Un premier aspect du projet : la forme de la structure.

Issu du Nouveau Parti Anticapitaliste (dans lequel on trouve notamment Olivier Besancenot et Philippe Poutou) dans lequel il était une tendance, le groupe « Révolution permanente » annonce la formation d’un nouveau parti fin décembre 2022.

Des comités, rassemblant 400 personnes, se sont montés à ce sujet, débattant de trois textes :

Il est important de se confronter à ces documents, car il s’agit là d’une proposition stratégique pour la révolution en France. Soit c’est juste d’une manière ou d’une autre et il faut soutenir cela d’une manière ou d’une autre, soit c’est erroné et alors il faut le critiquer d’une manière ou d’une autre.

Cela dépend de ce qui est principal et il faut juger sur pièces, même si naturellement le nouveau parti fera immanquablement partie de la « Fraction trotskyste – Quatrième Internationale (FT-QI) », un regroupement international dont la principale base est en Argentine.

Que dit « Révolution permanente »? Que le nouveau parti est un facteur de recomposition à l’extrême-gauche :

« Dans un contexte de reflux de ce courant et de crise et marginalité des principales organisations de l’extrême-gauche, poser aujourd’hui la nécessité d’une refondation de la gauche révolutionnaire est décisif. Celle-ci doit offrir aux nouvelles générations militantes qui se politisent et se radicalisent un cadre politique et organisationnel, et permettre d’engager un renforcement substantiel des révolutionnaires et de leur capacité à influer sur les évènements à venir. »

Est-ce juste? Non, ça ne l’est pas. Ce qu’on a d’ici exposé, c’est la conception d’ultra-gauche opposée à la Gauche historique. Au lieu de mettre en avant les idées, la conscience politique, on met en avant le spontanéisme et l’actionnisme.

C’est une ligne capitularde sur le plan du combat des idées, au nom de pouvoir « influer sur les événements » à tout prix.

Comment « Révolution permanente » conçoit-il la crise? Il est expliqué que :

Depuis 2016, un nouveau cycle de lutte des classes s’est ouvert en France. Celui-ci a vu s’enchaîner des mobilisations de quasiment tous les secteurs des travailleurs, mais de façon dispersée et désynchronisée : les grands bastions du privé et la jeunesse en 2016, les cheminots et la fonction publique en 2018, les secteurs paupérisés de la France périurbaine avec les gilets jaunes, les travailleurs des transports principalement en 2019 pour les retraites, de nombreuses entreprises du privé dans le cadre de luttes contre les licenciements et pour les salaires à partir de la fin du premier confinement en 2020. Des mobilisations ouvrières auxquelles il faut ajouter les dynamiques de la jeunesse, lycéenne et étudiante, mobilisée dans ses lieux d’étude et dans la rue pour le climat, contre les violences sexistes, pour les droits LGBT ou contre le racisme et les violences policières.

2016 a marqué un saut dans la crise organique en France, avec l’enchaînement par le gouvernement Hollande-Valls d’une offensive liberticide sans précédents à la suite des attentats de 2015 et d’une réforme pro-patronale du code du travail qui a entraîné un mouvement interprofessionnel puissant

Il est totalement absurde de voir en l’année 2016 un tournant de quoi ce soit. C’est là attribuer à des contestations petites-bourgeoises comme « Nuit debout », les LGBTQ, les « post-coloniaux » ou ensuite les « gilets jaunes » une valeur révolutionnaire subjective, alors qu’en réalité c’est 2020 qui ouvre objectivement la période de la crise fondamentale du capitalisme.

Quelle forme d’organisation prône « Révolution permanente »? Cela n’est pas clair du point de vue français. Il est dit :

« Il est évident qu’une forme de centralisation est indispensable. C’est pourquoi la nouvelle organisation se dotera d’une direction politique, élue par le congrès selon les règles établies dans la charte statutaire.

Cette centralisation n’est cependant pas contradictoire avec la plus large démocratie interne, avec la possibilité pour chaque militant de contester l’orientation proposée par la direction et de chercher à convaincre l’organisation, à condition, bien entendu, de ne pas faire obstacle à la mise en œuvre de l’orientation une fois que celle-ci a été adoptée par une majorité de militants. »

On aurait pu commencer directement par là. En effet, le nouveau parti, avec une telle démarche, ne peut pas exister en France. En Argentine, peut-être, mais en France ce n’est même pas la peine d’y compter.

Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas le droit de tendance.

Non pas que le droit de tendance soit une bonne chose, bien au contraire. Mais il n’existe que trois courants pouvant assumer l’absence de droit de tendance, et « révolution permanente » n’en fait pas partie.

Les socialistes français et l’ensemble du courant trotskiste qui, dans les faits, se rattache à cette tradition « socialiste français », considèrent le droit de tendance comme absolument sacré.

Partant de là aucun parti ne peut se monter en France du côté socialiste ou trotskiste sans droit de tendance. C’est impossible en raison du poids des traditions et de la vision du monde.

Il y a des courants anti-droit de tendance, mais ils relèvent inversement de la tradition communiste, au sens le plus large.

En fait, on ne trouve pas non plus de droit de tendance dans la social-démocratie historique. Il n’y a jamais eu de droit de tendance dans la social-démocratie allemande, autrichienne, tchèque etc. avant 1914, et même après dans la social-démocratie devenue réformiste, ce droit de tendance n’a pas existé, et ce jusqu’à aujourd’hui. Mais en France il n’y a jamais eu de social-démocratie, seulement un « socialisme français » né du rassemblement assumé des tendances différentes en 1905.

Pour ces raisons historiques, on ne trouvera pas de droit de tendance du côté de la tradition communiste :

  • dans les mouvements liés au PCF des années 1980, parce ce qui compte c’est la « tradition » (PRCF, PCRF) ;
  • dans le maoïsme avec le PCF(mlm) au nom de la centralité de l’idéologie produisant une ligne rouge (et une seule) ;
  • dans le courant dit pro-albanais qui se pose comme constructif, unificateur, anti-idéologique, anti-sectaire (PCOF, Unité communiste ou encore les restes du « PC maoïste » fondé par un renégat du maoïsme passé au PCOF et inventant ensuite un maoïsme « albanais »).

« Révolution permanente », au-delà des erreurs subjectives de fonder un mouvement rassembleur de la « nouvelle » contestation, fait face ici à un obstacle insurmontable. De par sa base sociale, petite-bourgeoise dans l’esprit et pour la plupart y compris dans le fond, le « démocratisme » en son sein prédomine, et le droit de tendance est incontournable.

Il n’est ainsi pas possible de monter en France un parti centralisé à partir d’un tel matériau humain.