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Culture

La musique populaire, miroirs des liens forts entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Si vous voulez pleurer ou être pris d’une rage folle, il suffit de faire face à ces deux chanson nationalistes et militaristes, naturellement nulles et caricaturales, une insulte aux cultures arménienne et azérie.

Quelle infamie, alors que la musique est un aspect incontournable des peuples du Caucase, avec des échanges qui sont innombrables, avec bien entendu également des influences diverses de Turquie et d’Iran, des pays abritant eux-mêmes différents peuples. Tout se mélange, tout est inextricablement lié et les nationalismes n’en apparaissent que totalement aberrants quand on regarde la culture avec un regard démocratique.

Voici par exemple deux chansons de Lusik Koshyan, Arménienne née en 1921 à Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan.

Voici une reprise moderne de cette seconde chanson, une chanson d’amour traditionnelle destinée à une femme des montagnes. Il n’est pas besoin de dire à quel point les tenues et les bijoux placent l’Arménie en Orient…

Voici la même chanson, interprétée de manière plus moderne jazzy par une Kurde (de Turquie).

Et si Lusik Koshyan vient de Bakou, le plus grand compositeur d’Azerbaïdjan, Üzeyir Hacıbəyov, vient lui du Nagorny Karabagh, en l’occurrence de la seule ville, Shusha, peuplé historiquement par des Azéris et l’un des principaux centres musicaux du Caucase. Il a notamment composé l’hymne nationale de la république démocratique puis de la république soviétique, ainsi que plusieurs opéras.

On a encore un bon exemple de cet échange et esprit commun avec Hayko, une figure du rabiz arménien, une démarche populaire, parfois trop facile, de s’ouvrir aux mélodies orientales, si fortes en mélancolie du côté turc et azéri.

La chanson Mi gna de ce genre a été un grand tube, notamment en Turquie, elle a d’ailleurs été reprise par notre maître Gims national avec les chanteurs arméniens !

Hayko a d’ailleurs provoqué un grand scandale dans le camp nationaliste arménien (mais également du côté azerbaïdjanais), alors qu’on le voit dans une vidéo à une fête en train de chanter avec l’Azerbaïdjanais Nasib Ceferov la chanson Haydi söyle du Kurde de Turquie Ibrahim Tatlıses.

Un exemple de culture contre le nationalisme.

Voici un exemple tout à fait significatif. Hayko se lance ici dans une prestation tout à fait dans l’esprit régional oriental, le titre étant même une référence au style azéri, le mugham, et pourtant on retrouve un drapeau arménien.

En fait, ces peuples ont tellement de retard qu’ils sont en avance, au sens où la notion de copyright n’avait pas de sens de par le passé dans une mosaïque vivante, et cela sera bien entendu le cas dans le futur également.

Les nationalistes s’interposent à cela en disant au sujet de telle ou telle œuvre : cela vient de chez nous, ils nous l’ont volé, etc. Ils le font à toutes les occasions, dénonçant les autres comme des barbares n’ayant pas de réelle culture et devant s’effacer. Les nationalistes azerbaïdjanais traitent les Arméniens d’ « invités », les Arméniens nient la culture azérie en les dénonçant comme des « Turco-tatars ».

En voici un exemple avec la vidéo de Tamam Ashkhar, une chanson de Sayat-Nova, un barde arménien du 18e siècle, avec ici à l’œuvre l’un des plus grands chanteurs arméniens, Norayr Mnatsakanyan, spécialisé dans la musique des troubadours, les Gusans.

Le début de la vidéo présente une thématique ultra-nationaliste arménienne… Alors que Sayat-Nova, s’il est Arménien, est né en Géorgie, que le titre de la chanson est en arméno-turc, que les poèmes de Sayat-Nova alternent l’arménien, le géorgien, le perse et le dialecte turc Ayrum d’une zone de l’Arménie (et c’est même en cette langue qu’il écrivit le plus de poèmes).

Le niveau musical de ces peuples est admirable, la profondeur de leur sensibilité immense.

Et surtout, la musique de cette région est à la fois fine et profonde, accessible et lié aux gens. Tout cela va ensemble dans la véritable culture, à l’opposé des facilités, de la superficialité, etc.

Concluons pour montrer l’importance du mélange avec Lorke, une chanson consistant en un appel à la danse à l’occasion d’un mariage. On s’imagine bien que le combo mariage + danse + musique suffit à rassembler les gens. C’est autre chose que le nationalisme avec ses tanks.

Cette chanson est donc un grand classique, dont voici un exemple arménien. Suit la chanson, dans une version rock de 1966 par un groupe turc, une version kurde, une autre version arménienne avec une danse, une par un chanteur kurde yézidi, une version rock turc de 1971, une version dance arménienne, une version traditionnelle kurde, un extrait d’une fête turque ou azéri on ne sait trop et qu’importe, une version turque, une autre version turque, une version dans un mariage arménien…

On ne sait pas d’où ça vient, on ne sait plus, et peu importe car cela vient du peuple, cela va au peuple, et c’est bien ainsi !

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Politique

L’échec de la mobilisation de soutien aux Kurdes de Syrie

Les rassemblements en soutien aux Kurdes de Syrie samedi 2 novembre 2019 n’ont réunis que très peu de monde. C’est un échec directement politique.

Rien n’y fait. Il a été parlé des Kurdes de Syrie de manière ininterrompue dans les médias, il y a même eu un appel en leur faveur de 44 rescapés du Bataclan. Emmanuel Macron et de très nombreux politiciens affirment les soutenir. Pratiquement toute la scène anarchiste se mobilise également en leur faveur, ainsi qu’une bonne partie de l’extrême-Gauche. Libération a d’ailleurs publié la tribune d’un Collectif des combattantes et combattants francophones du Rojava.

