Catégories
Guerre

La campagne « Rheinmetall Entwaffnen » en Allemagne

Un pacifisme héritier du mouvement ouvrier.

La déclaration par le chancelier allemand Olaf Scholz issu du SPD le 27 février 2022 de la création d’un fonds spécial pour le réarmement de l’Allemagne d’une hauteur de 100 milliards a fait grand bruit, en Allemagne comme partout en Europe.

Sans surprise, en France, il en est plus ressorti une vieille rancœur germanophobe avec la crainte à peine masquée de voir l’immense complexe militaro-industriel français être concurrencé en Europe.

Or, contrairement à la France où le terrain de la contestation antimilitariste est littéralement absent, il existe en Allemagne une importante tradition pacifiste liée à l’un des plus grands mouvement ouvriers européens qui, rappelons-le, a généré des figures d’importance comme Karl Kautsky, Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht, Ernst Thälmann, Ulrike Meinhof…

On retrouve une partie de cette tradition dans la campagne ou plutôt l’alliance « Rheinmetall Entwaffnen » (Désarmer Rheinmetall) lancée en 2018, et qui chaque année organise un camp d’été autour de débats, d’activités et se concluant par une manifestation, le tout étant rythmés par des démarches plus activistes.

Rheinmetall ainsi que Heckler & Koch sont à l’Allemagne ce que sont Dassault ou Nexter à la France, soit des rouages névralgiques de l’industrie de guerre. Et si en France il existe l’association « Stop fueling War » (Cesser d’alimenter la guerre) fondée en 2017, « Rheinmetall Entwaffnen » s’en démarque par son militantisme qui se déploie sur le terrain d’une critique du militarisme comme faisant partie du système capitaliste.

Cela fait ici écho à la pensée de Rosa Luxembourg qui pensait dans son ouvrage majeur « l’Accumulation du capital » publié en 1913 que le capitalisme ne pouvait s’élargir sans la conquête militaire de zones non capitalistes, analyse qui fut par ailleurs critiquée par d’autres figures comme Lénine en Russie. On remarquera le clin d’œil fait à cette grande figure du mouvement ouvrier international par la petite gazette française anti-guerre « Rosa », qui porte son prénom.

Pour comprendre la démarche de « Rheinmetall Entwaffnen », voici la conclusion de la présentation du camp d’été baptisé « Désarmer Rheinmetall n’est pas un art », en référence à l’exposition d’art contemporain la Documenta qui avait lieu au même moment à Kassel, une ville moyenne de 200 000 habitants au centre de l’Allemagne où se concentre de nombreuses fabriques d’armement :

En tant qu’internationalistes et antimilitaristes, nous sommes solidaires de ceux qui se rebellent contre les guerres – qui sabotent, désertent, s’évadent. Nous nous battons avec ceux qui refusent d’allégeance à leurs seigneurs de guerre. La solidarité signifie rejeter l’incitation au bellicisme et reconnaître que nos alliés sont au-delà des lignes de front. La limite est toujours entre le haut et le bas.

[…]

Les guerres de ce monde doivent être terminées dès que possible. Nous nous opposons à la militarisation et au réarmement. Il nous faut 100 milliards d’euros pour la santé, l’éducation et la transition écologique au lieu de les fourrer dans le cul de l’industrie de l’armement. Nous voulons sortir du système capitaliste mondial qui apporte avec lui tant de catastrophes, de crises et de guerres.

Pour conclure le camp pacifiste, une manifestation « Contre l’armement et la militarisation » a réuni le samedi 3 septembre environ 1000 personnes dans le centre-ville de Kassel, derrière des slogans comme « Non au programme de réarmement de 100 milliards d’euros », « Plus jamais la guerre ! », ce slogan héritier du pacifisme de la Première Guerre mondiale ou bien encore « Le militarisme n’est pas de la solidarité », en référence aux livraisons d’armes au régime ukrainien et dont on trouve une explication intéressante :


La militarisation a un impact profond sur notre société. Ce faisant, il peut se connecter au patriarcat. Les hommes sont contraints à un rôle « héroïque » de combat sur les lignes de front, les femmes sont reléguées à une position vulnérable et pitoyable. L’État ukrainien en fait une doctrine d’État en refusant de quitter le pays ou en emprisonnant les déserteurs ou les objecteurs de conscience.

La veille, le vendredi 2 septembre, environ 200 personnes s’étaient rassemblées devant l’usine Rheinmetall afin d’en bloquer la production, ce qui a réussi puisque les ouvriers furent renvoyés chez eux, le rassemblement finissant par être délogé de force par la police à coups de gaz lacrymogènes. Un type d’action qui a déjà eu lieu à 2019 à Unterlüß, en Basse-Saxe, où les portes de l’usine Rheinmetall furent bloquées avec du bois et les planches d’une tourelle de chasse d’une forêt voisine !

Lors de ces journées de protestation, plusieurs opérations activistes ont ainsi eu lieu, contribuant à créer un climat d’agitation dans la ville permettant un débat d’idée autour de la question de l’industrie de guerre et le réarmement.

On peut citer des jets de peinture rouge sur le bâtiment d’un sous-traitant industriel de Rheinmetall, des pochoirs « aucun soldat allemand pour la guerre ». Ce sont également des affichettes qui ont été collées sur la plaque commémorative au ton plus que nationaliste du monument aux morts des deux guerres mondiales. Cette affichette présentait la biographie d’Helmut R., « né à Kassel en 1915, déserte la Wehrmacht en 1940 et rejoint un groupe de résistants français. Il a participé à des actions de sabotage contre l’industrie d’armement allemande. Il est arrêté en 1942. Il a été exécuté le 26 mai 1943 ».

On retrouve régulièrement mis en avant ce lien entre l’antifascisme et l’antimilitarisme. En mai 2021, un rassemblement a eu lieu devant la société de logistique DB Schenker à Hanovre du fait de son enrichissement pendant la Seconde Guerre mondiale, et cela jusqu’à aujourd’hui puisque le transport d’armement et la logistique militaire sont d’importantes activités de l’entreprise.

Le 8 octobre 2021, réunies derrière des banderoles portant les morts d’ordre « Bloquer Hecker & Koch, attaquer les profiteurs de guerre », « Bloquer les sociétés d’armement. La guerre commence ici », 200 activistes répondirent à l’appel de l’alliance à bloquer l’usine Hecker & Koch à Oberndorf am Neckar, entreprise spécialisée dans la fabrication d’armes de poing et dont les racines historiques puisent dans le travail forcé pendant le nazisme.

Vu de France, ce pays où la bataille populaire contre le militarisme est au point mort, la campagne Rheinmetall Entwaffnen est une grande bouffée d’oxygène !

Catégories
Guerre

L’Allemagne choisit des avions de chasse américains plutôt que franco-allemands

La tendance à la guerre renforce l’OTAN, et inversement.

Pendant cinq ans, le président Emmanuel Macron a mis sur la table l’idée d’une force armée européenne, et en tous cas de grande coopération et intégration industrielle-militaire en Europe. C’est là une sorte de gaullisme light, voulant garder pour la France un statut de relative grande puissance relativement indépendante, mais via l’Union européenne et son moteur franco-allemand.

Le projet d’armée européenne n’a jamais pris concrètement, puis il a été balayé par la guerre en Ukraine qui a vu le retour au premier plan de l’OTAN, pourtant donnée « en état de mort cérébrale » il y a très peu de temps encore par Emmanuel Macron.

Une nouvelle étape de l’échec de ce « gaullisme light » d’Emmanuel Macron via l’Union européenne vient d’être franchie, avec l’annonce par l’armée allemande de se tourner vers les États-Unis pour l’achat d’avions de guerre de type chasseurs-bombardiers. En l’occurrence, c’est une trentaine de F-35 de Lockheed Martin qui doit être commandée.

C’est un grand chamboulement, car l’Allemagne est censée intégrer depuis 2017 un programme de développement spécifiquement européen, nommé Système de combat aérien du futur ou SCAF. Plusieurs contrats et commandes spécifiques ont été passées auprès Dassault Aviation et Airbus Defence and Space, avec plusieurs millions d’euros de budget déjà engagés, des lettres d’intentions signées entre les ministres allemands et français de la Défense, etc.

Seulement, tout cela est pour dans longtemps, pas avant 2040. Et c’est maintenant que se dessine la tendance à la guerre. Et c’est maintenant que la superpuissance américaine met la pression pour une intégration totale à l’OTAN dans le sens d’un alignement militaire sur sa superpuissance.

Concrètement, l’Allemagne se positionne comme étant dans le sillage immédiat et direct des États-Unis, balayant toute la perspective franco-allemande sur le plan militaire. Voici comment l’agence de presse allemande Deutsche Presse-Agentur résume la chose :

« Les inquiétudes antérieures du gouvernement fédéral selon lesquelles l’achat du F-35 pourrait contrecarrer les projets conjoints avec la France de construire un ‘avion de combat du futur’ européen sont désormais passées au second plan et semblent largement invalidées du point de vue de Berlin ».

La pression américaine est en effet trop forte, et l’Allemagne ne misera pas sur la France. Car qui dit F-35, dit en fait et surtout intégration au programme militaire nucléaire de l’OTAN, c’est-à-dire américain. L’Allemagne dispose, sur la base de Büchel, de bombes nucléaires dite tactiques de type B-61, activables sur décision américaine. Mais pour rester intégrée à ce programme nucléaire, l’Allemagne est obligée d’acquérir les F-35 américains, car plus aucun nouvel appareil européen n’est certifié par les États-Unis pour cela.

L’Allemagne rejoint ainsi le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas et l’Italie, qui ont déjà acheté des F-35. Elle fait un immense pas de côté par rapport au moteur franco-allemand.

La grande bataille pour le repartage du monde est concrètement d’actualité, et ce que cela induit principalement, c’est une tendance au renforcement des deux principaux blocs. L’un américain, l’autre chinois. L’Allemagne renforce son intégration dans le premier, aux dépens d’une relative indépendance avec la France dans le cadre européen.

Catégories
Guerre

Troubles diplomatiques entre l’Ukraine et l’Allemagne sur fond d’accumulation militaire

L’arrivée des troupes continue.

L’Allemagne a vu sa réflexion stratégique posée par la Prusse, et c’est une démarche très machiavélique. Le coup qu’elle vient de jouer est en ce sens tout à fait exemplaire. Pour un Français, c’est surréaliste.

On a donc le chef de la Marine allemande Kay-Achim Schönbach invité par un think tank indien, à Delhi. Il tient des propos qui sont ressortis par quelqu’un ayant opportunément filmé. Et c’est littéralement énorme.

L’accusation occidentale comme quoi la Russie voudrait envahir l’Ukraine est une « ineptie », pourquoi de toutes façons la Russie voudrait-elle un bout de terre en plus? Ce que cherche Vladimir Poutine c’est le respect et il le mérite.

Quant à la Crimée, elle ne retournera pas à l’Ukraine, cette dernière ne peut pas rentrer dans l’OTAN de par sa situation. La Géorgie le peut, mais est-ce que cela serait « smart »? Non, cela ne le serait pas.

Kay-Achim Schönbach ajoute qu’il est un chrétien catholique romain très radical et il préfère un voisin chrétien comme la Russie, même si Vladimir Poutine est athée, car le véritable ennemi c’est la Chine.

