La Gauche française n’est-elle plus qu’une variante de radical-socialisme?

Le radicalisme est si puissant qu’il a neutralisé le mouvement ouvrier lui-même.

On connaît l’histoire : proclamée en septembre 1870, la IIIe République ne se consolide pleinement qu’à la fin du XIXe siècle. Pour cela, il lui faudra certes réprimer la Commune de Paris, mais aussi et surtout passer deux crises politiques portées par les courants national-populiste, le boulangisme avec un général putschiste, puis l’antisémitisme lors de l’Affaire Dreyfus.

Du fait d’une opposition à la Droite légitimiste, donc d’orientation monarchiste, le Radicalisme est classé comme d’ « extrême gauche » dans le dernier tiers du XIXe siècle. Puis, avec l’émergence du Socialisme en parti constitué, il devient de Gauche, pour finir de centre-Gauche avec la naissance du Communisme en Russie en 1917. C’est pourquoi ce courant passe l’Histoire à travers de multiples déclinaisons : républicanisme, républicanisme social, radicalisme, radical-socialisme…

Alexis Corbière, qui a été à la Ligue communiste révolutionnaire de 1993 à 1997, au Parti socialiste de 1997 à 2008, puis avec Jean-Luc Mélenchon, se définit ainsi comme « républicain-social ». C’est typique des gens réfutant le mouvement ouvrier, le socialisme et cherchant une alternative « républicaine ».

En France, le poids de l’idéologie radicale est telle qu’elle a d’ailleurs littéralement neutralisée le mouvement ouvrier dans sa conquête du socialisme. On parle alors du « radical-socialisme » et il suffit de voir que la SFIO a été dirigée à ses débuts par Jean Jaurès pour comprendre que même le parti supposé du Socialisme ne fut en réalité qu’une variante de ce Radicalisme.

Jean Jaurès est en effet à la base un professeur de philosophie qui se moque de la politique. Là aussi, c’est l’histoire qui le soulève et le fait rejoindre la politique, bon gré mal gré. Sa lecture des choses ne sera qu’une synthèse de Gauche du radicalisme, quand un Georges Clémenceau en proposera une synthèse de Droite.

Il suffit de regarder les lignes directrices émises par Camille Pelletan lors du congrès de fondation officielle du Parti radical en 1901, soit quelques mois avant la formation du gouvernement d’Émile Combes réalisant le radicalisme :

« Ce qui nous sépare à cet égard des socialistes collectivistes, c’est notre attachement passionné au principe de la propriété individuelle (…). L’ère des résolutions doit s’ouvrir. C’est ce que le suffrage universel exigera, et alors l’union des républicains de toutes nuances contre le cléricalisme, contre les entreprises césariennes, contre les pouvoirs d’argent, pour la cause de la justice sociale, cette union dont ce congrès a été une si éclatante affirmation sera féconde pour la République et pour la patrie. »

On retient du gouvernement d’Émile Combes la grande loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, en oubliant qu’il fut aussi à l’origine des premiers dispositifs départementaux d’aide sociale à l’enfance et de la première loi d’assurance sociale pour les vieux infirmes et incurables. Le radical-socialisme, c’est l’attachement au principe de la justice sociale par l’impôt progressif.

Voici comment Léon Bourgeois, militant radical de la première heure définit la « politique radicale » en 1908 :

« La nation ne jouira de la paix que lorsqu’elle aura créé un ensemble complet d’assurances qui garantisse tout individu contre les risques de la maladie, des accidents, du chômage, de l’invalidité, de la vieillesse. De là la nécessité de lourdes charges pour la collectivité (…). [C’est pourquoi il faut] une progression qui imposera nettement à chacun une charge véritablement correspondante aux bénéfices qu’il tire de la société. Réforme fiscale et assurance sociale, ce sont donc bien les, deux articles essentiels et inséparables par lesquels se caractérise la politique immédiate de notre parti. »

Que disait Jean Jaurès ? En substance, à peu près la même chose, à ceci près que pour lui l’affirmation de la République devait finalement abolir les classes sociales, réaliser la « démocratie sociale », et donc selon lui le Socialisme. Ce n’était donc bien qu’une variante de Gauche de ce tronc commun radical. On retrouve souvent la franc-maçonnerie comme force intellectuelle « universelle » et rassembleuse à l’arrière-plan, Jean-Luc Mélenchon s’en revendiquant historiquement.

D’où le fait que la social-démocratie allemande a tiré à boulets rouges sur le « socialisme » à la française, incapable de n’être pas autre chose qu’un radicalisme-social ultra-poussé. Le marxisme, le Socialisme comme courant distinct du radical-socialisme, n’a été concrètement qu’un produit d’importation extérieure, au départ lié à la social-démocratie allemande, puis à l’Internationale communiste après 1919.

Une influence d’ailleurs toute limitée : les grands moment de la Gauche française n’ont-ils pas été qu’une application par la Gauche de l’idéologie radical-socialiste ? C’est le Front populaire de 1936 avec le PCF qui devient le champion de la défense de la République, ou le programme du CNR de 1944 avec « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

Cela ne pouvait pas marcher et au fur et à mesure le radicalisme a pris le dessus. D’ailleurs, pour Sciences-Po, François Hollande et tous les candidats de la Gauche gouvernementale depuis plusieurs décennies, la France se gouvernerait au « centre », il faudrait se fonder sur le « centre », on se ferait élire grâce au « centre », etc.

Le grand lessivage des années 1990-2000 a simplement fini de raccorder la Gauche française à cette matrice radicale, avec le Parti socialiste comme héritier principal, Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon en variante de Gauche, et Emmanuel Macron comme variante de Droite.

Qu’on compare leurs propositions avec le programme commun de 1972. C’est la nuit et le jour.

Ce n’est clairement pas comme cela que la Gauche va pouvoir sortir de l’impasse politique dans laquelle elle est plongée. Pour faire face aux turbulences historiques telles qu’elles se présentent actuellement, la Gauche française ne pourra s’en sortir qu’en assumant le meilleur de l’héritage politique, rouge, du mouvement ouvrier français, mais aussi et surtout international.

C’est là un devoir historique!

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