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Sommet de l’OTSC à Yerevan: la fuite en avant suicidaire de l’Arménie

D’où que l’on regarde, le sort de l’Arménie semble scellé dans la montée à la guerre.

L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) réunissant autour de la Russie la Biélorussie, le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizistan a tenu jeudi 24 novembre une réunion à Yerevan en Arménie. Pour l’Arménie, il s’agissait d’une occasion de tenter de mettre la pression sur son protecteur russe afin d’obtenir un positionnement clairement agressif dans le cadre de son conflit avec l’Azerbaïdjan.

L’OTSC n’a en effet jusqu’aujourd’hui pris aucune position sur ce conflit, ni sur la question du Karabagh arménien, ni même sur les agressions menées par Bakou sur le territoire arménien en lui-même. Lorsque la Russie est intervenue en novembre 2020 au Karabagh, cela a été de son propre chef, malgré les appels du régime arménien à ses alliés de l’OTSC à intervenir.

Or, le régime arménien dirigé par Nikol Pashinyan s’est montré depuis un satellite tout à fait discipliné dans le cadre de cette alliance puisqu’il n’a pas hésité à envoyer des troupes réprimer entre le 6 et le 11 janvier 2021 de larges manifestations qui secouaient le régime Kazakh, allié de
Moscou, qui craignait la chute de ce régime en faveur d’un gouvernement pro-occidental.

Face donc aux récentes agressions de Bakou sur la frontière arménienne, réclamant l’ouverture à travers le territoire arménien d’un « corridor de circulation » pour relier l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, et au-delà à la Turquie, le régime arménien multiplie tout azimut les appels pour tenter d’impliquer au maximum les grandes puissances dans ce conflit.

Ainsi, il est organisé à Paris une rencontre entre parlementaires français et le président de la République auto-proclamé de « l’Artsakh », c’est-à-dire du Karabagh arménien en Azerbaïdjan, Araïk Haroutiounian, prévue pour le 7 décembre. Dans le même ordre d’idée, le régime a laissé s’exprimer une manifestation pro-occidentale dénonçant la passivité de l’OTSC et revendiquant une alliance avec l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique à Yerevan durant la visite de Vladimir Poutine en Arménie à l’occasion du sommet de l’OTSC. Des drapeaux ukrainiens ont même été brandis durant la manifestation, avec des slogans dénonçant l’occupation russe.

Le président Nikol Pashinyan lui-même a exprimé ouvertement ses reproches à l’organisation en tentant d’obtenir une position ferme sur une éventuelle intervention en cas d’attaque de l’Azerbaïdjan. Cela correspond à une opinion largement exprimée dans les couches dirigeantes de l’État arménien et même son élite universitaire, comme quoi l’Arménie serait une sorte d’île n’ayant rien à faire en Orient et devant tout faire pour se connecter à l’Europe occidentale et aux États-Unis, selon la même logique qu’a développé le régime israélien ou celle que voudraient suivre certains mouvements nationalistes kurdes en Syrie par exemple.

Mais de toute manière, il est inutile de chercher de la cohérence à la politique du régime arménien, il est en fait littéralement aux abois, ayant cherché à négocier un rapprochement avec la Turquie, en arrêtant et en extradant sans conditions par exemple en septembre deux combattants kurdes des HPG/YPG ayant cherché à se réfugier en Arménie, tout en multipliant les signes de soumission à l’influence de la France, par le relais de sa diaspora et par celui de l’Organisation de la Francophonie, et en poussant dans le même temps la Russie à s’engager plus directement à ses côtés.

Le fait est que le sol se dérobe sous les pieds de l’Arménie et que son régime cherche désespérement de l’air pour échapper à l’étranglement turco-azerbaïdjanais qui cherche à le mettre à genou, et éventuellement à l’écraser militairement.

Le prix de toutes ses années de corruption nationaliste, engagée depuis la Perestroïka dans les années 1980, est cher pour l’Arménie d’aujourd’hui. Il est dramatique de constater à quel point les Arméniens ont été ni plus ni moins écrasés par l’Azerbaïdjan, et à quel point ils ont tout fait pour participer à ce massacre général et attiser les haines.

