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Refus de l’hégémonie

La conférence de Paris du 26 février 2024

La conférence de soutien au régime ukrainien à Paris, le 26 février 2024, a été un événement très marquant. Sa signification réelle doit être saisie avec précision, car on parle ici d’une pièce d’un puzzle dont les contours généraux ne seront visibles par tout le monde que tout à la fin.

De quoi s’agit-il? Cette conférence a été organisée du jour au lendemain. Elle a été décidée lors de la visite du président Volodymyr Zelenski à Paris et Berlin le 16 février 2024, avec à chaque fois la signature d’accords bilatéraux ayant une dimension militaire.

Cela n’a pas été une vraie conférence. En pratique, cela a été une réunion de quelques heures avec des présidents et des premiers ministres. Et seul Emmanuel Macron a pris la parole au début, pour introduire la conférence, et à la fin, pour une conférence de presse.

C’est là pour le moins étrange, bien entendu. Et c’est la clef pour comprendre la signification de la conférence.

Regardons d’abord quels sont les pays concernés. L’Elysée a parlé de 27 pays représentés… sans en dresser la liste !

Par les médias, on sait que sont au moins concernés la superpuissance américaine (avec un adjoint du secrétaire d’État Antony Blinken), le Royaume-Uni (avec le secrétaire aux Affaires étrangères, David Cameron), le Canada, la Suède (qui vient de rentrer dans l’Otan), ainsi que les pays européens suivants : Allemagne, Belgique, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Grèce, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque et Roumanie.

Comment se fait-il que des représentants de tous ces pays n’aient pas pris la parole? C’est bien qu’Emmanuel Macron avait été envoyé en « mission » s’il était le seul à parler. Il devait parler au nom de tout le monde… Sans engager tout le monde.

Et c’est pourquoi il a pu balancer sa « bombe » de troupes occidentales au sol venant épauler l’armée ukrainienne.

Voici ce qu’Emmanuel Macron a dit lors de la conférence de presse.

« Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol. Mais en dynamique rien ne doit être exclu.

Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre. Je le dis ici avec à la fois avec détermination mais aussi avec l’humilité collective que nous devons avoir quand on regarde les deux années qui viennent de s’écouler.

Beaucoup de gens qui disent ‘jamais, jamais aujourd’hui’ étaient les mêmes qui disaient ‘jamais jamais des tanks, jamais jamais des avions, jamais jamais des missiles de longue portée, jamais jamais ceci il y a deux ans’.

Je vous rappelle qu’il y a deux ans, beaucoup autour de cette table disaient ‘nous allons proposer des sacs de couchage et des casques’ et aujourd’hui disent ‘il faut faire plus vite et plus fort pour avoir des missiles et des tanks’.

Ayons l’humilité de constater qu’on a souvent eu six à douze mois de retard, c’était l’objectif de la discussion de ce soir.

Donc tout est possible si c’est utile pour atteindre notre objectif. »

Il s’agissait là une réponse à une question d’une journaliste. Voici la question posée.

« Sur les propos du Premier ministre slovaque qui avant cette conférence d’aujourd’hui évoquait la possibilité d’envoyer des troupes au sol occidental en Ukraine. Est-ce que cela a été discuté aujourd’hui? Qu’est-ce que vous en pensez et qu’en est-il? »

Emmanuel Macron n’est donc pas arrivé en expliquant de but en blanc qu’une intervention armée occidentale était possible. Ce n’est pas comme ça qu’il est possible de procéder dans le cadre d’une démocratie formelle, bourgeoise, qui fait tout pour maintenir les apparences « démocratiques ».

Emmanuel Macron a ainsi parlé de « cyberdéfensif », de coproduction d’armement en Ukraine, du soutien à la Moldavie (« menacée » par la Russie), de l’envoi de forces non militaires à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine, du déminage.

Mais, « comme par hasard », un journaliste du Monde revient à la charge. Voici sa question.

« À propos de l’envoi éventuel de troupes au sol, vous dîtes que cela a a été évoqué, est-ce que vous pouvez préciser par quels pays cela a été évoqué. Quels sont les pays qui envisageraient de le faire à titre bilatéral? Et pourquoi la France n’y est pas favorable à ce stade? »

La réponse du président français est la suivante.

