De l’Allemagne (1813) par Madame de Staël : un romantisme de la raison

Madame de Staël est un auteur de grande envergure, avec ses contradictions et ses réalisations, elle est une figure de l’héritage national français propre à s’universaliser, qui a profondément marquée la littérature de notre pays. Elle représente un point d’aboutissement, sur la ligne de crête maximale atteinte par le mouvement rationaliste tel que porté par la bourgeoisie de notre pays sur le plan culturel avant que celui-ci ne bascule progressivement dans l’irrationnel et la décadence au cours du XIXe siècle.

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Toutes les contradictions de cet auteur tiennent bien sûr à ce qu’elle représente d’abord : la jonction entre l’esprit rationnel des Lumières et la période ambiguë du Romantisme qu’elle ouvre dans notre pays par une de ses œuvres majeures : De l’Allemagne, un essai publié en 1813, sous Napoléon Ier.

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Germaine de Staël découvre l’Allemagne lors d’un voyage en 1803-1804. À vrai dire, « l’Allemagne » n’existe pas alors sous la forme d’un État unifié. Formellement, le territoire allemand reste « le Saint Empire romain germanique » du Moyen Âge avec ses institutions féodales. Mais dans les faits, il est placé sous la tutelle de l’Empire d’Autriche au sud et de la Prusse au nord. La République française du Premier Consul Bonaparte (qui sera sacré empereur à la fin de l’année 1804) occupe toute la rive gauche du Rhin, où la féodalité a été abolie par le haut au profit de la mise en place de départements régis par la loi française et notamment le Code civil proclamé justement en 1804.

Madame de Staël est alors déjà plus en moins en exil en raison de son opposition à Napoléon Bonaparte qu’elle tient à juste titre pour un tyran ayant trahit les aspirations libérales des Lumières. Lors de son séjour, elle rencontre des auteurs aussi conséquents que Goethe ou Schiller. Elle prend même la peine d’apprendre l’allemand pour mieux s’imprégner de l’esprit de ces intellectuels exprimant la nation allemande sous une forme libérale, mais tournée vers le peuple et la sensibilité de la personne.

Ce qui va profondément la fasciner, c’est la reconnaissance de cette double dignité de la personne en tant qu’individu, de ses émotions et de sa sensibilité, comme base concrète et authentique pour exprimer le réel, et de celle du peuple comme abstraction collective définissant justement la personne et ses sens selon la logique de l’héritage. En revanche, elle ne perçoit pas, ou pas complètement, en raison de son appartenance de classe, que cette démarche est une unification par le haut de la nation allemande, traduisant une volonté que nous dirions aujourd’hui populiste et non populaire. Mais il faut aussi dire, qu’au moment où elle écrit, cette dimension n’est pas encore clairement établie en Allemagne, et qu’en France, cette démarche sera plus clairement affirmée par d’autres comme Chateaubriand ou plus tard et en pire Victor Hugo.

Quoi qu’il en soit, la rédaction de De l’Allemagne suivra donc cette expérience, mais avec un décalage de plusieurs années. La première version était prête en 1810, mais l’ouvrage ne sera publié qu’en 1813 à Londres. Il connaît un succès immédiat, et il est réédité dès l’année suivante. Il faudra attendre toutefois la chute de Napoléon en 1815 pour qu’il soit formellement autorisé à la publication en France.

Madame de Staël a donc rédigé cet ouvrage dans le cadre de son exil dans son domaine familial de Coppet, où elle animait une sorte de « Salon », c’est-à-dire un réseau international d’intellectuels libéraux entendant poursuivre l’élan rationnel des Lumières sous une forme qui se voudrait « démocratique », en tout cas tournée vers le progrès humain, le bien commun et la culture populaire. Mais cela sous une forme littéraire, abstraite et surtout et très concrètement coupée des masses.