Alors que cette vidéo est sortie (et que le chef de la Marine allemande a démissionné après un temps mort), l’information est sortie, même si elle a été démentie de part et d’autre, comme quoi le chancelier allemand Olaf Scholz avait refusé d’aller aux États-Unis pour avoir un entretien avec Joe Biden au sujet de l’Ukraine, son calendrier étant trop chargé !

Et cela s’ajoute au fait que l’Allemagne ne veut pas envoyer d’armes en Ukraine, en raison officiellement de son histoire à la Russie, ce qui bloque également les armes venant d’Allemagne mais arrivées dans d’autres pays, comme l’Estonie, qui veulent les remettre à une tierce partie, en l’occurrence l’Ukraine.

L’Ukraine a très bien compris que l’Allemagne visait à sauver le gazoduc Nordstream 2 et ses bons liens avec la Russie, même en cas d’invasion. Le ministre ukrainien des affaires étrangères Dmytro Kuleba a ouvertement critiqué l’Allemagne et a même convoqué l’ambassadeur allemand Anka Feldhusen.

Il faut comparer cela bien entendu à la position des autres pays. Le Canada vient de faire un prêt de 84,3 millions d’euros à l’Ukraine, la superpuissance américaine vient d’y envoyer cent tonnes de matériel et des formateurs des forces des opérations spéciales, une délégation parlementaire britannique vient de se rendre secrètement sur le front au Donbass.

Et l’ambassade américaine à Kiev va évacuer les familles du personnel diplomatique dès le 23 janvier, les États-Unis considérant que la capitale de l’Ukraine est désormais franchement menacée de par les nouvelles troupes russes en Biélorussie. L’Ukraine a quant à elle placé 120 000 soldats sur la ligne de front au Donbass.

On notera que ces derniers jours, il y a eu de très nombreuses alertes à la bombe dans les écoles de Kiev ; une journée ce furent même toutes les écoles qui furent concernées.

La Roumanie a déployé également des chars et de l’artillerie à la frontière avec la Transnistrie, une région séparatiste pro-russe (qu’une invasion russe dans le Sud de l’Ukraine pourrait rejoindre).

Escalade sur escalade, contradiction entre puissances sur contradictions entre puissances, alors que la crise pousse à la guerre dans la bataille pour le repartage du monde. Sinistre panorama !

Catégories
Politique

Allemagne : 25% pour les sociaux-démocrates et triomphe du référendum berlinois pour exproprier les grands promoteurs

Un signal qui est fort.

Les élections du 26 septembre 2021 en Allemagne ont été particulièrement serrées, mais finalement les sociaux-démocrates l’ont emporté avec 25,7% des voix. Leur progression s’est faite notamment aux dépens du parti à sa gauche, Die Linke, juste en-dessous de 5% désormais, mais c’est un marqueur que, contrairement à la France, il existe une Gauche réelle et concrète en Allemagne.

D’ailleurs, Berlin a réalisé quelque chose de très fort, de très marquant. Un référendum a en effet eu lieu le même jour que les élections nationales, concernant pas moins que l’expropriation des grands promoteurs immobiliers. Il est le produit du rassemblement de 346 000 signatures permettant son organisation officielle.

La source du référendum est simple à comprendre. La chute du mur a fait de la ville de Berlin la capitale du jour au lendemain, la sortant de son statut de ville à part. Résultat, depuis 20 ans, elle connaît l’assaut des grands promoteurs immobiliers, qui ont investi plus qu’à Paris et à Londres réunis, les loyers grimpant en moyenne de 85 % en un peu plus de dix ans.

Cela joue particulièrement dans une ville où pratiquement 90% des gens sont locataires et où l’existence passée de très nombreux squats – une centaine dans les deux vagues historiques des années 1980-1990 (voir ici la carte) – implique une contestation puissante sur ce thème.

Le référendum – qui n’a pas d’implication légale et est juste une force de proposition – appelait à « socialiser » 240 000 logements en expropriant les grands promoteurs immobiliers que sont Deutsche Wohnen, Vonovia, Akelius, Covivio SE, DVI, Adler Group SA, TAG Immobilien AG, Pears Global Real Estate et d’autres.

Sont en fait concernées toutes les entreprises possédant plus de 3 000 logements. Vonovia compte d’ailleurs prendre le contrôle de Deutsche Wohnen, ce qui formerait un monstre capitaliste possédant plusieurs centaines de milliers de logements!

On attend d’ailleurs de disposer d’une liste de telles entreprises en France, cela serait plus qu’intéressant.

Et, donc, le référendum a été victorieux. Sur 2 447 600 inscrits, 1 835 115 ont voté (soit 74,98 %), avec 56,4 % de soutien à l’expropriation (et 39 % contre).

Dans l’esprit, le mouvement pour l’expropriation, qui a été très bien organisé comme on s’en doute, est une sorte de mélange de l’aile gauche des sociaux-démocrates (visant à remettre en cause la direction berlinoise par ailleurs contrôlant la mairie), de hippies alternatifs à l’allemande, de post-autonomes, bref de toute une scène berlinoise (dont la marque de vêtements Irie Daily est représentative).

Ce n’est pas pour rien qu’à Berlin, les 34 restaurants et cafétérias universitaires ne proposent que des plats végétariens ou vegans, en soutien aux animaux et au climat. Il y a une forte tradition d’implication et de confrontation.

Le thème de l’expropriation est ainsi ouvertement assumé et, comme on le voit, avec succès. Bien entendu cela n’a pas de conséquence directe et au final le vote n’amène rien de concret, tout comme d’ailleurs même l’expropriation impliquerait un rachat (pour autour de 30 milliards d’euros) et non une socialisation par la force, sans contrepartie, une réelle expropriation.

Mais tout de même, quel signal, quel marqueur de pour la Gauche! C’est du réformisme, mais un réformisme qui dit qu’il veut mettre les capitalistes au pas. C’est quelque chose !

Alors que nous, en France, on doit se contenter pour le thème du logement des story-telling de Paris, la ville grande-bourgeoise, où Ian Brossat, le délégué PCF au logement, parade sur les réseaux sociaux en présentant régulièrement quelques bienheureux choisis au compte-goutte…

Catégories
Politique

L’importance de la manifestation antifasciste de Leipzig du 18 septembre 2021

Les antifascistes allemands ne se laissent pas distancer.

A rebours d’une ultra-gauche française ayant choisi de manifester avec les anti-pass, la gauche radicale allemande maintient des fondamentaux en termes de contenu. Il est vrai que la situation est différente puisqu’il y a eu en Allemagne un mouvement anti-mesures et anti-vax multipliant dès le début de la pandémie les initiatives, porté par l’extrême-Droite (comme en France par la suite), la scène antifasciste organisant des contre-rassemblements, par exemple à vélo.

Il y a également une extrême-Droite activiste bien plus virulente et c’est ce qui a amené la manifestation antifasciste du 18 septembre 2021, à Leipzig. A la suite de la chute du mur de Berlin, cette ville s’est ajouté à Berlin et Hambourg comme bastion de la gauche radicale. La manifestation s’est d’ailleurs terminé dans le quartier de Connewitz, bastion de ce qu’on peut appeler la scène post « autonome » allemande.

On trouve à l’origine de la manifestation l’extrême-agressivité policière contre la gauche radicale à Leipzig, avec même une « soko linx », commission spéciale pour la gauche (qui se dit « links » en allemand et s’écrit parfois de manière argotique « linx » à l’extrême-Gauche) multipliant les arrestations, perquisitions, surveillances, etc. Ces enquêteurs anti-gauche radicale sont directement liés à l’extrême-Droite, qui leur fournit même des dossiers sur des militants de la Gauche. Cela rend la situation particulièrement explosive à Leipzig, avec d’importantes confrontations de part et d’autre.

C’est dans ce cadre qu’a été arrêtée Lina, une étudiante accusée d’attaques violente contre des activistes d’extrême-Droite. La manifestation, dont voici la vidéo (on voit bien le cortège à partir de la 22e minute), était en solidarité avec elle. Elle a rassemblé 4 000 personnes.

L’initiative se déroule avant le procès de Lina et les élections parlementaires. La manifestation exige la dénazification des services de sécurité allemand, la dissolution de la commission spéciale de Leipzig et la liberté pour les antifascistes.

Les allusions au marteau dans le cortège font référence au nom qu’aurait eu le groupe auquel appartenait Lina (le « groupe au marteau »). Le groupe aurait utilisé cet outil pour agresser treize activistes d’extrême-Droite entre 2018 et 2020. Lina est considérée comme la dirigeante du groupe et est en prison depuis novembre 2020, trois autres personnes étant également accusées (mais pas emprisonnées en préventive). Tous sont considérés comme ayant formé un groupe criminel (l’équivalent français de l’association de malfaiteurs). La mère de Lina était présente à la manifestation et a pris la parole.

On peut remarquer aussi des blocs assez distincts lors de la manifestation ; cela tient à des options très différentes pour la ligne antifasciste, même si l’ensemble relève de la gauche radicale allemande formant une seule scène. On peut par exemple voir sur la fin les tenants d’une ligne « dure », se cachant avec des parapluies pour se masquer et dont la banderole annonce que le responsable de la commission spéciale va terminer dans le coffre d’une voiture (allusion au chef du patronat allemand et ex nazi Hanns Martin Schleyer terminant ainsi après son enlèvement par la RAF en 1977).

La manifestation se terminant dans le quartier de Connewitz a d’ailleurs culminé avec des barricades, la police intervenant alors très brutalement, ayant été resté à l’écart jusque-là, même si un hélicoptère survolait en permanence la manifestation.

La scène allemande étant conséquente en termes numérique et culturel, il y a évidemment toute une série de produits lifestyle qui sont réalisés en soutien et pour obtenir des fonds, avec le symbole du marteau (« hammer » en allemand qui s’emploie également pour signifier « génial »).

Les différences avec la France sont flagrantes. Tout d’abord le niveau de violence est bien plus élevé en Allemagne de la part de l’extrême-Droite et les institutions penchent clairement vers celle-ci. Le niveau de tension est élevé et la répression réelle, régulière. L’Etat allemand n’hésite pas à arrêter des « politiques » et à la présenter tel quel.

C’est tout à fait différent de la France où l’Etat pratique une « désescalade » symbolique permanente, comme à Nantes où l’ultra-gauche démolit le centre-ville à chaque grande manifestation sans aucune criminalisation ni arrestation.

Il est vrai que la Gauche radicale allemande forme un bloc à part, est ainsi relativement isolée socialement, propose du contenu « sécessionniste », alors que l’ultra-gauche française a un écho réel dans la société mais se limite à « suivre » de manière violemment anti-intellectuelle les protestations en s’imaginant son aile radicale.

Autrement dit, l’ultra-gauche française est petite-bourgeoise populiste et se limite à une approche relevant des ultras du football, alors que la gauche radicale allemande est petite-bourgeoise culturelle et a un patrimoine alternatif issu des autonomes.

L’antifascisme de l’ultra-gauche française est une escroquerie jouant sur les mots (antifascisme étant ici « anti-autoritaire » en mode libéral libertaire), l’antifascisme de la gauche radicale allemande réel, pour des raisons historiques évidemment.

