La Russie fait tel Cortés

Elle brûle ses vaisseaux.

Cortés est le chef de guerre espagnol qui a dirigé l’affrontement contre les Aztèques. A un moment, ce conquistador a organisé la destruction de ses navires, afin d’empêcher tout retour en arrière de ses troupes, pour les forcer à avancer, coûte que coûte. De là vient l’expression « brûler ses vaisseaux ». C’est exactement ce qu’a fait la Russie début septembre.

L’article La séquence du début septembre 2022 en Ukraine du 10 septembre expliquait qu’il se passait quelque chose, que l’affrontement ne restait pas statique en attendant l’hiver. Et en quelques jours depuis, l’Ukraine a en effet réussi une offensive apparemment victorieuse au point de reprendre quasiment 6 000 kilomètres carrés.

Les médias occidentaux, présentent naturellement cela comme une défaite majeure de l’armée russe, qui serait littéralement en lambeaux et qui connaîtrait rapidement une défaite totale, Vladimir Poutine étant éjecté à terme du pouvoir, etc.

Il y a deux soucis majeurs avec cette interprétation. Le premier, c’est que l’armée russe s’est repliée de manière organisée de la région de Kharkiv. Il y a bien entendu des pertes matérielles inévitables dans ce genre de procédé, mais le repli a été une réussite, tout comme l’avait été le repli de la région de Kiev. Or, un repli militaire réussi est l’une des choses les plus difficiles qui soient. Cela implique une organisation au plus haut niveau.

Il y a donc une part de délibéré dans l’initiative, suivant une décision en amont, alors que cela correspond qui plus est à la stratégie russe de laminer par l’artillerie. L’offensive ukrainienne a coûté très cher en termes humains pour cette raison et l’armée ukrainienne fait face à d’énormes problèmes de logistique pour maintenir les positions conquises. Cela modifie toute la situation puisque cela renverse la situation d’assiégeant – assiégé.

Mais les choses vont bien plus loin. L’offensive ukrainienne non seulement ramène l’actualité de la guerre au Nord, avec la « République populaire » de Louhansk de nouveau menacée, mais menace la région de Kherson au sud. On est dans une situation où la Russie se retrouve comme au pied du mur. Le régime ukrainien annonce qui plus est la défaite prochaine de la Russie, la reprise de la Crimée, etc.

Cette situation sert concrètement la mise en place du capitalisme monopoliste d’État russe. A la mi-août 2022, il était constaté ici que le régime ukrainien était désormais colonial, directement dépendant de la superpuissance américaine. Il y avait un basculement complet. On a désormais le phénomène équivalent pour la Russie.

La situation actuelle – que l’armée russe ne pouvait pas ne pas prévoir, de par la quantité de soldats ukrainiens nécessaires pour l’offensive contrairement à encore quelques jours auparavant avec des mini-offensives fictives – est un prétexte à une immense campagne idéologique en Russie, avec des appels à une mobilisation à grande échelle pour la guerre. Le dirigeant du « Parti communiste de la Fédération de Russie », Guennadi Ziouganov, n’a pas hésité à dire que la situation était celle d’une guerre et qu’il fallait aller bien plus loin.

En ce sens, l’armée russe vient pour la première fois de frapper des infrastructures civiles, en l’occurrence la centrale électrique de Krementchoug dans la région de Poltava, celle de Pavlograd dans la région de Dniepropetrovsk, celles de Kharkiv et Zmiev dans la région de Kharkiv.

On est donc dans une montée en gamme de l’initiative russe. La situation anéantit la définition d’une « opération spéciale » avec une population continuant sa vie à l’écart de celle-ci. Désormais, le conflit est la grande actualité et exige une grande « résolution », sans quoi le régime va vaciller. C’est le grand saut dans l’inconnu, alors que parallèlement l’affrontement Arménie-Azerbaïdjan reprend de plus belle et que la guerre franco-gréco-turque s’annonce.

L’armée russe a ainsi accompagné cette situation, voire y a poussé – difficile d’y voir clair, cela dépend de ses propres capacités. Mais elle a clairement poussé à un changement de la configuration générale du conflit. Les choses vont désormais commencer à très mal tourner, il va y avoir une escalade et davantage d’interventions à tous les niveaux dans le conflit, notamment par la Chine d’un côté et l’OTAN de l’autre.

C’est aussi un pas dramatique vers l’utilisation d’une arme nucléaire tactique – la configuration commence à aller dans le sens de s’y prêter.

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