Le succès littéraire de De l’Allemagne vient en fait de l’originalité et de l’audace de sa thèse qui attaque frontalement le formalisme néo-classique défendu officiellement par l’Empire de Napoléon Ier en matière littéraire et plus largement artistique. Ayant pris le temps de saisir et définir ce qu’elle appelle la « poésie germanique » elle propose ensuite de le constituer en un genre universel : la littérature romantique. Elle expose en quoi cette démarche consiste et en quoi elle s’oppose au néo-classicisme alors en vigueur en l’emportant sur ce dernier.

Voici comme madame de Staël pose sa thèse :

« La question pour nous n’est pas entre la poésie classique et la poésie romantique, mais entre l’imitation de l’une et l’inspiration de l’autre. La littérature des Anciens est chez les Modernes une littérature transplantée : la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène et c’est notre religion et nos institutions qui l’ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des Anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères ; car ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu qu’ils se conformassent aux lois d’après lesquelles les œuvres des Anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces œuvres soient changées. Mais ces poésie d’après l’antique, quelque parfaites qu’elles soient, sont rarement populaires, parce qu’elles ne tiennent, dans le temps actuel à rien de national.

La littérature romantique est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau ; elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire : son origine est ancienne mais non antique (…) elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir : le génie qui l’inspire s’adresse immédiatement à notre cœur et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme le plus puissant et le plus terrible de tous. »

Madame de Staël pose ici les choses d’une manière particulièrement significative, on peut distinguer deux aspects dans sa position. D’une part, il faut commencer par voir ce qui est borné, dépassé par notre époque. Tout d’abord, Madame de Staël reste une intellectuelle libérale, propre à la bourgeoise, certes avancée et encore capable de proposer un élan progressiste, mais tout de même abstraite. Elle a le souci de produire une littérature moins soucieuse d’une esthétique aristocratique et vaniteuse que de se conformer à un esprit collectif, populaire et national, mais elle le fait sous une forme cédant au mysticisme, avec une certaine fascination pour la religion, l’idéalisation et même l’irrationnel. Même s’il faut reconnaître qu’elle reste tout de même sur ce plan loin du lyrisme possédé de son contemporain Chateaubriand, qui a déjà publié à cette époque son réactionnaire Génie du Christianisme. Surtout, elle le fait dans une forme qui reste avant tout individuelle, comme une exploration de soi.

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Toutes ces choses sont précisément ce qui borne aujourd’hui encore la bourgeoisie dans son rapport au réel et on perçoit déjà ces failles dans la démarche de Madame de Staël. Pour autant, celle-ci a aussi incontestablement une dimension progressiste et universelle, qui explique que malgré ce que cette œuvre représente pour notre héritage national, elle n’est cependant pas assumée par les nationalistes de notre époque.

Toute la démarche de Madame de Staël est en effet aussi une reconnaissance du mouvement de la matière en terme historique, même si elle l’exprime avec des termes emprunts d’idéalisme. L’idée même que sur le plan culturel il y ait des périodes qui se succèdent et que la nature d’une personne liée à une période ne procède pas d’une essence idéale mais de circonstances historiques, cela est une chose absolument déterminante. Madame de Staël assume la nécessité des ruptures et des progrès comme un principe même du mouvement historique. Et elle le fait sans rejeter l’héritage du passé en soi, mais comme dépassement nécessaire et inévitable.

Plus encore, le fait qu’elle affirme que la culture soit déterminée par une dimension collective, exprimée par la sensibilité, les impressions, les émotions, comme reflet de la vie réelle, donnant toute sa dignité à un peuple et à ce qu’elle appelle son « génie » national donne à sa démarche une capacité universelle, exprimant la dignité du réel sans céder au chauvinisme, ce que traduit le titre en lui-même à sa manière.

En raison de cela, par ce qu’elle parvient à exprimer et par les perspectives qu’elle ouvre, Madame de Staël reste une référence, une figure pour l’histoire de la Gauche au plan intellectuel et culturel dans notre pays. Cela en considérant bien sûr ses insuffisances et la nécessité justement de dépasser ce qu’elle représente, en affirmant le réalisme dans la littérature, la nécessité de refléter la vie réelle, la vie populaire dans son existence concrète et ses expériences variées et de le faire sur une base rationnelle, dans une perspective d’ouverture, de fusion toujours plus poussée.

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