« Surtout ne touchez à rien »

C’est la devise des Français.

« Surtout ne touchez à rien »

Ce qui manque à la Gauche historique en France pour se développer, c’est une capacité approfondie à saisir les mentalités. Transformer le monde, c’est transformer les gens et pour cela faut-il les connaître. Naturellement, si on considère que les gens sont des « individus », là on ne peut arriver à rien à part accompagner le capitalisme. Mais si on considère que les gens sont des animaux, des animaux sociaux avec un parcours particulier, alors on peut dégager les tendances principales qui existent.

En l’occurrence, il est tout à fait flagrant que les gens ne veulent plus entendre parler de quoi que ce soit qui pourrait les remettre en cause, à quelque niveau que ce soit. C’est un sentiment naturel de leur part, puisqu’ils assimilent, tels des animaux précisément, la stabilité à la maîtrise de leur environnement : donc la stabilité, donc la protection.

C’est pourtant là fondamentalement trompeur car l’humanité, de par ses capacités d’intervention, a modifié radicalement son environnement, provoquant des mouvements sur le long terme. Sans une compréhension adéquate de ces mouvements, on vit au jour le jour en attendant le déluge. Et voilà justement que l’avenir, sous la forme du réchauffement climatique, de la pollution, de la fatigue générale dans un capitalisme exacerbé, de la guerre… commence à s’annoncer.

Alors les gens, au lieu de prendre le problème à bras le corps, adoptent comme devise « surtout ne touchez à rien », avec l’espoir que cette fuite dans nulle part permette d’éviter l’inévitable. Il y a l’idée de passer individuellement entre les mailles du filet, de se dire que cela arrivera à d’autres que soi. Bref, le principe est simplement de chercher à se rassurer à tout prix.

C’est très exactement la mentalité qui prime fin mai 2022. C’est la tendance générale au sein de la société française. Et on peut sentir une vraie précarité dans les esprits français qui portent cette tendance. Il y a un certain stress, une fragilité psychologique qui affleure, le basculement n’est pas très loin.

Cela est fondamentalement inquiétant. En même temps, il était temps qu’on arrive à un moment où enfin le capitalisme périclite, où son hégémonie totale sur les esprits s’affaiblit. Cela ne veut pas dire que cette hégémonie ait disparu, bien au contraire. En fait, elle se renforce même parallèlement au fait qu’elle s’affaiblit alors que les gens sont perdus. Les gens perdus par le capitalisme rebasculent dans le capitalisme, pour être encore plus perdus, et ainsi de suite.

Impossible également de savoir encore comment cela va tourner, puisque bien entendu le fait de vivre dans un capitalisme hyper-développé amène les gens à être incapables de se poser, ayant pris l’habitude de consommer, de sur-consommer à grande vitesse, sans effort intellectuel prolongé, sans implication « spirituelle » au sens où l’esprit se tourne sérieusement, entièrement vers quelque chose.

C’est là le portrait véritable de toute une période… En espérant qu’elle ne soit pas toute une époque historique, celle d’un effondrement du capitalisme sur des décennies, dans des déséquilibres en série, sanitaires et militaires, sociaux et économiques, avec une décadence intellectuelle et culturelle en filigrane.

Tout dépend ici des prolétaires. Le grand développement du capitalisme depuis 1989, avec l’effondrement de l’empire soviétique et l’intégration de la Chine comme usine du monde, a permis également la corruption d’une large partie des gens dans le tiers-monde, même si leur vie quotidienne est bien souvent chaotique et pauvre. Alors ce sont les prolétaires des pays riches qui, de par leur parcours, peuvent reprendre le flambeau de la contestation du capitalisme, depuis l’intérieur du monstre. Encore leur faut-il décrocher de toutes les traditions petites-bourgeoises qu’ils ont développé.

Quelle étrangeté que ce capitalisme réellement ébranlé et pourtant si stable en raison des prolétaires, de leur passivité complète, de leur participation au capitalisme. C’est tout le paradoxe du moment.

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