont un outil. Les mathématiques ne sont qu’une approximation de la réalité, pas l’inverse : le monde n’est pas une approximation de la pureté mathématique !

Gaal Dornick, éminent psychohistorien dans la trilogie, est ainsi transformé en une jeune mystique ayant renié sa religion natale avant de la retrouver une fois arrivée sur Trantor. C’est tout simplement délirant.

En 2021, des personnes ont donc le culot de faire passer la psychohistoire pour une mystique réservée à quelques rares élus, eux-mêmes attirés par la religion. Cependant, on peut comprendre ce choix : la psychohistoire de la trilogie fait beaucoup trop penser au matérialisme historique de Karl Marx, chose inacceptable pour des libéraux aux services de pays où le capitalisme tourne 24 heures sur 24 et emprisonne la vie quotidienne.

Une psychohistoire falsifiée

Salvor Hardin sur Terminus

L’approche mystique des mathématiques dénature totalement la psychohistoire. Et malheureusement la série ne s’arrête pas là dans sa falsification de cette science.

Chez Asimov, l’empire galactique s’écroule sous son propre poids, à cause des multiples contradictions internes qui le rongent. C’est ce qui explique le déclin scientifique, l’instabilité du régime et les complots au palais, etc. Chez Asimov, c’est bien du coeur même de l’empire que part cette chute inexorable. Elle est en quelque sorte programmée depuis des siècles et la trilogie décrit la décadence d’un empire.

Qu’elle a été l’approche de la série ? L’inverse. La chute de l’empire n’apparaît plus tant comme une décadence que comme des faiblesses qui sont davantage exploitées et agrandies. Ceci devient évident lorsqu’un gigantesque attentat suicide a lieu sur Trantor, capitale de l’empire (attentat qui n’existe évidemment pas dans la trilogie). Non seulement le parallèle avec des attentats islamistes comme ceux du 11 septembre est grossier (on n’a vu plus subtil comme parallèle avec le présent dans une série), mais surtout elle va mettre l’accent sur les actes individuels.

La différence entre les deux approches est de taille.

Asimov décrit la décadence d’un empire avec une vue d’ensemble dans laquelle les actes individuels n’ont pas de signification…Tandis que la série décrit l’effritement d’un empire et les actes individuels qui le mènent à sa chute. La première s’intéresse à la vue générale, la seconde aux actes individuels.

La falsification de la psychohistoire se fait donc en deux temps : troquer la science contre la religion, troquer la vue d’ensemble contre les actes individuels. Le coeur de la trilogie est donc piétiné.

On aurait pu espérer aussi que la série fasse preuve d’un minimum de retenue et évite de s’en prendre à la robotique d’Asimov. Cet espoir ne durera pas longtemps.

La première loi de la robotique

Eto Demerzel

Puisqu’elle repose sur l’ensemble du cycle et pas uniquement sur la trilogie originelle, la série a inclus un robot (un personnage important dans l’oeuvre d’Asimov), qui doit par définition obéir aux fameuses trois lois de la robotique, rappelons-les ici :

1. Un robot ne peut porter préjudice à un être humain, ou, par inaction, laisser un être humain subir un préjudice.

2. Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par des êtres humains, sauf dans le cas où de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi.

3. Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu’une telle protection n’entre pas en conflit avec la Première ou la Seconde Loi.

A celles-ci s’est ajoutée plus tard une « loi zéro », qui découle logiquement des autres :

0. Un robot ne peut porter préjudice à l’humanité, ou, par inaction, laisser l’humanité subir un préjudice.

Cette dernière recalibre de fait les autres qui lui sont subordonnées.

Quel est donc le problème dans la série ? Le problème est que les producteurs dénaturent et abusent totalement cette loi zéro pour justifier qu’un robot ordonne l’exécution de plusieurs êtres humains, qu’il laisse faire des pendaisons et le bombardement de toute une planète. Alors que rien, absolument rien ne justifie cela. Si ce n’est le plaisir de transgresser et de détruire l’oeuvre d’Asimov dans ce qu’elle a de progressiste, et de racoler en mode « fantasy » tel Dune.

L’attaque est d’autant plus vile qu’Asimov a posé ces trois lois afin de proposer enfin une vision positive des robots, et en définitive très réaliste. Seulement ces lois sont trop parfaites pour une production culturelle contemporaine, ou plus exactement : elles sont trop socialistes.

Il y a la même chose avec le film I-Robot de 2004, tiré d’oeuvres d’Asimov, où l’esprit collectif organisé est présenté comme… l’ennemi des individualités humaines, ce qui revient à inverser la philosophie d’origine.

Fondation dans la forme, Star wars dans le fond

Salvor Hardin sur Terminus

Tout le cynisme, le refus de l’universalisme et le mysticisme de la série ne tombent pas du ciel : on ne répétera jamais assez le rôle néfaste de Star wars sur les productions culturelles de ces dernières décennies.

Il y a une frontière très nette qui existe et qu’il faut assumer entre la science-fiction / anticipation, pro-technologie et de gauche, à l’esprit collectiviste, comme la série originelle de Star Trek et la « fantasy » individualiste avec son mysticisme et son « héroïsme » aristocratique, dont Star Wars est un exemple connu.

Star wars est ainsi non seulement présent dans la trame de fond de Fondation, mais également dans la forme et les décors, au point qu’au quatrième épisode, il n’y a plus de rapport avec ce qui est le principe de Fondation d’Asimov. C’est devenu le Far West spatial, mais sans la quête et les normes qu’on trouvait dans la première saison de la série The Mandalorian.

La planète Terminus de la série Fondation est ainsi présentée à la manière d’un vulgaire « spatio-port » de Star wars : une sorte de Far West sur une planète abandonnée. Le futur, c’est le chaos individuel avec les figures récurrentes des aventuriers commerçants et des gens armés en décalage tous deux avec une population faisant on ne sait trop quoi ni trop comment.

Terminus

Il y a la même insistance sur le fait que les planètes et leurs habitants ont des cultures distinctes, radicalement différentes, avec même une manière de compter qui serait totalement différente.

On retrouve bien là la vision propre à Star wars d’une galaxie composée d’innombrables planètes constituées de peuples si différents les uns des autres et qui doivent le rester, chacun dans son coin : vive la libre entreprise, à bas le socialisme !

Mais ceci n’est que peu à côté du moment où Gaal Dornick annonce que la mission de la Fondation est de faire le tri dans la civilisation et dans les connaissances : il faudra choisir ce qui devra être conservé et ce qui sera oublié. Rappelons que dans la trilogie, le but initial de la Fondation est de cataloguer, répertorier et conserver l’ensemble des connaissances humaines dans une encyclopédie galactique.

Là encore, la série a préféré réinterpréter la trilogie dans une optique post-moderne : celle du « choix ».

Ce qui est cohérent, et il faudra l’être en retour : dès le socialisme instauré en France, il faudra une série Fondation à la hauteur – à condition que le format série soit en définitive correcte, ce qui n’est sans doute pas le cas. Il faudra des films, des fresques, permettant une synthèse, loin de la surconsommation superficielle comme aujourd’hui.

Et on pourra réaliser des œuvres parallèles à l’esprit de Fondation pour décrire comment le capitalisme décadent s’est effondré.