L’île de Taïwan, au cœur de la tempête guerrière à venir

C’est un point de friction, et cela ne va aller qu’en s’accentuant.

La République populaire de Chine considère l’île de Taïwan comme une « province rebelle » devant revenir dans le giron chinois « de gré ou de force ». C’est ce qu’explique régulièrement le président Xi Jinping et c’est la grande actualité militaire de la région indo-pacifique.

Inversement, Taïwan s’appelle officiellement la République de Chine et considère la République populaire de Chine comme illégitime. Sa revendication est l’entièreté de la Chine ! En substance, il ne s’agit pas tant de voisins rivaux que de concurrents chinois.

Lors de la fondation de la République populaire de Chine en 1949 par les communistes menés par Mao Zedong, le gouvernement de la bourgeoisie chinoise bureaucratique vendue aux occidentaux, le Kuomintang (Parti nationaliste chinois), s’est établi sur l’île de Taïwan tout en cherchant appui auprès du Japon et des États-Unis. Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine (Taïwan) qui occupait le siège chinois à l’ONU.

Bien sûr, c’est de l’histoire, quoique récente. Mais en théorie, l’indépendance de « Taïwan » n’a jamais été proclamée par personne et les deux pays se disputent toujours la légitimité de l’entièreté du territoire chinois. En pratique toutefois, Taïwan a maintenant une existence autonome, avec une culture chinoise qui lui est relativement propre. Celle-ci est notamment marquée par ses liens avec le Japon, qui a possédé l’île de 1895 à 1945.

La question taïwanaise est très importante au japon, pour des raisons économiques surtout et l’influence pro-Taïwan est particulièrement marquée et reconnue au sein du Parti libéral-démocrate japonais au pouvoir. L’Association d’échanges Japon-Taïwan est très influente dans les deux pays, en économie mais aussi pour les questions militaires.

On peut dire également, voire surtout, que Taïwan existe parce que l’île est dans le giron des États-Unis, la superpuissance américaine l’ayant appuyé d’abord pour faire contre-poids aux communistes, et ensuite comme État tampon face à l’expansionnisme chinois. Dans les années 1950 et 1960 les États-Unis ont porté l’économie de l’île à bout de bras ; ils ont ensuite participé à sa militarisation forcenée.

Il existe une loi américaine datant de 1979, le Taiwan Relations Act, qui garantit la fourniture d’armes et d’équipements militaires au gouvernement de l’île, pour assurer sa « capacité d’autodéfense ». Cela fait que les États-Unis ne se sont jamais engagés formellement à défendre Taïwan en cas d’invasion de la République populaire de Chine, mais qu’en même temps ils font tout pour peser militairement.

Le parallèle avec la situation de l’Ukraine depuis 2014 est évident, sauf que là cela dure depuis 1949. Mais contrairement à l’Ukraine qui est un pays pauvre, Taïwan fait partie des pays riches (la CIA classe l’île parmi les pays développés) et l’industrie électronique notamment place l’île au 15e rang mondial des pays en ce qui concerne le PIB par habitant.

Qui dit pays riche et totalement inséré dans le capitalisme mondial, dit forcément pays à la grande capacité militaire.

Rien que sous le mandat de Donald Trump, qui a poussé la militarisation grandissante de l’île, le gouvernement de la République de Chine (Taïwan) a commandé 108 chars M1A2 Abrams, 11 systèmes d’artillerie M142 HIMARS, 66 F-16 Viper, des drones MQ-9B SeaGuardian, 135 missiles de croisière AGM-84 SLAM ER, de 400 missiles antinavires RGM-84L-4 Harpoon Block II, 100 systèmes de défense côtière Harpoon, 1.649 missiles anti-char ainsi que 250 missiles sol-air portables Stinger. Depuis, en août 2021, l’administration de Joe Biden a autorisé la vente de 40 obusiers de 155 mm M109A6 dit Paladin.

Il y a toutefois des tensions sur les chaînes d’approvisionnement de certains composants ; la forte demande en missiles anti-chars et anti-aériens en raison de la guerre en Ukraine perturbe les livraisons à Taïwan. Ce qui fait dire publiquement à l’armée américaine que la République populaire de Chine pourrait en profiter pour attaquer l’île de Taïwan. Comme si l’étau se resserrait, ou bien également pour pousser la Chine à la faute.

En mars dernier déjà, l’amiral Philip Davidson, qui est le chef du commandement Pacifique des États-Unis, avait expliqué la chose suivante :

« Initialement nous avions prévu que la Chine puisse tenter d’envahir Taïwan d’ici 2050, dorénavant nous pensons qu’elle le fera avant 2030”.

Voilà la situation, qui n’est au passage qu’un point d’accroche parmi d’autre dans cette vaste zone indo-pacifique, qui est le coeur géographique de la grande bataille pour le repartage du monde, qui pourrait tout à fait dégénérer en une troisième grande guerre mondiale conventionnelle.

En attentant, l’armée chinoise multiplie les provocations en pénétrant avec des engins militaires dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan. C’est arrivé 370 fois depuis le début de l’année 2022 avec rien que pour la journée du 6 mai 2022, douze avions de combat et deux bombardiers. Ce type d’incursions avaient été de 380 en 2020, puis 969 en 2021.

Évidemment, du point de vue de la République populaire de Chine, cela n’est pas une provocation car elle considère qu’elle est chez elle. D’ailleurs, il n’y a pas de violation du droit international ni du territoire de l’île ; ce que le gouvernement de l’île de Taïwan considère comme sa zone d’identification de défense aérienne est définie par lui-même et diffère de son espace aérien. Cette zone court jusqu’aux rivages chinois.

Mais de fait, cela oblige Taïwan à faire décoller des avions pour intercepter et identifier. C’est une technique de harcèlement, pour user le matériel adverse, prendre des informations sur sa capacité à réagir, le faire céder psychologiquement, le pousser à la faute, etc.

Inversement, on peut également dire que la guerre en Ukraine, qui est en fait une guerre entre l’OTAN et la Russie menée par l’intermédiaire de l’Ukraine et sur le dos de la population ukrainienne, sert de laboratoire américain pour mener une guerre conventionnelle sans la mener officiellement.

Ce qui est fait en Ukraine, avec la fourniture relativement discrète d’armes, de formations, voire de personnel de commandement pendant des années, puis ouvertement depuis février 2022, peut tout à fait servir de modèle pour faire la même chose avec Taïwan. L’île servant alors à l’OTAN de moyen indirect de mener une guerre à la superpuissance chinoise.

Cette stratégie est quasiment assumée publiquement de toutes manières. Le chef d’état-major des armées américaines Mark Milley a affirmé récemment devant le Sénat américain que “la défense de Taïwan devra être assurée par les Taïwanais eux-mêmes”, sur le modèle de l’Ukraine, qui sert de chair à canon contre la Russie. L’île de Taïwan doit donc servir de chair à canon contre la Chine, et la superpuissance américaine cherche à faire la même chose avec le Vietnam et les Philippines.

On assiste là à des événements qui se précipitent en raison de la crise ; il n’y a pas de capitalisme sans aboutissement à la guerre pour le repartage du monde. Et le camp de la paix, porté par le prolétariat mondial, est terriblement faible !

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