Ce qui est plutôt rassurant en 2021 car cela montre que les antifascistes allemands sont là, qu’ils vont tenir dans la tourmente des prochaines années. Et qu’ils vont apporter des choses dont on pourra apprendre.

Catégories
Guerre

L’Allemagne choisit la Russie, les Etats-Unis cèdent sur l’Ukraine

L’Allemagne a réussi à revenir au centre du jeu dans le conflit Russie-Ukraine.

Test le 19 juillet 2021 du missile de croisière hypersonique russe Tsirkon

« Trahison » : voici comment le journal Kyiv Post – un média fondé aux États-Unis traitant de tout ce qui concerne l’Ukraine avec une ligne pro-occidentale agressive – résume la visite de la chancelière allemande Angela Merkel aux États-Unis. En effet, le président américain Joe Biden a fini, contrairement à certaines attentes, par céder et à accepter l’existence du Nord Stream 2, un gazoduc germano-russe passant par la mer Baltique, doublant le Nord Stream 1 déjà existant.

Or, la principale conséquence est que les gazoducs venant de Russie passaient jusqu’ici principalement par l’Ukraine, et perdent leur importance. L’un des éléments importants donnant de la valeur à l’intégrité territoriale ukrainienne aux yeux des pays européens disparaît.

Les gazoducs provenant de Russie

Les 1200 km du gazoduc Nord Stream 2 étaient en passe d’être terminés, mais les États-Unis avaient bien insisté pour dire que ce n’était pas une raison et qu’il était encore temps de l’arrêter. L’objectif américain était d’isoler la Russie ; stopper Nord Stream 2 quasiment terminé, c’était établir une détermination sans faille contre la Russie, réaliser un vrai bloc européen.

L’opération a échoué. En Allemagne la bataille interne, très remuante, a tourné à la victoire des tenants de l’affirmation hégémonique, contre une soumission – intégration aux États-Unis. Le choix a été fait d’exiger la mise en place de Nord Stream 2. Comme le constate l’éditorial du Monde du 23 juillet 2021, c’est toute la diplomatie européenne dans son opposition à la Russie qui tombe à l’eau.

Le désarroi ukrainien est, de fait, très grand. Il y a peu le pays était sur des charbons ardents, gonflé à bloc, prêt à en découdre avec la Russie en s’estimant soutenu par toute l’Union européenne et les États-Unis. Fin juillet, le pays se retrouve clairement comme un pion qui a été plus ou moins abandonné.

Officiellement, bien sûr, ce n’est pas le cas. Victoria Nuland, la numéro trois du département d’État américain, a résumé comme suit l’accord germano-américain du 21 juillet 2021 :

« Si la Russie devait tenter d’utiliser l’énergie comme une arme ou commettre d’autres actes agressifs à l’égard de l’Ukraine, l’Allemagne s’engage, dans cet accord avec nous, à prendre des mesures au niveau national, et à faire pression pour des mesures efficaces au niveau européen, y compris des sanctions pour limiter les capacités d’exportation russes vers l’Europe dans le secteur énergétique. »

Si les choses se passent rapidement sur le terrain, un tel engagement ne signifie pourtant pas grand chose, l’Ukraine le sait bien.

De toutes façons, l’Allemagne, la principale puissance européenne, décidera comme elle l’entend. C’est d’autant plus vrai que toute l’Europe de l’Est et du Sud dépend du gaz russe. L’Allemagne et son satellite autrichien ont donc vite fait de prendre partie.

Et si l’accord russo-ukrainien sur le transit du gaz finit en 2024 et si l’accord germano-américain prévoit que l’Allemagne soutienne la reconduite du contrat pour dix ans, cela veut simplement dire que l’Allemagne compte passer à l’offensive pour littéralement faire passer sous sa coupe toute cette région du monde, en partenariat avec la Russie.

On peut ainsi constater ici que la vaste offensive de l’OTAN contre la Russie, si puissante il y a quelques jours, quelques semaines, vient de se voir mettre en échec par les contradictions germano-américaines. On a ici un moment clef avec une affirmation profondément agressive de l’Allemagne comme grande puissance avec des visées hégémoniques.

La Russie a accompagné ce processus de manière prononcée.

Le 16 juillet 2021, à Tachkent en Ouzbékistan, les ministres des affaires étrangères chinois et russe, Wang Yi et Sergueï Lavrov, se sont rencontrés, soulignant l’entente sino-russe et son opposition à une « stratégie indo-pacifique » emplie d’une « mentalité de Guerre froide ». Sergueï Lavrov a mis en valeur que :

« Les relations sino-russes sont à leur meilleur niveau dans l’histoire et elles ne constituent pas une alliance militaro-politique similaire à celles forgées pendant la période de la Guerre froide, mais un nouveau type de relations bilatérales. »

Le 19 juillet s’est tenue une réunion sur le développement stratégique russe et le premier vice-Premier ministre russe Andreï Belousov a affirmé que le transit maritime par l’Arctique passerait de 1,3 million de tonnes en 2020 à 30 millions de tonnes en 2030.

Le même jour a eu lieu le test d’un nouveau missile hypersonique, Tsirkon, lancé depuis la frégate Admiral Gorshkov contre une cible de surface à 350 km. Tsirkon a atteint Mach 7. Ce missile de croisière, dont la vitesse maximale est Mach 8 (10.780 km/h), peut parcourir 600 kilomètres à une moyenne de 6 000 km/h ; il doit équiper tous les sous-marins et tous les navires de surface de l’armée russe.

L’armée russe a également mis en place l’étude systématique par son personnel de l’article sur l’Ukraine du président russe Vladimir Poutine. Rappelons que l’existence de l’Ukraine comme nation indépendante y est niée.

Et lors du Salon international aérospatial MAKS 2021, s’ouvrant le 20 juillet 2021, l’armée russe a présenté le Soukhoï Su-75, surnommé Checkmate. Ce chasseur de haute qualité, sorte d’équivalent low cost du Rafale français, doit être produit à partir de 2025 pour être exporté. C’est un élément essentiel dans une politique hégémonique que d’être capable de fournir du matériel de guerre à ses satellites.

Le Soukhoï Su-75

La Russie a donc réussi à échapper à une offensive de l’OTAN et à renverser la partie par l’intermédiaire de l’Allemagne. Désormais, elle redevient la menace principale dans la région, avec clairement un risque pour l’unité territoriale ukrainienne.

Et la tension principale se déplace. Il est évident que les États-Unis entendent éviter deux fronts. Une seconde réunion au sommet américano-russe a d’ailleurs été mis en place en urgence et doit se tenir dans quelques jours ; comme celle du 16 juin 2021, elle se tiendra à Genève.

Il faut donc désormais porter une attention significative à la mer de Chine, puisque l’affrontement sino-américain direct redevient, comme sous Donald Trump, l’aspect principal. Et déjà le 20 juillet le Royaume-Uni a annoncé le déploiement permanent de deux navires de guerre en mer de Chine…

Catégories
Culture

Il y a cent ans naissait Sophie Scholl

Sophie Scholl représente une jeunesse capable de faire face.

Elle représente une jeunesse capable de faire face.

Les 8-9 mai 1945 l’Allemagne capitulait, et le 9 mai aurait été normalement l’anniversaire de Sophie Scholl, née en 1921. Mais cette figure du mouvement chrétien de résistance anti-nazie La Rose blanche avait été guillotinée par le régime national-socialiste le 22 février 1943.

Tel était le prix à payer pour avoir diffusé des tracts, qu’on peut lire ci-dessous, et qui abordent par ailleurs ouvertement la question des meurtres de masse commis par les nazis. Si l’Éducation nationale n’était pas décadente, à l’image de la société, les négationnistes et les gens comme Dieudonné n’existeraient même pas. Il suffit de savoir transmettre et d’affronter les forces obscures du nihilisme.

On notera que le fait que cette protestante ait comme référence, en plus du mystique et théologien Augustin (354-430), l’écrivain français Georges Bernanos avec Le journal d’un curé de campagne, semble confirmer la thèse de la base luthérienne de cet auteur. La Rose blanche est à ce titre un mouvement puisant dans le romantisme sa capacité de rébellion contre une société sordide.

roseblanche

Catégories
Écologie

55 000 cochons meurent dans l’incendie de l’élevage allemand d’Alt Tellin

C’est un drame à l’échelle de la catastrophe en cours à notre époque.

Le capitalisme modernisé a systématisé l’emploi d’animaux, dont les conditions de vie ont toujours été rendus plus horribles afin d’élargir la consommation. L’existence de McDonald’s et des kebabs, ces paradis du consommateur pressé, dépend de ces lieux infernaux où les cadences assassines et les emplois aliénés sont la règle.

L’incendie de l’élevage d’Alt Tellin, un village de 400 habitants tout au nord-est de l’Allemagne, apparaît ainsi comme une « anecdote » sanglante dans un océan de sang et de misère. Il y avait 7 000 cochonnes et 50 000 porcelets lorsque l’incendie s’est déclaré ; seulement 1300 animaux ont pu être sauvés. Mais sauvés de quoi ?

Les éleveurs assument ouvertement de mettre en place l’enfer sur Terre, de déclarer la guerre aux besoins naturels, à la sensibilité, à l’empathie. Les cochonnes subissent un cauchemar éveillé, c’est l’Horreur.

Une véritable résistance à la construction de cet élevage gigantesque – 250 000 porcelets chaque année – s’était développé en 2009-2010. Manifestations, conférences, sabotages par l’ALF, campagnes régionales… La bataille avait continué même après les débuts de l’usine-élevage, avec des tentatives de blocage juridiques, des campagnes de protestation.

Et l’usine-élevage cumulait, forcément, nombre de problèmes techniques, étant même obligé de changer la terre en raison d’une fuite d’acide sulfurique. De la construction en 2010 à 2015, il y a eu 207 inspections montrant pas moins de 213 manquements. L’usine-élevage est alors passé dans les mains d’un monopole, la Landwirtschaftliche Ferkelzucht Deutschland, car dans le capitalisme il faut toujours aller de l’avant.

L’incendie est ainsi le point culminant d’une crise traversant la réalité à tous les niveaux, de par le caractère infâme et intenable d’une telle usine-élevage, de par la tentative du capitalisme de toujours abaisser les coûts et de toujours vendre davantage. Quitte à aller en conflit avec la vie elle-même. Des êtres vivants brûlés vifs par milliers, dans la panique, la souffrance, c’est l’enfer de Dante. Le responsable départemental Achim Froitzheim a expliqué en parlant des pompiers que :

« Les gens ont des images dans la tête, c’est indescriptible. »

L’usine-élevage est détruite pour de bon. Les animaux ayant échappé au feu, eux, vont par contre rejoindre d’autres usines-élevages. Car le capitalisme continue et il continuera inlassablement à produire des usines-élevages toujours plus vastes, pour une consommation absurde pour des consommateurs façonnés par le capitalisme.

Mais cet dramatique événement donne aussi, tristement, raison à la résistance, qui ne manquera pas de prendre l’initiative. 200 personnes ont immédiatement manifesté aux abords de l’incendie pour protester d’ailleurs. L’honneur de l’humanité n’est pas sauvée, mais la bataille est en cours !

Catégories
Politique

Allemagne: la Gauche historique balayée dans Die Linke

Les courants de la Gauche historique ont perdu pied dans le principal parti de la gauche de la Gauche en Allemagne.

