La France s’enfonce dans la crise économique, culturelle, politique, et à sa suite, toute la société civile est en train de s’assécher. Nous avions déjà évoqué le problème nouveau que cela posait aux associations, notamment celles engagées dans la protection des animaux : la fin du rêve de l’intégration aux institutions allait rabattre les cartes.
Mais cette question ne se limite pas à l’aspect financier, il y a aussi l’aspect de la légitimité politique de toute une approche qui est remise en cause.
Le meilleur moyen de se pencher sur les conséquences concrètes du processus en cours est de prendre un exemple parlant.

Agauche.org a déjà évoqué à plusieurs reprises le mouvement d’opposition à la chasse à courre. Depuis 2017 et un retentissant incident à Lacroix-Saint-Ouen dans l’Oise, un mouvement s’est structuré, principalement en Picardie, pour s’opposer aux équipages d’aristocrates traquant des animaux et semant le chaos sur leur passage.
Le collectif AVA, fer de lance du mouvement au niveau national, organise des réseaux de vigilance dans les lotissements et les villes bordant les forêts, mais effectue aussi une présence en plein milieu des chasses, avec des volontaires qui, soit documentent et alertent, soit tentent directement de faire échec aux traques d’animaux.
En plus de servir de recours aux habitants de ces zones péri-urbaines face à des notables au-dessus des lois, l’action du collectif permet de faire exister le sujet dans l’opinion publique plus large, avec des scandales finissant chaque année dans la presse nationale.
Après quelques mois d’observation, l’État a mis en place sa réponse dès l’année 2018.
Le 15 février, le Président de la République Emmanuel Macron recevait Willy Schraen, Président de la Fédération des Chasseurs et lui annonçait son soutien sans limite. Trois jours plus tard, c’est le Préfet de l’Oise qui était envoyé en forêt pendant une chasse à courre, faisant fouiller tous les volontaires d’AVA présents et déclarant à la presse « la récréation est finie ».
Encore un mois plus tard, lors de l’assemblée générale des chasseurs de l’Oise, il ajoutait : « chasseurs, ne vous laissez plus faire, passez à l’action ! ».
La rentrée de chasse suivante voyait alors apparaître un service d’ordre de chasseurs en uniforme pour « encadrer » les volontaires d’AVA, avec à la clef un grand nombre d’agressions, de vols, de harcèlement jusqu’au domicile des gens… Simultanément, c’est par l’ONF que l’État assignait en Justice les meneurs du mouvement en leur réclamant 60 000 euros pour diverses « obstruction à un acte de chasse ».
C’est une large contre-offensive qui avait été lancée, à grands renforts de mobilisation policière ou encore d’interdiction du public à circuler en forêt.

Presque 8 ans après, si on parle encore d’AVA, c’est que leurs armes, principalement l’ancrage parmi la population et l’agitation médiatique, ont permis de surmonter les procès, les violences et la guerre psychologique. Mais c’est un problème d’ordre politique bien plus ardu qui s’est en même temps érigé face à ces gens.
Le mouvement qui s’est structuré dans la non-violence a vu se développer une contradiction importante. Si les personnes qui, face à des hommes pétris de sadisme et souvent armés, n’organisent pas leur propre auto-défense, c’est bien qu’ils attendent un salut quelconque de la force publique, c’est bien qu’ils montrent une certaine foi en l’État de droit (que ce soit sincèrement ou pour faire une démonstration politique, le résultat est le même).
Mais quand cette démonstration est faite, que l’État s’est déclaré ouvertement au service de la chasse à courre quel qu’en soit le prix humain, et que la situation devient aussi dangereuse, que faire ?
Politiquement, la suite logique des choses n’est elle pas le passage à l’organisation de l’auto-défense populaire ? Puisque le présent État se vante de façon si flamboyante de sa partialité, au mépris des valeurs et de la sécurité de la population, alors la logique serait le renforcement du mouvement en une sorte de contre-État, encore plus profondément au service des gens, quitte à assumer la contre-violence pour subsister. Cela, n’importe quelle organisation de gauche des années 1970 le conclurait, en sortant les bâtons et les casques de moto du placard !
Mais comment ne pas rire d’une telle prétention dans la France de 2025, ou les dernières actions collectives existantes sont des danses techno pour le climat ?
Le Francais moyen refuse le combat et se blottit dans le fatalisme : « ces gens-là sont trop puissants ». Il salue les courageux AVA de loin et se monte un mur d’excuse pour ne pas en faire partie lui-même. Et quand la chasse à courre entre dans son propre jardin pour tuer, comme c’est arrivé récemment à cet ouvrier de Volkswagen en forêt de Retz, c’est solitairement qu’il doit taire sa haine des puissants et son humiliation.
Et cela, alors que les outils existent à côté de lui !
Et comment voir les choses autrement d’ailleurs, à part en soulevant une force subjective immense ? Le collectif qui a pourtant fait le boulot pour rester fidèlement entre les mains des gens, reste bien isolé sur la scène politique. Les « ONG » ne risqueront pas leurs dernières subventions à soutenir pareille aventure et la gauche actuelle refuse criminellement d’y toucher, elle qui feint si mal de s’intéresser à la « France des bourgs ».

Alors, faut-il pour autant abandonner ?
Car du mouvement d’opposition à la chasse à courre reste pourtant cette folle démonstration que l’Humanité n’est pas finie, et même qu’elle attend son heure !
Que la remise en ordre, vainement singée par des Retailleau ou des Bardella, n’existe en fait en embryon que chez les masses populaires elles-mêmes, et que cet ordre là viendra en premier lieu balayer les prétentions de la bourgeoisie, classe périmée s’il en est, à porter la civilisation ne serait-ce qu’un jour de plus.
Reste aussi que des dizaines d’animaux sont sauvés d’une mort terrible par l’action inlassable de ces gens, nageant héroïquement contre un courant de barbarie et de fatalisme qui emporte indistinctement tout le reste de la société.
Seront-ils eux aussi emportés ? Tout doit-il vraiment disparaître pour pouvoir renaître ? C’est ce que les prochaines années nous diront, car la crise majeure que nous vivons verra nécessairement une restructuration de la lutte des classes, d’une forme aussi surprenante que brutale.