Et pourtant il n’y a eu au rassemblement de solidarité hier que quelques milliers de personnes à Paris, quelques centaines à Strasbourg. Même la ville allemande de Cologne n’a vu se rassembler qu’environ 2 000 personnes. Pareil pour Berlin et Bâle en Suisse.

Pourquoi ce paradoxe ? Tout simplement parce que la spontanéité n’existe pas. Il n’y a plus de Gauche organisée à une échelle de masses, alors si les anarchistes ont décidé de faire confiance au PKK et de voir en Abdullah Öcallan un théoricien du municipalisme libertaire, cela ne parle pas du tout aux gens en France. C’est aussi simple que cela.

Il y a pourtant environ 800 000 personnes relevant, au sens très large, de la communauté turque en France. Pourquoi ne se sont-ils pas mobilisées ? Là encore, la raison en est simple. La Gauche turque est très présente en France historiquement, mais le PKK a tout fait pour avoir l’hégémonie et l’asphyxier. Cela a très bien marché. Le résultat en est une hégémonie réactionnaire et une déliquescence de la Gauche turque.

La situation n’a donc strictement rien d’étonnant et c’est bien cela qui est dramatique. Les Kurdes de Syrie se retrouvent dans une situation intenable – et ceux qui leur ont vendu du rêve en s’imaginant que le « Rojava » allait dégommer les puissances turque et syrienne ont leur part de responsabilité. Il leur aurait suffi de regarder l’histoire des Kurdes pour comprendre comment ceux-ci ont toujours été trahis, utilisés comme forces supplétives pour les conflits, par exemple lors du génocide arménien.

Cela montre aussi la vanité des gens pensant qu’une « minorité agissante » peut changer le cours des choses. Les anarchistes français se sont appropriés le thème du « Rojava » pour exprimer leurs fantasmes et leurs illusions et ce ne sont pas eux qui vont en payer le prix. Qui y aura-t-il alors demain pour maintenir le drapeau des droits des Kurdes ?

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Guerre

Offensive turque en Syrie: en marche vers la guerre mondiale pour le repartage du monde

L’invasion d’une partie de la Syrie par la Turquie n’est pas qu’un exemple d’expansionnisme, mais bien une démonstration de la réalité du monde. On va vers une nouvelle guerre mondiale pour le repartage. On peut même dire qu’on est déjà engagé dans ce processus.

Le capitalisme en crise implique la crispation nationale, le repli stratégique et la conquête militariste. Les Kurdes de Syrie, en s’étant placé dans l’orbite américaine, en font les frais maintenant.

Les Kurdes vivent un nouveau drame, un de plus et pour ainsi dire traditionnel, puisqu’ils ont une énième fois été trahis. Ils ont espéré en Syrie avoir enfin trouvé une voie, avec le combat contre l’État islamique, en se plaçant sous le parapluie américain, qui a fourni des stocks d’armes et une couverture aérienne, alors que les Français envoyaient des cadres pour former les troupes.

Mais les Kurdes connaissent de nouveau la trahison, en étant abandonnés par leurs puissances tutélaires face à une opération de grande envergure de l’État turc. L’idée de celui-ci est officiellement d’instaurer une zone tampon. Seulement, quand on sait qu’elle doit faire 32 kilomètres de profondeur, il voit qu’il s’agit plutôt de former un protectorat, notamment au moyen de l’installation sur zone des 3,6 millions de réfugiés syriens en Turquie.

Les Kurdes de Syrie subissent donc le même sort que la Tchécoslovaquie en 1938 – à moins que les choses ne soient plus compliquées. Car les Kurdes ont eux-mêmes profité du dépeçage de la Syrie avec la guerre civile se développant et l’État islamique lançant également de son côté une offensive, justement avec le soutien de la Turquie.

Les forces kurdes de Syrie en ont profité pour établir leur pouvoir dans une vaste région – avec par ailleurs la grande majorité des zones pétrolières. Et ils ont entièrement assumé de passer sous contrôle américain, ainsi que français en partie.

On peut apprécier les Kurdes et espérer qu’ils trouvent un moyen pour s’en sortir, mais devenir les forces supplétives des États-Unis, par définition cela ne pouvait que mal tourner, dans un sens ou dans un autre. Et c’est ce qui se passe maintenant.

Le contre-argument rejetant cette critique aux États-Unis est que cela a permis de mener la lutte contre l’État islamique et même l’établissement d’un nouveau régime local, le « Rojava ».

Il s’agit d’un projet muncipaliste-fédéraliste des Kurdes en Syrie, qui est appuyé au niveau international par certains courants de la Gauche, en l’occurrence les marxistes-léninistes (surtout historiquement liés à l’Albanie), ainsi que les anarchistes, avec dans ce dernier cas également des Français partant là-bas pour s’impliquer dans le social, l’humanitaire ou le militaire.

Le souci est que ce projet est directement issu de l’arrestation en 1999 d’Abdullah Öcalan, le dirigeant du PKK. Abandonnant toute revendication indépendantiste, il avait prôné le confédéralisme multi-étatique des Kurdes à travers quatre États (Turquie, Syrie, Irak, Iran – les zones considérées étant définies comme le Kurdistan respectivement du Nord, de l’Ouest, du Sud et de l’Est).

Cela fait donc l’impasse totale sur la question de la démocratie en général dans les pays concernés. Les Kurdes de Syrie ont espéré que le choix américain permettrait de forcer le passage tout de même, mais dans le contexte explosif de bataille pour le repartage, c’était illusoire.

Aucune cause, fut-elle juste, ne peut échapper à l’exigence de démocratie pour les peuples et de rejet complet des interventions des grandes puissances.