Die Linke est le parti à gauche des socialistes en Allemagne ; il est né en 2007 des restes du parti dominant au sein de la République Démocratique Allemande et d’une scission de gauche des socialistes à l’Ouest. Sa ligne est celle d’une sorte d’alliance socialiste-communiste pour un socialisme démocratique, avec comme identité la Gauche historique. Il est à ce titre opposé au régime, même si son approche est réformiste.

Dans les sondages, Die Linke est à 8%, les Socialistes et les Verts tous les deux à 17%. La pression pour une « grande coalition » de ces partis est ainsi très grande. Les tenants de la Gauche historique refusent d’écouter les sirènes gouvernementales, au nom des principes, mais les courants post-modernes pensent pouvoir « peser » sur les questions sociétales… D’où un renversement de majorité au congrès (réalisé en ligne) de Die Linke de la fin février 2021, avec des conséquences ébranlant profondément ce parti depuis, au point que la question d’une scission est sur la table.

En effet, sur les 44 membres de la direction, aucun ne relève des courants de la Gauche historique ; en pratique cette dernière ne représente plus que 20% de Die Linke, principalement à travers :

  • la Plate-forme communiste, qui veut que le marxisme soit assumé, avec une culture très liée à celle de la RDA (Sahra Wagenknecht en est issue) ;
  • la Gauche socialiste, dont l’esprit est à peu près celui du programme commun français de 1981.

La Gauche historique a été battue par les multiples autres courants post-modernes appuyés par les « centristes » de la « gauche en mouvement » dont l’objectif est très clairement la participation à un gouvernement avec les Socialistes et les Verts. Un important soutien à cette démarche est la Gauche anticapitaliste, qui rassemble des gens très à gauche, mais dans un esprit éclectique, souvent philo-trotskiste.

Autrement dit, il y a un véritable conflit de ligne. Il y a d’un côté ceux pour qui Die Linke ce sont des valeurs bien ancrées et d’autres pour qui c’est un levier « émancipateur ». Les tenants de la Gauche historique posent de ce fait la question de la scission de manière ouverte notamment en raison de la question du militarisme et de l’OTAN. Pour eux, il est hors de question d’accepter la « neutralité » de l’État et du régime, pas question de cautionner l’armée allemande.

En théorie, le congrès ne modifie pas ce positionnement, dont les tenants de la Gauche historique se veulent les garde-fous. En pratique, le basculement est fait. Car tel n’est pas du tout l’essentiel pour les courants comme la Gauche émancipatrice, le Réseau de la gauche réformiste, etc., pour qui ce qui prime, ce sont les réformes sociétales. Entre maintenir des valeurs « passéistes » et accepter l’exigence des Socialistes et des Verts de soutenir l’armée allemande et l’OTAN, le choix est fait discrètement mais sûrement…

On trouve à l’arrière-plan l’expression d’un changement de génération. Les nouvelles générations, largement influencées par les courants post-modernes, se situent en dehors des traditions du mouvement ouvrier et sont de ce fait étrangères à la Gauche historique. Il y a également un poids croissant des milieux petits-bourgeois, au grand dam des tenants de la Gauche historique qui pensent qu’à continuer comme cela Die Linke se coupera entièrement de la classe ouvrière.

Il y a également la question Est-allemande. Il y a dix ans, la moitié des 60 000 membres vivait dans l’Est du pays, désormais ce sont 38%. Die Linke s’est toujours appuyé largement sur des bastions Est-allemands, désormais il a réussi à intégrer le paysage allemand en général, mais au prix d’être devenu un mouvement « témoignage » sans perspective stratégique.

D’où les deux options : revenir aux fondamentaux et surtout à la classe ouvrière, ou aller dans un sens de participation gouvernementale comme satellite des Socialistes et des Verts.

Catégories
Culture

Détruire ce qui nous détruit

Slogan de la Gauche allemande alternative, « détruire ce qui nous détruit » est emblématique d’une exigence de transformation de la vie quotidienne.

« Détruire ce qui nous détruit » est un slogan classique de la Gauche allemande alternative des années 1970 en Allemagne de l’Ouest ; à rebours complet de la logique syndicale, il place les revendications sur le plan de la vie quotidienne. C’est exemplaire de la différence d’ailleurs entre la Gauche française des années 1960-1970 et son équivalent allemand.

Ce slogan est connu par le groupe « Ton Steine Scherben » (Hauteur de voix Pierres Bris de vitres), dont c’est le premier single en 1970. Le groupe, qui pratique une sorte de rock, est devenu emblématique d’une scène allant des Verts alternatifs à la Fraction Armée Rouge en passant par les autonomes et tous les squats berlinois des années 1980, avec comme dénominateur commun la revendication de la transformation de la vie quotidienne. En France, le journal L’Internationale liée à Action Directe reprendra d’ailleurs le slogan en couverture de son numéro de décembre 1983 ; il est souvent employé par le PCF(mlm).

Voici la chanson de Ton Steine Scherben.

En voici les paroles, les dernières lignes étant présentes sur la version de l’album.

« Les radios sont allumés, les disques tournent
Les films sont diffusés, les télévisions allumés
Acheter des voyages, acheter des voitures

Acheter des maisons, acheter des meubles
Pourquoi ?

Détruisez ce qui vous détruit !

Détruisez ce qui vous détruit !

Les trains roulent, les dollars roulent

Les gens s’épuisent au boulot, les machines tournent

Construire des usines, construire des machines
Construire des moteurs, construire des canons

Pour qui ?

Détruisez ce qui vous détruit !

Détruisez ce qui vous détruit !

Les bombardiers volent, les chars roulent,

Les policiers frappent, les soldats tombent
Protéger les chefs, protéger les actions

Protéger le Droit, protéger l’État

De nous !

[A quoi s’ajoute sur l’album la chanson du Front de l’unité de Bertolt Brecht et Hanns Eisler :

Et parce que l’homme est un homme
voilà pourquoi il lui faut de quoi manger, eh oui!
Aucun bavardage ne le rassasie
ça ne ramène pas de bouffe.

Donc gauche, deux, trois!
Donc gauche, deux, trois!
Là où est ta place, camarade!
Range-toi dans le Front de l’unité des travailleurs
Car toi aussi es un travailleur

Et parce que l’homme est un homme
voilà pourquoi il lui faut aussi vêtements et chaussures.
Aucun bavardage ne le réchauffe
et pas de roulement de tambour, non plus

Donc gauche, deux, trois!
Donc gauche, deux, trois!
Là où est ta place, camarade!
Range-toi dans le Front de l’unité des travailleurs
Car toi aussi es un travailleur

Et parce que l’homme est un homme
voilà pourquoi les bottes dans la figure ne lui plaisent pas.
Il ne veut voir parmi soi aucun esclave
et au-dessus de lui aucun maître.

Donc gauche, deux, trois!
Donc gauche, deux, trois!
Là où est ta place, camarade!
Range-toi dans le Front de l’unité des travailleurs
Car toi aussi es un travailleur

Et parce que le prolétaire est un prolétaire
voilà pourquoi aucun autre le libérera,
la libération de la classe ouvrière
ne peut être que l’œuvre des ouvriers

Donc gauche, deux, trois!
Donc gauche, deux, trois!
Là où est ta place, camarade!
Range-toi dans le Front de l’unité des travailleurs
Car toi aussi es un travailleur] »

Catégories
Société

Ragwear, un streetwear vegan normal et donc classe

La marque allemande Ragwear est à la fois ouverte et exigeante ; elle réussit à ouvrir un chemin pour le moins incontournable.

Ragwear est une marque allemande qui est assez proche de l’esprit d’iriedaily, mais sans la prétention alternative, ce qui amène paradoxalement un style beaucoup plus grand public et accessible, avec un esprit même peut-être plus authentique, parce que plus simple, plus neutre, sans agressivité.

Fondée en 1997 sur une base streetwear liée à la culture skate, la marque s’est aperçue des conditions terribles qu’implique la production de denim en Afrique en termes de conditions de travail et de pollution de l’eau. Elle a alors tout changé et en 2007 elle est devenue une marque strictement vegan accordant une place essentielle au refus de polluer.

Comme chez Iriedaily, on a pareillement sur Facebook les photos des travailleurs chinois produisant les habits ainsi que des lieux de travail, des employés, mais chez Ragwear on a également régulièrement des photos d’animaux, avec également des appels aux dons, la marque parrainant également une vache arrivée dans un refuge spécialisé pour vaches, etc. On est davantage dans une modernité vegan que dans un style branché urbain comme fin en soi.

Cela implique bien entendu un style moins tranché, moins cassant sur le plan graphique, mais de ce fait quelque chose de moins masculin urbain. La touche féminine est marquée et il est intéressant de savoir que les designers se trouvent à Prague, ce qui joue certainement sur le côté neutre et fleuri.

Cela interpellera forcément, parce qu’on sort clairement de la course au bizarre ou au grotesque qui est le pendant de la compétition au sein du streetwear, puisque le principe sous-jacent est de se faire remarquer en ville. C’est toute la difficulté de la question du style alors que le capitalisme corrompt les designers et les gens en général, imposant une fuit effrénée dans le remarquable. Ragwear se sort de cette problématique par un côté clairement tourné vers les gens normaux et par un souci fondamental : celui d’être sympathique et du bon côté.

Ragwear produit des t-shirts manches longues et courtes, des chemises, des sweatshirts, des blousons, des robes, des hauts et des pantalons ; on notera que son site dispose d’une version en français, ce qui est valable pour les sympathiques articles du magazine.

La marque mérite clairement d’être connue en France et il est évident qu’elle le sera, parce qu’elle propose ce qui est tout à fait dans l’air du temps. L’exigence posée par Ragwear correspond à quelque chose de tout à fait populaire : simple et vegan, urbain mais sans pousser à une distinction artificielle. Ce qui est classe, somme toute.

Catégories
Société

Iriedaily, le style berlinois

Une employée d’Iriedaily qui sert de prétexte à montrer une des productions de la marque, avec à l’arrière-plan une voiture de police qui brûle lors de la manifestation de 10 000 personnes contre l’inauguration de la Banque Centrale Européenne à Francfort en 2015 et une photo montrant un rassemblement « autonome anti-impérialiste » en Allemagne dans les années 1980… On l’aura compris, Iriedaily est une marque allemande, mieux encore de Berlin, mieux encore de Kreuzberg.

Inconnu (pour l’instant) en France, Iriedaily a pourtant déjà atteint un certain niveau dans le streetwear, puisqu’elle est distribuée dans une quinzaine de pays, à travers 400 magasins.

Le style est très berlinois, avec un esprit club chatoyant associé à une vraie dimension pratique, une approche rentre-dedans mais recherchée, ce qui fait qu’on est assez loin du côté carré – cadré français, même si on reconnaîtra pourtant une certaine patte française du début des années 1980 avec le côté coloré, géométrique, street art.

Iriedaily est née sur le tas, en 1994, d’un petit groupe pratiquant la sérigraphie (par exemple pour la tournée allemande de Bad religion) et d’un Français, Jaybo aka Monk, qui a vécu la vie de la bohème artistique le menant à s’installer à Berlin en 1986 et qui est devenu le chef designer d’Iriedaily.