La situation, totalement tragique pour l’Arménie et les Arméniens est désormais la suivante :

  • La Russie et l’OTSC, dont l’unité s’effrite face à la guerre en Ukraine, n’interviendront pas dans un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Moscou ayant signifié que sa position était que la question des frontières devait être clarifiée sur la base de l’intégrité territoriale, ce qui implique que le Karabagh arménien est totalement suspendu à la Russie, et que l’Arménie devait accepter un corridor de circulation Est-Ouest sur son territoire.
  • La priorité pour Moscou est de maintenir coûte que coûte une influence sur Bakou, avec qui un corridor Nord Sud a été décidé.
  • L’Arménie ne peut se retirer de l’OTSC malgré tout, le président biélorusse ayant clairement signifié la centralité de la guerre en Ukraine, et que toute défaite russe sur ce front impliquait un effondrement des régimes liés à Moscou, comme le sont celui de Minsk et de Yerevan de fait, et la fin de l’OTSC de toute manière.
  • L’Azerbaïdjan triomphe diplomatiquement, ayant annoncé avoir plus d’influence dans l’OTSC que l’Arménie sans même en faire partie et en poursuivant d’ailleurs pendant le sommet de l’OTSC ses provocations frontalières sur l’Arménie.
  • Malgré toute l’agitation du régime arménien, aucune puissance occidentale ne parle du Karabagh arménien, sinon pour accuser la Russie d’y maintenir des troupes, et s’il est envisagé par la France de s’opposer à une expansion turque sur le territoire arménien en lui-même, le Karabagh arménien aux mains des russes est lui totalement abandonné à son sort devant l’Azerbaïdjan.
  • L’Iran en pleine agitation sociale et politique, est potentiellement hors de capacité d’intervenir massivement contre une attaque de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, malgré des annonces faites en ce sens.
  • Le Sud Caucase est potentiellement à la portée d’une attaque panturque coordonnée par Bakou et Ankara, établissant un corridor de circulation en l’imposant à l’Arménie par une victoire militaire.

Alors que la Turquie, puissance du capitalisme bureaucratique expansionniste, se trouve aux portes d’un choix historique : ou bien l’expansion et donc la guerre, ou bien le reflux, que le régime turc est chauffé à blanc sous le poid de ses propres préjugés nationalistes, et que son allié azerbaïdjanais à le fusil à la botte, prêt à se ruer sur le Karabagh arménien et l’Arménie, le régime arménien a choisi le suicide de la fuite en avant, n’ayant de fait plus d’espace dans la Crise qui monte et le repartage du monde allant à la guerre mondiale qui se précise chaque jour un peu plus.

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Les jours du Karabagh arménien sont comptés

Tout est en place pour le drame.

Ilham Aliyev, le président de l’Azerbaïdjan, devant un monument aux morts avec une carte où une partie actuelle de l’Arménie est annexée

Le régime azerbaïdjanais multiplie les provocations anti-arméniennes depuis la fin du mois d’octobre 2022, lançant incidents de frontières sur incidents de frontières, célébrant de manière outrancière les deux ans de la victoire du régime sur l’Arménie et faisant circuler des cartes montrant le territoire arménien coupé par un corridor reliant l’Azerbaïdjan à son enclave, jadis arméno-turque à l’époque soviétique, du Nakhitchevan et surtout, avec un effacement complet du Karabagh arménien.

Sur ces cartes, la capitale du Karabagh arménien, appelé Stepanakert, en hommage au plus grand révolutionnaire arménien d’Azerbaïdjan, Stepan Chahoumian (1878-1918), est rebaptisé « Khankandi », à la fois pour annoncer la volonté ouverte d’effacer les Arméniens y vivant, mais même encore, toute trace évoquant de quelque manière que ce soit le passé arménien, et révolutionnaire, de l’Azerbaïdjan.

Le but est de liquider toute référence au passé soviétique, confrontant directement le régime raciste et chauvin du président Ilham Aliyev à ses propres mensonges quant à sa démarche en fait nationaliste.

