Zemmour ou le prix à payer de la fainéantise intellectuelle française

Le type est nul intellectuellement, mais la France aussi.

La France a une longue tradition intellectuelle. Elle commence avec l’humanisme et se prolonge jusqu’aux années 1960-1980. Cela veut dire qu’il y a des gens qui lisent, qui comprennent ce qu’ils lisent, qui assimilent ce qu’ils lisent. Le niveau intellectuel des radicaux de gauche est très élevé à la fin du 19e siècle ; Jean Jaurès est un socialiste érudit maniant le verbe avec précision, tout comme la vague intellectuelle catholique spiritualiste des années 1920-1930 était de haute volée.

Autrement dit, pour être crédible il faut avoir un certain niveau et si l’on excepte le PCF des années 1950, jamais une Gauche contestataire (ou révolutionnaire ou ce qu’on voudra) n’a ne serait-ce qu’ébranlé l’immense dispositif intellectuel traditionnel français. D’où le fait de se rattacher d’une manière ou d’une autre à l’existentialiste Jean-Paul Sartre durant les années 1960-1970 (surtout pour les maoïstes) ou de confier les clefs de la Gauche à François Mitterrand, qui vient d’une tradition de centre-droit voire de droite.

C’est d’ailleurs pour cela que les Français, malgré leurs sympathies souvent pour la Gauche (et la gauche de la Gauche), restent « raisonnables ». Apprécier Olivier Besancenot, Arlette Laguiller ou Philippe Poutou, peut-être. En faire des ministres, ce n’est pas sérieux.

On dira que c’est pareil pour Eric Zemmour. C’est vrai, mais Eric Zemmour est dans la même lignée que les populistes, Donald Trump Hier, Mussolini hier. On leur demande de capitaliser sur l’irrationnel afin d’orienter la société en un certain sens. Les vrais clefs de la maison, ce ne sont pas eux qui les ont, mais tout un appareil bureaucratique militarisé en étroite liaison avec des factions organisées dans la haute bourgeoisie.

Ce qui fait que si les Français se sont moqués souvent des Américains assez idiots pour suivre Donald Trump, on est dans le même cas de figure. Car si Eric Zemmour peut raconter n’importe quoi n’importe comment, c’est parce qu’en France plus personne n’a de cohérence intellectuelle, de références sérieuses, de raisonnements approfondis. Il suffit de voir comment des gens de gauche se précipitent dans la valorisation de l’idéologie LGBT en provenance directe du capitalisme américain et diffusée sans relâche par ses grands groupes.

Ce dernier exemple est parlant parce qu’il permet justement à Eric Zemmour de disqualifier la Gauche et d’embarquer les gens dans ses aventures intellectuelles farfelues idéalisant la France du passé. C’est du bricolage, cela se voit, mais au lieu qu’on dise : le type est farfelu, on lui accorde de l’attention. Pendant ce temps-là, qui raisonne vraiment est mis de côté car pas assez spectaculaire, pas assez vendeur, pas assez outil pour le narcissisme et les rodomontades.

Eric Zemmour attire ainsi la curiosité et, malgré qu’il soit une coquille vide, il fascine et il est apprécié. C’est ridicule et peut-être demain la France s’en lassera. Il le sait, d’où qu’il ne se soit pas encore présenté. Il sait qu’il représente une imposture. Mais il sait aussi que la France aime les impostures si elles renvoient une image idéalisée d’elle-même, surtout quand elles sont bien empaquetées par des forces capitalistes y voyant un intérêt pratique (qu’on pense à Napoléon Ier, Napoléon III, Pétain en 1940, de Gaulle en 1958).

Dans tous les cas, si la France n’avait pas laissé s’effondrer son niveau intellectuel, Eric Zemmour ne tiendrait pas une seconde. Rien qu’un débat avec Georges Pompidou ou François Mitterrand et il aurait été balayé. Seulement le capitalisme est décadent et le meilleur de ce que produit la bourgeoisie version Le Figaro, c’est lui. C’est lamentable.

Quel dommage de ne pas avoir une Gauche au niveau en face face à une telle médiocrité, une Gauche historique, porteuse d’intelligence et de culture, de morale et de principes!

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