On devine l’arrière-plan alternatif et d’ailleurs Iriedaily a son origine dans le quartier de Kreuzberg, le bastion des autonomes allemands durant toutes les années 1980. « Irie » signifie d’ailleurs plaisant en anglais jamaïcain, « daily » voulant dire quotidien, journalier, et « iriedaily ! » est une salutation amicale rasta.

L’entreprise – car c’en est une – n’hésite pas à donner la liste de ses fournisseurs en Chine et au Portugal, ainsi qu’à présenter les photos des ouvriers dans les lieux où sont produits ses marchandises pour montrer qu’elle ne cache rien et qu’elle est à la pointe du « fair wear ». Elle produit des t-shirts antinazis dont les fonds vont à des associations, elle insiste sur le sens des responsabilités sociales, il y a une affirmation de la nécessité de faire du durable, pratiquement tous ses produits sont vegans, etc.

Le style, par son approche berlinoise, est très différent de la démarche française et il y a lieu de se demander dans quelle mesure une certaine dimension féministe ne joue pas, si la différence ne tient pas tant, au fond, au style profondément différent entre la berlinoise et la parisienne.

Iriedaily est une marque qui vaut le coup d’être connu, surtout tant qu’il y a encore le fond alternatif et que le côté bobo ne l’a pas emporté, même s’il est déjà présent évidemment puisque l’entreprise est somme toute un refuge pour vivre de manière pas trop affreuse dans un capitalisme insupportable.

Il est tout à fait plaisant d’avoir une marque permettant des vêtements s’appuyant sur des matières durables, vegans, par une marque fournissant un salaire parmi les moins pires possibles aux ouvriers. C’est déjà ça, même si on ne peut pas s’y arrêter.

Catégories
Écologie

«et même végétariens» (1926)

Willi Eichler (1896-1971) est une importante figure socialiste allemande. Membre de l’Union internationale de la jeunesse socialiste, il est à ce titre exclu des rangs des socialistes et rejoint ensuite l’ISK (Union de Lutte Socialiste Internationale), une petite structure entre les socialistes et les communistes, qui appelle notamment à leur union aux élections de juillet 1932.

Fuyant le nazisme, il est plein de désillusions et finit par se ranger culturellement, abandonnant son orientation alternative. Il rejoint alors les socialistes en Allemagne de l’Ouest.

L’extrait suivant provient de « Même végétarien », publié en 1926 par l’ISK.

« Les membres de l’union de la jeunesse sont fous, ils sont abstinents [de tout alcool] et même végétariens ». C’est ce qu’a formulé en passant un éminent membre du Parti social-démocrate d’Allemagne au sujet de l’Union de la jeunesse internationale (IJB).

« Même végétariens » – qui n’entend pas le dédain de ces paroles, qui ne devine pas concrètement le haussement d’épaules de regret et de pitié de l’homme politique moderne qui ne comprend pas que, alors qu’il y a de si grandes tâches auxquelles l’humanité est confrontée, on s’adonne de telles « bizarreries » comme le végétarisme et l’abstinence (…).

Qu’a le mode de vie végétarien à faire avec la lutte des socialistes ? Le socialisme, cela signifie la société sans exploitation – libre de toute exploitation. L’exploitation est possible de différentes manières : le capitaliste exploite le prolétaire, celui-ci très souvent sa femme et ses enfants ; l’Église se tient comme collègue du régime et aide par l’intermédiaire de l’exploitation spirituelle qu’elle fait tourner à ce que se maintienne le système contemporain d’exploitation sociale.

Ce qu’il y a de commun à toutes ces sortes d’exploitation repose dans le mépris des intérêts d’autres êtres vivants, dans le fait de léser leurs intérêts – bref, qu’en raison d’un rapport de violence, ils soient abusés d’eux pour des fins personnelles (…).

Mais certains demanderont, les animaux ont-ils des intérêts ? La réponse ne peut qu’être : regardez les animaux. Qui a une fois observé les animaux sait qu’ils ont des intérêts, car les animaux ont bien sûr la possibilité de nous faire part sans ambiguïté de leurs intérêts.

Il est vrai qu’il leur manque le langage, mais il en ressort qu’ils ne peuvent pas nous mentir. Un passage à l’abattoir nous enseigne assez (…).

Dans l’abattoir, il y a – lui-même déplorable victime d’exploitation – le boucher : sale, gluant, fumant de sang frais de haut en bas, son expression faciale ne montre que la grossièreté, du cynisme et du sadisme.

Le voir se tenir à côté du bœuf et n’hésiter ne serait-ce qu’un instant à lequel des deux, s’il fallait choisir, mérite le coup fatal sur la nuque, ce n’est pas avoir de cœur dans la poitrine (…).

Oui, même le prolétaire, qui est abusé à un point tel qu’il est envoyé à l’abattoir pour humains pour les objectifs impérialistes, qui est assassiné « sur le champ d’honneur », meurt au moins avec la conception, même totalement fausse, d’un but plus élevé, que ce soit la protection de la patrie, de la famille ou la « culture ».

L’animal d’abattoir, à l’opposé, perd avec sa vie ce qu’il possède de plus cher, et comme dit simplement pour un loisir culinaire humain. Ce n’est par là aucune consommation d’être massacré de manière « humaine », même si c’est sur le coup moins douloureux. Est-ce que les prolétaires appellent à une exploitation humaine ? Ou bien notre lutte n’est-elle pas justement pour qu’il n’y ait plus aucune exploitation ?

Et si on parle de l’exploitation en tant que tel, alors on a soi-même pas le droit d’exploiter ; et même : justement les exploités sont les plus en situation de ressentir les tourments des animaux.

Si l’on voit ces tourments, et on les voit si on ouvre les yeux, alors on a le devoir de les faire cesser, au moins autant qu’on le puisse à ce moment-là. Et le pouvoir d’une personne va au moins assez loin pour être végétarien, c’est-à-dire, pour sa part, de se tenir loin du meurtre.

Je dis « au moins », car en vérité c’est encore bien trop peu (…). Qui ne se prononce pas au moins pour cette exigence honteusement modérée ne prend pas au sérieux la liquidation de l’exploitation (…).

Tant que nous exploitons nous-mêmes, nous perdons le droit à demander à d’autres de ne pas nous exploiter. Nous arrêtons alors d’être socialistes. Qui pense jusqu’au bout l’exigence d’une société sans exploitation devient végétarien.

Catégories
Politique

Allocution présidentielle du 14 juin 2020: la quête du consensus

Emmanuel Macron s’est fait démolir par l’opposition pour ses propos creux, son ton rassurant et sa démarche toute en continuité. Mais si c’est ridicule, c’est tout à fait français et Emmanuel Macron fait le pari que les Français resteront tels qu’ils sont.

Il y a un passage dans l’allocution qui décide de tout, celle sur le mode de vie français. Annonçant un retour à la « normale » en mode déconfinement généralisé, le président de la République a cherché à résumer la France ainsi :

« Nous allons donc pouvoir retrouver le plaisir d’être ensemble, de reprendre pleinement le travail mais aussi de nous divertir, de nous cultiver.

Nous allons retrouver pour partie notre art de vivre, notre goût de la liberté. En somme, nous allons retrouver pleinement la France. »

Si on traduit, cela donne : vous les Français vous avez une mentalité de petit-bourgeois, vous êtes des grosses gueules mais votre horizon ne dépasse votre sens de la satisfaction. Vous allez donc tout reprendre comme avant, en refusant comme il faut toute envergure, afin de profiter tranquillement de vos acquis dans l’un des pays les plus riches du monde, tout en prétendant représenter le progrès et la culture.

Emmanuel Macron a d’ailleurs ensuite souligné que la stratégie pour les dix prochaines années, c’était « vivre heureux et vivre mieux ». C’est tout à fait intelligent, tout à fait en phase avec les Français.

Reste que l’économie française va se faire démolir, comme d’ailleurs le capitalisme en général. Alors, que faire ? Emmanuel Macron, qui a utilisé plusieurs fois le terme de « reconstruction », a une solution très simple : la transformation de la France en satellite allemand. Il ne le dit bien entendu pas ainsi et il a souvent employé le terme d’indépendance.

Mais c’est ainsi qu’il faut comprendre tout ce passage :

« L’accord franco-allemand autour d’un endettement conjoint et d’un plan d’investissement pour redresser l’économie du continent est un tournant historique.

En empruntant pour la première fois ensemble, avec la chancelière d’Allemagne, nous proposons aux autres États européens de dire « nous » plutôt qu’une addition de « je ».

C’est le résultat d’un travail acharné, initié par la France, et que nous menons depuis trois ans.

Ce peut être là, une étape inédite de notre aventure européenne et la consolidation d’une Europe indépendante qui se donne les moyens d’affirmer son identité, sa culture, sa singularité face à la Chine, aux États-Unis et dans le désordre mondial que nous connaissons.

Une Europe plus forte, plus solidaire, plus souveraine. C’est le combat que je mènerai en votre nom dès le conseil européen de juillet et dans les deux années à venir. »

Emmanuel Macron dit : j’ai réussi à faire en sorte que l’Allemagne ne sorte pas du projet européen avec ses subordonnés (l’Autriche, la Suède, les Pays-Bas…) mais assume le moteur franco-allemand pour former un bloc en tant que tel face aux États-Unis et à la Chine. L’espoir est très clairement que ces deux derniers pays se donnent le compte suffisamment pour permettre au bloc européen de prendre le devant de la scène.

Tout cela, pourtant, est un raisonnement entièrement fondé sur le capitalisme et sa capacité à résorber toutes les mauvaises situations dans lesquelles il se retrouve. C’est là une utopie grotesque alors que les nuages noirs d’une crise approfondie planent au-dessus du capitalisme mondial.

Catégories
Politique

Le plan franco-allemand de relance ou la reconnaissance de l’hégémonie allemande

Emmanuel Macron et Angela Merkel présentaient ce lundi 18 mai 2020 une « initiative franco-allemande pour la relance européenne face à la crise du coronavirus ». Le plan, qui n’a rien d’officiel ni de très précis pour l’instant, consisterait en 500 milliards d’euros empruntés au nom de l’Union européenne et destinés à relancer différents secteurs économiques touchés par la crise. S’il est de grande ampleur, ce plan consisterait pour les pays les plus fragiles surtout en leur mise sur orbite de l’Union européenne en tant qu’organisme structuré, et donc principalement de l’Allemagne.

« Le président de la France fournit une trame narrative et une valorisation romancée, la chancelière allemande les détails. »

Cette phrase issue d’un article de la revue allemande Der Spiegel à propos de l’initiative franco-allemande présentée hier en dit long sur l’état d’esprit qui peut exister en Allemagne. Si Emmanuel Macron peut s’imaginer détenir avec cette initiative une victoire majeure de l’idéologie européenne et en faire des caisses comme il en a l’habitude, les choses ne sont pas considérées de la même manière du côté de la puissance allemande.

Au sens strict, cette initiative, devant être validée par les autres pays avant d’être effective, consiste même justement en la fin de toute perspective européenne fédéraliste, au sens où Emmanuel Macron l’entend, au sens où l’« idéal » supranational européen le concevait. Cela pour une raison très simple : l’Allemagne ne voulait pas entendre parler des « coronabonds » ou « eurobonds » réclamés par la France, l’Italie et l’Espagne réunies ; elle a obtenu gains de cause.