Tout est en réalité prêt à une vaste offensive militaire sur le Karabagh dans le but d’y mener une épuration ethnique des Arméniens, y compris la réannexion d’une partie de leur patrimoine historique au profit de la minorité nationale portée à bout de bras par le régime des Outis, représentant quelques milliers de personnes.

Les choses en sont au point que le dirigeant religieux de cette communauté, Robert Bagratovitch Mobili, s’appelle en réalité Mobilyan; comme tous les derniers Arméniens qui se sont maintenus en Azerbaïdjan, il a été poussé à nier son arménité, en se prétendant descendant des antiques « Albanais du Caucase », dont les Outis seraient les héritiers aujourd’hui. Cette fiction permet de nier toute présence historique des Arméniens en Azerbaïdjan, et aucun régime occidental ne condamne cette ligne ni ce qu’elle annonce : la liquidation pure et simple du Karabagh arménien.

Plus même, le régime azerbaïdjanais a obtenu ces derniers jours l’aval complet de la France et des États-Unis d’Amérique pour liquider de fait le Karabagh arménien. Le président Macron ayant dit que sa ligne rouge était le territoire souverain de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie en 1991, signifiant donc que le Karabagh, à cette date Oblast dissident de la RSS d’Azerbaïdjan elle-même sécessionniste de l’URSS, fait partie du territoire azerbaïdjanais. Bien sûr le Karabagh était en 1991 un Oblast arménien dans le cadre de la RSS d’Azerbaïdjan, mais de cela il n’est jamais question lorsque la diplomatie française aborde cette question.

Les États-Unis ont même pris position par la voix du secrétaire d’Etat Antony Blinken en corrigeant Emmanuel Macron sur le fait que toute solution, y compris donc de découper le territoire arménien pour y ouvrir un corridor au profit de l’Azerbaïdjan.

L’idée des uns et des autres est de pousser le régime d’Aliyev à se confronter aux Russes, qui ont annoncé de leur côté leur volonté de se maintenir indéfinement au Karabagh arménien pour le protéger. Cette présence étant vu autant par Paris que par Washington comme la cause de la durée de ce conflit. Mais la vérité est surtout qu’il s’agit de prendre la main sur cette région, en y écrasant la présence russe afin de l’affaiblir.

Armé jusqu’aux dents par l’Occident, et d’ailleurs aussi par la Russie, et chauffer à blanc par la propagande furieuse de son propre régime, l’Azerbaïdjan d’Aliyev est donc prête désormais à frapper l’ultime coup sur le Karabagh arménien, avec le feu vert français et américain, comptant jeter dans la guerre le peuple azerbaïdjanais, quitte à liquider les Arméniens du Karabagh.

Qui sauvera désormais les Arméniens du Caucase ? Le funeste sort qui attend tragiquement les Arméniens du Karabagh doit être un signal sur le fait qu’il y a rien à attendre de l’OTAN, en l’espèce des États-Unis et de son allié, l’État bourgeois français. Toutes les organisations arméniennes et tous les partis politiques qui se sont compromis lamentablement avec l’État français et sa meurtrière politique belliciste concernant l’Arménie doivent mourir de honte désormais : elles auront aussi sur les mains et sur leur front leur part du sang et des larmes des Arméniens du Karabagh condamnés devant la fureur que l’impérialisme français contribue à lancer contre eux.

Seule une Gauche assumant son héritage historique, assumant le passé révolutionnaire et soviétique des années 1920-1940, assumant de se confronter à l’impérialisme français et ses trahisons est en mesure de défendre ce qui restera de l’Arménie et des Arméniens dans un Caucase transformé en poudrière par les vélléités impérialistes.

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Septembre 2022 : que restera-t-il de l’Arménie ?

La situation est catastrophique.

Depuis maintenant plus d’une semaine les forces armées de l’Azerbaïdjan assaillent les frontières de la République d’Arménie. Les opérations ont jusque là fait officiellement plus de 280 morts de chaque côté parmi les militaires, et l’Azerbaïdjan occuperait plusieurs dizaine de km2 du territoire arménien.