« Je n’ai absolument pas dit que la France n’y était pas favorable, je ne lèverai pas l’ambiguïté des débats de ce soir en donnant des noms. Je dis que ça a été évoqué parmi les options. Je vous ai dit les cinq points sur lesquels il y avait un consensus qui s’était établi.

Si ces points d’ailleurs étaient totalement mis en œuvre, et il ne faudrait pas exclure qu’ils nécessitent des sécurisations qui justifient ensuite quelques éléments de déploiement, mais je vous ai dit de manière très claire pourquoi la France maintiendra sa position, qui est une ambiguïté stratégique que j’assume.

Rien ne doit être exclu pour poursuivre l’objectif qui est le nôtre: la Russie ne peut ni ne doit gagner cette guerre ».

Un peu plus tard, Emmanuel Macron demande s’il y a une dernière question, il constate qu’il n’y en a pas et que c’est une première. Alors, « comme par hasard », le même journaliste du Monde veut poser une seconde question. Emmanuel Macron répète sa petite blague comme quoi c’est de nouveau une première, puisque normalement c’est une seule question par journaliste.

La question est naturellement parfaitement calibrée… La voici.

« Est-il possible d’envisager qu’un pays envoie des troupes en Ukraine sans l’accord des autres au niveau européen?

Par exemple la Pologne pourrait-elle envisager de le faire et est-il possible de la retenir dans ce cas-là et est-ce que ça a été l’un des objets de la discussion de ce soir? »

Il est évident que la question était prévue en amont, au plus haut niveau, car elle est d’une diplomatie parfaite, puisqu’il s’agirait de « retenir » la Pologne…

Et Emmanuel Macron de répondre à cette dernière question, en soulignant… Qu’il n’était pas possible de retenir qui que ce soit.

« Chaque pays est souverain, sa force armée est souveraine, il a par sa constitution les voies et moyens de son engagement. Personne ne peut engager un autre pays de faire ce qui lui revient.

Il faut définir un cadre d’intervention et dans ces cas-là des cadres de solidarité mais ma réponse est non : personne ne peut engager personne.

Je vous dis simplement que l’esprit qui régnait ce soir c’est qu’autour des cinq actions que j’ai évoquées, le consensus était là. Nous sommes prêts à faire aussi longtemps que ce qui est nécessaire, et tout ce qui est nécessaire, pour que la Russie ne puisse gagner cette guerre ».

Naturellement, le lendemain, tous les pays européens, l’Otan et la superpuissance militaire américaine ont dit que, oh que non, ils n’enverraient pas de soldats au sol en Ukraine.

Et on a pu voir les journalistes se précipiter dessus, ainsi que certains partis politiques français critiquant l’initiative d’Emmanuel Macron, considéré comme trop dangereuse. Alors qu’en même temps, ces mêmes partis (comme le RN, le PS ou LFI) ont soutenu l’Otan et la propagande de guerre contre la Russie…

Mais en réalité, Emmanuel Macron a agi en service commandé. Il a été utilisé sciemment pour ouvrir un nouvel espace au bellicisme. Car il est très difficile de commencer une guerre, il faut beaucoup de subtilités et de bourrage de crâne, de préparation de l’opinion…

Là, Emmanuel Macron a parlé pour tout le monde, tout en n’engageant personne. Cependant, l’idée est désormais bien installée.

Il suffit de lire nos articles sur l’Ukraine – depuis six mois avant le début du conflit que nous avions prévu – pour voir comment on est ici dans la mise en place d’une narration.

Bien entendu que personne n’allait dire qu’Emmanuel Macron avait raison et que tout le monde allait envoyer ses troupes! Il sera dit que les troupes seront envoyées « parce qu’on avait pas le choix »… Il sera explique que, malheureusement, Emmanuel Macron avait raison, « mais nous ne voulions pas car nous sommes pour la paix », etc. Tel sera le discours!

Le 26 février 2024 est un excellent exemple d’un très haut savoir-faire politique… et inversement du niveau totalement nul des masses, qui ne comprennent rien à rien. Elles voient une pseudo-opposition à l’initiative d’Emmanuel Macron, alors elles se disent qu’il y a débat… Alors que les dés sont pipés.

La Pologne interviendra militairement en Ukraine (ce que nous avons annoncé en février 2023) et ce sera par la force de la nécessité, soit disant « sans le vouloir », que les armées occidentales suivront dans la foulée…