Rappelons que ces « coronabonds » ou « eurobonds » devaient consister en une possibilité d’emprunt au nom de l’Union européenne pour chaque pays, afin de mutualiser la dette. Cela revenait à lier fortement les pays par leur dette, commune, comme elle l’est pour un État, mais en gardant chacun son autonomie.

L’initiative, ou plutôt la proposition faite hier par Emmanuel Macron et Angela Merkel consiste en tout autre chose. L’Union européenne lèverait de la dette en son nom, puis déciderait de comment distribuer cet argent dans des secteurs précis, avec des critères précis. L’argent bien sûr ne sera pas « donné » généreusement, puisque chaque pays contribuera au remboursement de cette dette à hauteur de la proportion à laquelle il participe au budget sur les prochaines années.

Autrement dit, c’est l’Union européenne qui décidera et donc surtout l’Allemagne, principale puissance et principale contributrice au budget. Pour que les choses soient bien claires, la chancelière allemande a tenu à préciser qu’il s’agit là d’un « effort colossal ». Les négociations pour la répartition de ces 500 milliards seront donc importantes et l’Allemagne sera en position de force en sa qualité de première contributrice au budget.

L’Allemagne, mais aussi son satellite autrichien ainsi que les Pays-Bas, la Suède et le Danemark, n’imaginaient pas devoir supporter une dette commune sans contre-partie, risquant de voir leurs économies fragilisées par la crise des pays du sud, surtout l’Italie et l’Espagne, mais aussi de plus en plus clairement la France. Ils auront donc la possibilité avec ce système, s’il est mis en place, d’organiser eux-mêmes la relance des pays fragilisés par la crise, ou en tous cas de contribuer fortement aux choix des secteurs, des formes de contribution, etc. Il en va de même pour les pays de l’Est européen, encore plus satellisés par le couple germano-autrichien.

Le plan annoncé par Angela Merkel et Emmanuel Macron consiste donc en une vassalisation pour les pays ayant recours à cette aide. C’est le même mécanisme que celui du Fonds monétaire international, bien connu dans les années 1990/2000 pour avoir « aidé » des pays pauvres en l’échange de leur soumission aux plus grandes puissances du capitalisme.

L’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, n’ont pas intérêt à un effondrement total de l’Italie ou de l’Espagne et dans une moindre mesure de la France. Ils ont par contre intérêt à ce que ces pays se transforment en producteurs industriels les intéressant, directement dans leur giron économique, ainsi qu’en des destinations touristiques sur lesquels ils ont relativement la main. Ce qui, d’ailleurs est déjà en partie le cas, surtout pour l’Italie pour l’instant.

Il était question dans la présentation de l’initiative hier de « souveraineté industrielle », notamment par rapport à la Chine. On comprend donc que les pays en difficulté se verraient, avec ce plan, désignés candidats pour accueillir des productions manufacturières à faible valeur ajoutée, rapatriées depuis la Chine.

La France de son côté, a déjà annoncée par la voix de son ministre de l’Économie Bruno Le Maire qu’elle sera directement concernée pour recourir à ce plan de plan de relance, notamment pour « rénover l’hôpital ». Il ne faudrait pas imaginer ici que la France sera en mesure de faire ce qu’elle veut avec cet argent et « rénover » à sa guise le système hospitalier. En position de faiblesse, incapable d’assumer elle-même son système de santé, la France devra se soumettre encore plus aux impératifs du capitalisme, alors que les pays les plus puissants pousseront encore plus dans le sens de la rigueur budgétaire et pour des mesures allant dans le sens de leur propre capitalisme.

Pour donner le ton, les services du chancelier autrichien Sebastian Kurz ont déjà expliqué hier que selon eux, le plan de relance de 500 milliards devrait « se faire sous forme de prêts et non de subventions ». Autrement dit, cela reviendrait pour les pays « aidés » à payer deux fois… une fois avec leur contribution au budget pour rembourser leur part du prêt commun, une autre fois en remboursant directement l’« aide » accordée ! C’est, on l’aura compris, une façon de montrer ses muscles pour les négociations à venir et cela signifie que les pays fragilisés comme l’Italie et l’Espagne, mais aussi la France dans une moindre mesure, n’auront pas d’autre choix que d’accepter beaucoup de chose pour accéder à cet argent dont ils vont avoir un besoin vital.

Cela annonce pour la période à venir une recomposition très nette des rapports de force au sein de l’Union européenne avec un moteur franco-allemand de plus en plus faible et une hégémonie allemande de plus en plus affirmée. Cela renforcera en contrepartie d’autant plus les velléités nationalistes et guerrières, anti-allemandes, en France, en Espagne et en Italie, de la part de bourgeoisies refusant la vassalisation. Il suffit de se rappeler comment Marion Maréchal avait récemment proposé une Union latine, correspondant tout à fait à cette perspective.

Comment la Gauche va-t-elle faire face à un libéralisme pro-allemand et un nationalisme anti-allemand, sans elle-même tomber dans le chauvinisme ni le libéralisme? Voilà le cœur de sa problématique.

Catégories
Société

Bundesliga: la démonstration de force du capitalisme allemand

Le championnat allemand de football professionnel, la Bundesliga de 1ère et de 2e division, a repris ce week-end. C’est une démonstration de force de grande envergure pour le capitalisme allemand, disposant de moyens gigantesques et capable de mobiliser énormément de choses pour relancer la machine. Cela même malgré la réticence d’une majorité de la population et des supporters.

Alors qu’aucun grand championnat européen n’envisage encore concrètement une reprise malgré différentes annonces, la Bundesliga avait obtenu la reprise des entraînements pour ses joueurs et annoncé la date du 16 mai il y a plusieurs semaines. Elle s’y est tenu et tout s’est déroulé comme prévu hier pour les six rencontres au programme. Il en sera très probablement de même aujourd’hui pour les deux autres rencontres, dont celle du mastodonte Bayern de Munich, leader de la première division.

Le protocole mis en place est drastique, d’une envergure inimaginable dans de nombreux pays, et en tous cas certainement pas en France.

Les joueurs sont dépistés deux fois par semaine ainsi que la veille de chaque rencontre. Rien que cela nécessite des milliers de tests que seul un capitalisme aussi puissant et conquérant que le capitalisme allemand peut se permettre de réserver pour une telle activité. La réticence d’une majorité de la population et de supporters n’y fait rien, puisqu’il y a là une dynamique enclenchée qui est de grande ampleurs, avec des enjeux économiques de type industriel qui s’imposent à la société.

La Bundesliga donc, est capable de mobiliser de nombreux véhicules pour transporter les joueurs et le personnel avec une distance suffisante entre les sièges. Il y a ensuite un protocole très strict, pour ainsi dire millimétré, prévoyant sur plus de cinquante pages le comportement et la place de chacun dans le stade. Seules 322 personnes peuvent y être présentes, réparties dans trois zones avec chacune des règles précises à respecter.

En ce qui concerne les joueurs, leur température est prise à l’arrivée au stade, il y a un roulement pour l’occupation des vestiaires, qui sont désinfectés au bout de 40 minutes maximum. À l’issue du match, pas question d’y prendre sa douche, chacun étant invité à le faire chez soi ou à l’hôtel pour l’équipe visiteuse. Au bord du terrain, même les remplaçants doivent respecter une distance minimale entre-eux et porter un masque.

Sur le terrain, aucune poignée de main, crachat, cérémonie, échange de maillot, photo de groupe, etc. Même les célébrations de but avec trop de promiscuité sont à éviter, et ont été largement évitées hier ; la promiscuité liée au jeu, lors des phases de coup de pied arrêtés notamment, n’ayant bien sûr pas pu être proscrite par contre.

Les interviews à l’issue d’une rencontre sont possibles, mais seulement derrière un plexiglas.

Malgré le peu d’entraînements collectifs qu’ils ont pu avoir avant les rencontres de ce week-end (à peine l’équivalent deux matchs entiers à 11 contre 11 en général), les joueurs ne se sont aucunement plaints de cette reprise et de ces protocoles.

Au contraire, le capitalisme allemand est puissant et triomphant, il sait très bien faire les choses pour que tout se déroule sans accrocs.

Les propos dans la presse française du Marseillais Benjamin Stambouli, joueur du Schalke 04, sont à cet égard très évocateurs :

« La perception de cette crise et la façon de la gérer ont été différentes entre les deux pays. C’était plus souple ici avec la réouverture plus rapide des magasins.

Je me souviens de la fameuse phrase du président Macron sur le fait qu’on soit en guerre, elle m’a beaucoup marqué. J’ai vraiment pris conscience de la gravité de la situation. En France, il y a eu un vrai confinement d’où la naissance d’une crainte légitime. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel a répété vouloir faire confiance aux comportements de ses concitoyens, en réclamant discipline et rigueur.

Attention, je ne dis pas que la gestion en France était mauvaise, mais il y avait juste un peu plus de liberté et moins de crainte ici. Pour nous, c’est la suite logique de reprendre le championnat, avec des conditions sanitaires strictes.

Le club nous a mis à l’aise de suite. Avec un message clair : si on avait peur pour notre santé, notre vie, on pouvait rester chez nous, sans aucune amende ou sanction morale. C’est super parce qu’on ne nous a jamais mis le couteau sous la gorge.

Le dialogue a toujours été présent. Cette liberté de décision est fondamentale et le comportement du club a été classe. »

L’international français et défenseur du Bayern de Munich Benjamin Pavard, a eu des propos de la même teneur :

« je pars du principe que si le gouvernement autorise les matches, cela veut dire qu’il estime que les conditions sont réunies. »

Dans le même temps, lui et les autres joueurs de son équipe ont accepté sans broncher de laisser 20 % de leur salaire au club, ce qui en général est loin d’être aussi simple dans de nombreux clubs d’autres pays.

Tout cela peut sembler l’anecdotique et est de fait entièrement secondaire. Cela reflète cependant la vigueur du capitalisme allemand. Il a les moyens de réagir, de s’opposer à la population, de décider, de mettre en place. Rien qu’avec cet exemple on voit très bien que ce pays a l’hégémonie dans l’Union européenne et que la France ne suit pas. Imagine-t-on les couches dominantes françaises accepter cela passivement ? Soit elles voudront encore plus se rattacher à l’Allemagne, soit elles chercheront au contraire à s’en décrocher. Dans les deux cas on a une poussée capitaliste autoritaire, très autoritaire, en perspective.

 

Catégories
Politique

Crise sanitaire: comment l’Allemagne et l’Autriche contrastent avec la France

La gestion millimétrée de la crise sanitaire provoquée par le covid-19 de la part de l’Allemagne et l’Autriche montre que la France est structurellement en perdition. C’est inquiétant pour le passé de par ce que cela révèle, mais également de par ce que cela augure. Le capitalisme français va vouloir relancer brutalement la machine pour ne pas se faire déclasser.

L’Autriche a procédé mardi 14 avril 2020 à un déconfinement partiel, avec les magasins de moins de 400m² pouvant ouvrir, soit 15 000 commerces, à quoi s’ajoutent les jardins publics et les magasins de bricolage et de jardinage. C’est un contraste saisissant avec le discours la veille du président français précipitant la France dans un confinement d’au moins un mois de plus.

L’Autriche relance sa machine économique de manière claire, tout en gérant de manière stricte : dans les transports en commun et les commerces on est obligé de porter un masque, tout comme dans les supermarchés depuis une dizaine de jours, avec des masques qui sont… donnés aux entrées.