Depuis novembre 2020, et de fait déjà auparavant, il est attentivement suivi la situation se développant en Arménie et plus largement dans le Caucase. Les personnes lisant agauche.org peuvent aisément consulter les archives documentant et analysant de manière approfondie tout ce contexte, ses implications et ses développements.

Il était annoncé depuis l’effondrement du Karabagh arménien que les régimes nationalistes, profondément bellicistes, de Bakou et d’Ankara ne contenteraient pas de l’écrasement du Karabagh arménien. Ceci d’autant que celui-ci reste encore incomplet dans une certaine mesure, puisqu’il se maintient, péniblement, sous occupation russe.

Les développements de la guerre en Ukraine devaient immanquablement avoir des répercussions
sur le Caucase, et pour l’Arménie, cela signifiait de notre point de vue, que c’était son existence
même en tant qu’État qui était en jeu.

Conformément à nos analyses donc, les régimes de Bakou et d’Ankara s’élancent dans la bataille pour le repartage du monde, sur la base de leur idéologie guerrière et expansionniste du « pantourisme ». Plus spécifiquement même, sur l’idée considérant que l’Azerbaïdjan et la Turquie forment « deux États, mais une nation ».

Voici les éléments d’analyse qu’il faut prendre en compte ici :

– La Turquie et l’Azerbaïdjan forment une alliance sur la base idéologique du pantouranisme (c’est-à-dire de l’idée d’unifier un supposé ensemble de pays « turcs ») allant au fascisme sur le plan interne, et justifiant sur le plan externe un écrasement large, sinon total de l’État arménien.

Il faut donc voir au-delà de la question de la réoccupation et de l’épuration ethnique du Karabagh arménien. La charge nationaliste attendue de cette conquête est l’aspect principal sur le plan idéologique du régime de Bakou. Pour la Turquie d’Erdogan, c’est une question parmi d’autres de son idéologie néo-ottomane, sur laquelle il est assuré quasiment d’une victoire.

– L’objectif territorial vise en priorité la conquête du sud du territoire arménien, appelé le Syunik
en arménien (en Zangezur en turc), mince bande territoriale peu peuplée permettant de relier l’Azerbaïdjan à la Turquie de manière directe. A minima, il s’agit d’obtenir un « corridor » ouvert entre les deux pays, c’est-à-dire le contrôle direct de la route Latchine-Nakhtichevan qui traverse cette région.

Cela suppose bien sûr la réoccupation complète de ce qui reste du Karabagh arménien, sous protection russe. À ce stade, les troupes d’Azerbaïdjan occupent toute la ligne de crête séparant le Karabagh arménien reconquis de l’Arménie, notamment suite à la prise du mont Ichkanasar (Işıklı en turc) qui domine de ses 3550 mètres toute la partie centrale de la route que visent les Azerbaïdjanais.

À cet objectif militaire principal s’ajoute une revendication supplémentaire sur le lac Sevan, qui fait partie sur le plan hydrologique du bassin de la Koura, et qui historiquement est tourné vers la ville de Gandjak, aujourd’hui en Azerbaïdjan. La carte ci-dessous permet de voir l’étendue des revendications territoriales maximum du régime, qui imaginent donc réduire l’Arménie à la zone de sa capitale, Yerevan, et aux secteurs où sont déployées les forces russes (frontière avec la Turquie et base de Gyumri).

Mais de toute façon en réalité, les revendications azerbaïdjanaises, et turques, sur l’Arménie concernent potentiellement l’ensemble du territoire, dont selon cette perspective, l’effacement doit être à terme total, afin de souder l’Azerbaïdjan et la Turquie de manière complète, ce qui serait autant pour Ilham Alyev, le président de l’Azerbaïdjan, que pour Recep Tayyip Erdogan, dirigeant de la Turquie, un triomphe « historique » validant le militarisme et toute la rhétorique néo-ottomane folle furieuse d’Erdogan.

L’action de Bakou est soutenue par la Turquie d’Erdogan, et plus discrètement par l’OTAN à travers l’appui des services de renseignement britannique.