Car des masques il y en a, tout comme des lits de réanimation il y en a dans les hôpitaux allemands. Les capitalismes allemand et autrichien tournent à plein régime et peuvent se le permettre. La raison est très simple à comprendre : de tête de pont américaine, l’Allemagne de l’Ouest s’est transformée en Allemagne unifiée puissante. Quant à l’Autriche, elle est devenue son satellite. Les deux sont partie à l’assaut des pays de l’Est, pratiquant une colonisation économique massive, tout en profitant d’une immigration massive, encore renforcée avec la crise syrienne.

Rien que là, malgré le confinement, l’Allemagne a organisé des charters et des voyages individuels pour des travailleurs roumains pour les récoltes et l’Autriche des auxiliaires de santé roumaines ! Faut-il un pays capitaliste puissant, sans gêne, pour être tranquillement en train de mettre en place de tels voyages !

Et le choix du 14 avril 2020 pour le déconfinement ne doit rien au hasard : l’Autriche est un pays enferré dans le catholicisme et « libérer » les esprits au moment de Pâques est un choix politique culturellement puissant effectué par le premier ministre Sebastian Kurz, né en… 1986. Il ne faut pas se leurrer et bien sûr voir qu’ici l’Autriche sert de laboratoire à l’Allemagne, où Angela Merkel déroule tranquillement sa gestion de la crise.

Mais les faits sont là : on a ici des exemples de capitalisme efficaces, formant d’ailleurs le cœur de l’Union européenne et regardant d’un air à la fois ahuri et mécontent les pays méditerranéens toujours si turbulents à chaque occasion. Il va de soi qu’un tel décalage avec l’Allemagne est inacceptable pour le capitalisme français, ce qui lui met une pression de plus pour se relancer le plus vite possible… sans en avoir les moyens.

Il faut, pour comprendre l’arrière-plan, regarder un tableau comparatif (au 14 avril 2020).

Nombre de morts

Nombre de morts par million d’habitants

Nombre de tests de dépistage

Nombre de tests de dépistage
par million d’habitants
France

15 729

241

333 807

5 114

Allemagne

3 294

39

1 317 887

15 730

Autriche

384

43

151 796

16 854

Il suffit d’ajouter à cela que la France avait avant la crise plus que moitié moins de lits de soins aigus que l’Allemagne, moitié moins que l’Autriche, mais également moins que la Suisse, la Grèce, la Slovaquie, la Lituanie, le Portugal, la Lettonie, la Tchéquie, etc.

Impossible de voir ici en la France une puissance majeure. Et pourtant son système de santé est littéralement le meilleur au monde ! Sauf qu’il est entièrement au service du capitalisme français. Quand tout va bien, il tourne bien… mais la crise venue, il révèle ses fondements. Et c’est en fait valable pour tout en France, depuis les ingénieurs jusqu’à l’armée.

Quand tout va bien, la France déroule. Mais dès qu’il y a un choc, tout s’effondre comme un château de carte. C’est littéralement une caractéristique de l’État et du capitalisme français et c’est ce qui explique les « sauvetages » en catastrophe (les figures les plus connues étant Clemenceau, Pétain et De Gaulle, puis de nouveau De Gaulle). Cet appel à un sauveur par en haut risque d’en être que plus prégnant de par cette « tradition » réactionnaire.

Cela sera d’autant plus vrai s’il y a une grande déception, un grand désarroi. En Allemagne et en Autriche, il est ouvertement dit qu’il y en a pour des mois… En France, il est vendu des solutions clef en main qui ne servent que le populisme.
Catégories
Politique

La faillite de l’idéalisme européen face au Covid-19

L’Union européenne est d’abord un marché commun, mais elle repose aussi sur un idéalisme fort consistant en le rêve d’une coexistence transnationale et d’une puissance collective. Face à une crise majeure comme celle que nous vivons actuellement avec le Covid-19, tout l’édifice s’effondre et ce sont les enjeux nationaux qui priment logiquement.

La situation est rude, c’est celle d’une faillite. L’Union européenne n’a pas été en mesure de lancer des achats groupés pour les masques, les sur-blouses, les gels hydroalcooliques, etc., alors qu’une procédure le permettant avait pourtant été mise en place suite à la crise de la grippe A (H1N1) il y a dix ans.

Les ministres des finances des pays de l’Union européenne sont parvenus malgré tout à un accord jeudi soir consistant en une série de mesures pour 500 milliards d’euros. Là aussi, ce n’est qu’une façade masquant des tensions très profondes.

Rien que cette réunion des ministres des finances, aboutissant à un accord jeudi soir, a en fait été précédée d’une première réunion en début de semaine qui avait été catastrophique. Les ministres des finances s’étaient écharpés pendant toute une nuit, en commençant à 16h mardi pour ne finir qu’à 8h du matin mercredi sans aucun accord, certain s’endormant même devant leur écran de téléconférence, d’autre s’éclipsant pour des coups file en apartés, etc.

Ce sont les Pays-Bas qui ont endossé le rôle du pays contestataire, refusant de payer pour les autres. En réalité, la position hollandaise est portée de manière bien plus large et n’a rien de nouvelle. En février déjà, lors du sommet européen extraordinaire consacré au budget de la période 2021-2027, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte était venu avec une pomme et une biographie de Chopin. Il expliquait aux journalistes que c’était pour tromper l’ennui, car il n’y avait « rien à négocier », refusant par la suite d’être séparé des représentants danois, autrichiens et suédois, sur la même position que lui.

Ces tensions se sont exacerbées depuis le début de la crise sanitaire, paralysant toute possibilité d’action et d’organisation commune. On a ainsi des « nordistes » adaptent de la rigueur budgétaire refusant de payer pour les « latins » et leurs dettes abyssales, leurs infrastructures mal gérées et leurs populations indisciplinées.

Le contraste est saisissant en effet entre une Allemagne où, avec un part du budget moindre, le système de santé encaisse assez bien le choc et la France où, malgré d’immenses moyens, les places en réanimation sont trop peu nombreuses et les hôpitaux doivent recruter à la hâte des étudiants, des infirmières libérales ou des médecins d’autre secteurs. C’est la même chose pour les tests, massifs en Allemagne, mais en pénurie en France, en Italie. Pareil encore pour les masques, introuvables chez nous, alors qu’en Autriche ils sont distribués gratuitement quand on fait ses courses en supermarché.

On a donc une Union européenne disparate, avec des particularités non pas simplement régionales, mais relevant de toute une culture, de tout un état d’esprit national propre à chaque pays… et bien entendu à la situation du capitalisme. Les idéalistes européens ont cru, ou prétendu croire, qu’il suffisait de faire sauter les barrière douanières pour les marchandises, pour que les populations suivent et s’unissent, que l’Union européenne prenne le dessus.

En réalité, ce sont au départ les États-Unis qui ont poussé à l’unité ouest-européenne et désormais c’est l’Allemagne qui a le dessus… Au grand dam par exemple d’un Jean-Luc Mélenchon, un social-chauvin revendiqué qui veut que ce soit la France qui prime.

Et avec la crise, cette unité par en haut vacille ou en tout cas témoigne que les puissants font ce qu’ils veulent. L’exemple le plus marquant est celui de l’absence de « coronabonds » ou « eurobonds ». Cela consisterait à mutualiser de la dette entre tous les pays européens, en souscrivant des obligations européennes sur les marchés financiers. La France est pour, l’Italie imagine difficilement s’en sortir sans cela tellement le pays est endetté, mais les pays aux budgets plus équilibrés ne veulent logiquement pas en entendre parler, à commencer par l’Allemagne.

Un pays, une nation, est capable d’assumer collectivement (de manière démocratique ou non) une dette. Une union d’échange commerciale ne le peut pas et l’Union européenne apparaît de plus en plus comme n’étant rien de plus que cette union commerciale, ce grand marché commun sans frontière pour les marchandises… ou bien une utopie réactionnaire au service d’une puissance majeure, en l’occurrence en ce moment l’Allemagne.

Il est bien connu que la ligne d’Emmanuel Macron est de coller à l’Allemagne. Mais le moteur franco-allemand qui porte cette union commerciale se fait de plus en plus faible, de moins en moins puissant. Les compromis sont de plus en plus difficiles à obtenir et de plus en plus coûteux.

En l’occurrence, la France, à l’idéologie profondément keynésienne, pousse pour un « plan de relance », mais les libéraux plus stricts ne peuvent accepter que soit dépensé de l’argent sans contre-partie derrière, ce que l’Italie considère comme une entorse à sa souveraineté, etc. L’Allemagne a accepté un compromis cette semaine, poussant les Pays-Bas à reculer, mais cela reste très fragile et surtout, peu contraignant pour les économies les plus solides et peu efficace pour les capitalismes plus faibles.

Le ministre hollandais ayant de toutes manières tenu à préciser :

«Ce qui a été décidé nous convient. Mais pour chaque euro du MES [mécanise européen de solidarité] qui sera dépensé sur l’économie, les règles normales de la conditionnalité devront pleinement s’appliquer».

L’Union européenne sortira très affaiblie de la crise sanitaire actuelle et aura bien des difficultés à affronter collectivement la crise économique qui va suivre. Au milieu de tout cela, la France apparaît de plus en plus comme un maillon faible, de par notamment son incapacité à considérer réellement la crise, à envisager que tout puisse s’effondrer.

Gageons que la fin de l’idéalisme européen agisse comme un électro-choc en France, poussant à la prise de conscience… et pas dans un sens chauvin. La Gauche a un défi face à cette crise sanitaire, cette crise du capitalisme : comment échapper au Charybde du nationalisme autoritaire et au Scylla libéralisme libertaire pour qui il faut tout continuer comme si de rien n’était ?

Catégories
Politique

Il y a trente ans, la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989

Le mur de Berlin qui s’est effondré il y a trente ans le 9 novembre 1989 signifiait la réunification tant attendue de l’Allemagne. La déchirure qu’avait connu ce pays se terminait enfin, pour la plus grande joie de la population. Que certains comme Jean-Luc Mélenchon y voient une « annexion » reflète une incompréhension complète de l’histoire allemande et en particulier de la ville de Berlin.

Pour comprendre le sens de la chute du mur de Berlin, il faut retracer ce qui s’est passé depuis 1945. Cette année-là ne fut pas du tout perçue par les Allemands comme celle de la libération, mais bien comme une défaite. Les communistes étaient horrifiés par la mentalité dominant la quasi totalité des gens.

Ils accentuèrent alors encore plus leur volonté d’unité avec les socialistes et proposèrent directement une fusion. Les socialistes étaient en grande partie d’accord, mais ils se méfiaient des communistes et exigeaient que cela devait prendre du temps.

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ne voulaient évidemment pas en entendre parler. Ils appuyèrent donc la droite des socialistes, qui firent scission. Il y avait alors deux centres : un à Berlin avec Otto Grotewohl, l’autre à Hanovre avec Kurt Schumacher.

La pression de la guerre froide précipita la tendance. Dans la zone contrôlée par les soviétiques, les socialistes s’unifièrent avec les communistes, alors qu’à l’ouest sous l’égide de Kurt Schumacher les socialistes mirent en place un SPD très violemment anti-communiste, le parti communiste se faisant rapidement interdire, avec des interdictions massives d’emploi pour eux dans la fonction publique.

Au départ, l’Allemagne de l’Est ne cessa d’appeler à l’unification de l’Allemagne. Mais avec la « coexistence pacifique » finissant par triompher, cela fut abandonné. L’hymne à l’est, Auferstanden aus Ruinen (en français « Ressuscitée des ruines »), perdit ses paroles qui soulignaient l’unité allemande. Le régime est-allemand ne se définit plus alors comme la partie démocratique de l’Allemagne, mais pratiquement comme un autre pays. Le traité fondamental RFA-RDA entérine cette coupure entre deux États, pratiquement deux pays.

Il faut toutefois comprendre qu’il y avait Berlin-Ouest et qu’au cours de ce processus, cela posait problème à la ligne nouvelle de la RDA, car affirmer un pays nouveau est une chose, posséder une enclave sur son propre territoire en est une autre.

Il faut souligner ici que Berlin-Ouest ne relevait officiellement pas de la RFA. Dans les faits, c’était bien le cas, mais officiellement c’était une sorte d’entité autonome. En murant Berlin-Ouest en 1961, la RDA coule pour ainsi dire dans le béton cette entité autonome, afin d’être en mesure d’affirmer le caractère désormais national de la RDA.

C’était là totalement vain. Toutefois, la population encadrée par un État satellite d’une URSS surpuissante et conquérante dans les années 1970 et 1980 ne fut pas en mesure de s’y opposer. Seuls deux courants politiques s’y opposèrent.

Il y eut ainsi le KPD/ML, une organisation ouest-allemande se revendiquant de Mao Zedong qui créa des sections à l’Est et appela à l’unification. Ces sections furent écrasées au bout de quelques années.

Il y eut surtout les néo-nazis, dont la mouvance explose parallèlement à l’affirmation de la RDA comme étant pratiquement une nation. Pour cette raison, à la tombée du mur, la violence néo-nazie en Allemagne de l’est fut immense et d’une brutalité extrêmement forte. Ces derniers jours en Allemagne, il y eu une très importante vague de messages sur Twitter, très largement médiatisée, traitant des #baseballschlaegerjahre (les années des frappeurs à la batte de baseball).

Pour avoir un équivalent, il suffit d’imaginer une petite ville, avec des cités dortoirs comme on en a en France et au lieu qu’il y ait des groupes de « racaille » formés de déclassés semi-criminels, il y avait des gangs néo-nazis quadrillant ce territoire formant une « zone nationale libérée ».

Il a fallu une énorme mobilisation antifasciste pour y mettre relativement un terme. Il est toutefois considéré que les succès à l’est de l’AFD reposent en bonne partie sur toute une génération d’anciens jeunes néo-nazis arrivés à l’âge adulte et servant de base populaire « sérieuse » à ce mouvement.

C’est l’un des sous-produits ignobles de la séparation de l’Allemagne, cette horreur qui a défiguré un pays et un peuple, comme il défigure encore le peuple coréen aujourd’hui. On ne peut pas couper un peuple en deux. La chute du mur de Berlin était en ce sens inévitable et c’était une affirmation démocratique inévitable.

Catégories
Culture

De l’Allemagne (1813) par Madame de Staël : un romantisme de la raison

Madame de Staël est un auteur de grande envergure, avec ses contradictions et ses réalisations, elle est une figure de l’héritage national français propre à s’universaliser, qui a profondément marquée la littérature de notre pays. Elle représente un point d’aboutissement, sur la ligne de crête maximale atteinte par le mouvement rationaliste tel que porté par la bourgeoisie de notre pays sur le plan culturel avant que celui-ci ne bascule progressivement dans l’irrationnel et la décadence au cours du XIXe siècle.

caspar david friedrich - woman before going down sun

Toutes les contradictions de cet auteur tiennent bien sûr à ce qu’elle représente d’abord : la jonction entre l’esprit rationnel des Lumières et la période ambiguë du Romantisme qu’elle ouvre dans notre pays par une de ses œuvres majeures : De l’Allemagne, un essai publié en 1813, sous Napoléon Ier.

> Lire également : Adolphe de Benjamin Constant: «mon mouvement naturel est de fuir pour délibérer en paix»

Germaine de Staël découvre l’Allemagne lors d’un voyage en 1803-1804. À vrai dire, « l’Allemagne » n’existe pas alors sous la forme d’un État unifié. Formellement, le territoire allemand reste « le Saint Empire romain germanique » du Moyen Âge avec ses institutions féodales. Mais dans les faits, il est placé sous la tutelle de l’Empire d’Autriche au sud et de la Prusse au nord. La République française du Premier Consul Bonaparte (qui sera sacré empereur à la fin de l’année 1804) occupe toute la rive gauche du Rhin, où la féodalité a été abolie par le haut au profit de la mise en place de départements régis par la loi française et notamment le Code civil proclamé justement en 1804.

Madame de Staël est alors déjà plus en moins en exil en raison de son opposition à Napoléon Bonaparte qu’elle tient à juste titre pour un tyran ayant trahit les aspirations libérales des Lumières. Lors de son séjour, elle rencontre des auteurs aussi conséquents que Goethe ou Schiller. Elle prend même la peine d’apprendre l’allemand pour mieux s’imprégner de l’esprit de ces intellectuels exprimant la nation allemande sous une forme libérale, mais tournée vers le peuple et la sensibilité de la personne.

Ce qui va profondément la fasciner, c’est la reconnaissance de cette double dignité de la personne en tant qu’individu, de ses émotions et de sa sensibilité, comme base concrète et authentique pour exprimer le réel, et de celle du peuple comme abstraction collective définissant justement la personne et ses sens selon la logique de l’héritage. En revanche, elle ne perçoit pas, ou pas complètement, en raison de son appartenance de classe, que cette démarche est une unification par le haut de la nation allemande, traduisant une volonté que nous dirions aujourd’hui populiste et non populaire. Mais il faut aussi dire, qu’au moment où elle écrit, cette dimension n’est pas encore clairement établie en Allemagne, et qu’en France, cette démarche sera plus clairement affirmée par d’autres comme Chateaubriand ou plus tard et en pire Victor Hugo.

Quoi qu’il en soit, la rédaction de De l’Allemagne suivra donc cette expérience, mais avec un décalage de plusieurs années. La première version était prête en 1810, mais l’ouvrage ne sera publié qu’en 1813 à Londres. Il connaît un succès immédiat, et il est réédité dès l’année suivante. Il faudra attendre toutefois la chute de Napoléon en 1815 pour qu’il soit formellement autorisé à la publication en France.

Madame de Staël a donc rédigé cet ouvrage dans le cadre de son exil dans son domaine familial de Coppet, où elle animait une sorte de « Salon », c’est-à-dire un réseau international d’intellectuels libéraux entendant poursuivre l’élan rationnel des Lumières sous une forme qui se voudrait « démocratique », en tout cas tournée vers le progrès humain, le bien commun et la culture populaire. Mais cela sous une forme littéraire, abstraite et surtout et très concrètement coupée des masses.

Le succès littéraire de De l’Allemagne vient en fait de l’originalité et de l’audace de sa thèse qui attaque frontalement le formalisme néo-classique défendu officiellement par l’Empire de Napoléon Ier en matière littéraire et plus largement artistique. Ayant pris le temps de saisir et définir ce qu’elle appelle la « poésie germanique » elle propose ensuite de le constituer en un genre universel : la littérature romantique. Elle expose en quoi cette démarche consiste et en quoi elle s’oppose au néo-classicisme alors en vigueur en l’emportant sur ce dernier.

Voici comme madame de Staël pose sa thèse :

« La question pour nous n’est pas entre la poésie classique et la poésie romantique, mais entre l’imitation de l’une et l’inspiration de l’autre. La littérature des Anciens est chez les Modernes une littérature transplantée : la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène et c’est notre religion et nos institutions qui l’ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des Anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères ; car ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu qu’ils se conformassent aux lois d’après lesquelles les œuvres des Anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces œuvres soient changées. Mais ces poésie d’après l’antique, quelque parfaites qu’elles soient, sont rarement populaires, parce qu’elles ne tiennent, dans le temps actuel à rien de national.

La littérature romantique est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau ; elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire : son origine est ancienne mais non antique (…) elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir : le génie qui l’inspire s’adresse immédiatement à notre cœur et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme le plus puissant et le plus terrible de tous. »

Madame de Staël pose ici les choses d’une manière particulièrement significative, on peut distinguer deux aspects dans sa position. D’une part, il faut commencer par voir ce qui est borné, dépassé par notre époque. Tout d’abord, Madame de Staël reste une intellectuelle libérale, propre à la bourgeoise, certes avancée et encore capable de proposer un élan progressiste, mais tout de même abstraite. Elle a le souci de produire une littérature moins soucieuse d’une esthétique aristocratique et vaniteuse que de se conformer à un esprit collectif, populaire et national, mais elle le fait sous une forme cédant au mysticisme, avec une certaine fascination pour la religion, l’idéalisation et même l’irrationnel. Même s’il faut reconnaître qu’elle reste tout de même sur ce plan loin du lyrisme possédé de son contemporain Chateaubriand, qui a déjà publié à cette époque son réactionnaire Génie du Christianisme. Surtout, elle le fait dans une forme qui reste avant tout individuelle, comme une exploration de soi.

> Lire égalementMadame de Staël : aux sources du féminisme libéral, borné et insuffisant

Toutes ces choses sont précisément ce qui borne aujourd’hui encore la bourgeoisie dans son rapport au réel et on perçoit déjà ces failles dans la démarche de Madame de Staël. Pour autant, celle-ci a aussi incontestablement une dimension progressiste et universelle, qui explique que malgré ce que cette œuvre représente pour notre héritage national, elle n’est cependant pas assumée par les nationalistes de notre époque.

Toute la démarche de Madame de Staël est en effet aussi une reconnaissance du mouvement de la matière en terme historique, même si elle l’exprime avec des termes emprunts d’idéalisme. L’idée même que sur le plan culturel il y ait des périodes qui se succèdent et que la nature d’une personne liée à une période ne procède pas d’une essence idéale mais de circonstances historiques, cela est une chose absolument déterminante. Madame de Staël assume la nécessité des ruptures et des progrès comme un principe même du mouvement historique. Et elle le fait sans rejeter l’héritage du passé en soi, mais comme dépassement nécessaire et inévitable.

Plus encore, le fait qu’elle affirme que la culture soit déterminée par une dimension collective, exprimée par la sensibilité, les impressions, les émotions, comme reflet de la vie réelle, donnant toute sa dignité à un peuple et à ce qu’elle appelle son « génie » national donne à sa démarche une capacité universelle, exprimant la dignité du réel sans céder au chauvinisme, ce que traduit le titre en lui-même à sa manière.

En raison de cela, par ce qu’elle parvient à exprimer et par les perspectives qu’elle ouvre, Madame de Staël reste une référence, une figure pour l’histoire de la Gauche au plan intellectuel et culturel dans notre pays. Cela en considérant bien sûr ses insuffisances et la nécessité justement de dépasser ce qu’elle représente, en affirmant le réalisme dans la littérature, la nécessité de refléter la vie réelle, la vie populaire dans son existence concrète et ses expériences variées et de le faire sur une base rationnelle, dans une perspective d’ouverture, de fusion toujours plus poussée.