La Turquie a déployé ses drones d’attaque Bayraktar TB2, dont l’un s’est écrasé en Iran, officiellement de manière accidentelle. L’ouverture d’un éventuel nouveau conflit de haute intensité dans le sud-Caucase est clairement une manière d’affaiblir la Russie, et l’Azerbaïdjan tout comme la Turquie entendent saisir cette opportunité pour leur propre agenda expansionniste, alimentant la marche précipitant le monde dans la guerre.

– Une telle offensive ouvre potentiellement les possibilités de repartage du Caucase, menaçant
les positions russes et iraniennes, et donnant un éventuel espace d’intervention à la France dans le cadre de sa confrontation croissante avec la Turquie, en laissant l’Arménie se faire écraser afin de satelliser ce qui reste, reprenant de fait à son compte la stratégie russe. La Droite française, par ses figures politiques ou ses médias, y pousse avec insistance, sans que cela ne prenne encore forme d’engagement concrète.

– L’Arménie et son peuple sont désormais complètement aux abois, réalisant de manière vertigineuse à quel point leur rhétorique nationaliste fondée sur une vision romantisée à outrance d’une « Grande Arménie » illusoire, qui a nourri la vie politique du pays, masquant le militarisme et la corruption du régime a été une catastrophe.

C’est ce que tente désespérément d’enrayer le gouvernement de Nikol Pachinian, mis en place suite à une vaste révolte populaire contre le régime et cherchant aujourd’hui, mais en vain, à ouvrir un dialogue avec l’Azerbaïdjan ou la Turquie, sous l’égide de la Russie. Cela avec le seul horizon déprimant de trouver une pauvre voie d’existence comme État satellisé entre deux blocs expansionnistes, poussés de toute façon à un moment ou un autre à la confrontation.

À ce contexte lamentable s’ajoute encore les agissement des puissances occidentales, jouant toutes les cordes permettant d’affaiblir les uns et les autres pour prendre pied dans le secteur, ou du moins pour y bloquer tous leurs rivaux.

Les forces de Gauche authentiquement démocratiques et populaires doivent donc mobiliser Arméniens et Turcs de notre pays contre cet abominable machine à broyer les peuples, à dresser des murs et à faire couler le sang.

Il faut dénoncer sans aucune concession les idéologies bellicistes maquillant l’expansionnisme d’États piégés dans les contradictions du mode de production capitaliste. La Turquie comme l’Azerbaïdjan sont entraînés vers l’abyme par leurs régimes chauvins, cultivant un pseudo-romantisme identitaire et territorial flattant les pires préjugés nationaux des uns et des autres. Voilà pourquoi il faut opposer à la guerre impérialiste du capitalisme en Crise un projet, une perspective.

Cette perspective ne peut être que celle de la Gauche historique, reposant sur les valeurs les plus avancées du mouvement ouvrier. Seule la classe ouvrière échappe à la décadence, et dialectiquement ce n’est que consciente qu’elle peut transformer l’Histoire comme l’exige notre époque.

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Offensive de novembre 2021: l’Arménie à un pas de l’effondrement

Les affrontement de la mi-novembre 2021 sont un avertissement.

Il se joue pour l’Arménie une dangereuse partie qui risque bien de l’emporter en tant qu’État. Le mardi 16 novembre, les forces armées de l’Azerbaïdjan, qui avaient conquise par une guerre technologique de grande envergure l’essentiel du Haut-Karabagh arménien l’an passé, ont attaqué massivement le territoire arménien dans la région du Siunik, soit le sud du pays.

L’offensive a été soudaine et massive, les affrontements ayant duré 24 heures, coûtant la vie à des dizaines de soldats des deux côtés, avant qu’un cessez-le-feu, imposé par la Russie, ne gèle à nouveau la situation.

Cette offensive fait suite directement à toute une série d’attaques régulières menées par les troupes azerbaïdjanaises depuis un an dans le secteur. Les incursions, les tirs sur les habitations, les routes ou même les animaux relevant du bétail, n’y ont quasiment pas cessé, maintenant une pression constante sur la région.

Pour le régime ultra-chauvin du président azerbaïdjanais Ilham Aliev, les choses sont claires. Il s’agit d’abord d’étrangler ce qui reste de la population arménienne du Karabagh, qui compte officiellement 120 000 habitants, contre 150 000 avant la guerre, en l’isolant toujours plus de son lien avec l’Arménie.

L’ambassadeur en France de l’Azerbaïdjan s’est d’ailleurs exprimé le mois dernier lors d’une série de rencontres visant à promouvoir la politique de son pays, avec une réactivation du groupe d’amitié parlementaire « les Amis de l’Azerbaïdjan », ainsi qu’une exposition de photographies sur le thème, d’un cynisme baroque très suggestif, « Karabagh en temps de paix ». Tout cela s’inscrit dans une plus large offensive en Europe, notamment appuyée sur la Suisse et le Luxembourg.

C’est dans le cadre de cette offensive diplomatique, peu couronnée de succès néanmoins, que l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France, Rahman Mustafayef, a présenté le plan de Bakou concernant les Arméniens du Karabagh : il a été dit que le Karabagh devait devenir une « zone multiethnique » et il a même quantifié les choses : 750 000 azéris d’un côté et 25 000 Arméniens de l’autre.

Mais de toute façon, il est clair qu’il n’y aura ni 120 000, ni 25 000 Arméniens dans le Karabagh azéri. Il n’y en aura tout simplement aucun, car l’objectif poursuivi depuis des décennies par le régime vise à l’anéantissement systématique de tout ce qui peut de près ou de loin évoquer la composante arménienne de l’Azerbaïdjan.

L’épuration ethnique, par l’exode et l’étranglement territorial progressif, qu’espère le régime de Bakou se double d’autre part de la volonté de connecter directement le territoire de l’Azerbaïdjan à celui la de la Turquie. Ce qui passe par la conquête d’une façon ou d’une autre du Siunik.

Sur le papier, cela n’a rien d’impossible. La région ne compte que 150 000 habitants, soit moins de 5% de la population d’Arménie, avec un vieillissement très marqué et une tendance massive à l’exode. Cela est encore plus vrai concernant le sud de la province, autour de la ville de Kapan en particulier, sur laquelle la pression est maximale depuis l’an passé. L’armée azerbaïdjanaise est même parvenue un temps à occuper l’aéroport de cette ville.

Pour l’Azerbaïdjan, le sud de l’Arménie est une cible pour a minima imposer un « corridor » sous son contrôle entre le Nakhitchevan et le reste du territoire azerbaïdjanais, voire même un territoire potentiellement annexable de facto.

L’agression azerbaïdjanaise illustre donc la logique jusqu’auboutiste du régime de Bakou qui entend poursuivre son effort de guerre contre l’Arménie sans relâcher la pression. En cela, il est poussé par la Turquie, dont le ministre de la Défense, Hulusi Akar, ainsi que le ministre des Affaires Étrangères, Mevlut Cavusoglu, ont immédiatement pris nettement position en faveur de l’agression.

Il faut souligner qu’en arrière-plan la Turquie a relancé l’ancien forum de coopération des États turcophones le 12 novembre dernier, en posant un nouveau cadre clairement offensif : une nouvelle charte, un nouveau nom (Organisation des États turcophones), et a tenté de mettre la pression sur les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale pour qu’elles prennent justement partie dans le conflit au Karabagh et fassent bloc avec l’Azerbaïdjan contre l’Arménie.

Malgré l’agressivité de la Turquie, l’Azerbaïdjan a néanmoins rapidement reculé face aux réactions de la Russie et de l’Iran, dont l’hostilité à son égard ne fait que croître. Aux États-Unis et en Europe les réactions indignées n’ont pas aussi tardé, et la rhétorique ciblant hostilement la Turquie s’est renforcée.

Par exemple, Éric Zemmour n’a pas manqué de s’exprimer par un tweet ouvertement agressif, en prenant partie pour l’Arménie.

D’une manière générale, on a donc une double dynamique du renforcement de la tendance à la guerre en l’espèce : d’une part se dessine des blocs de plus en plus antagonistes, dont la confrontation devient toujours plus ouverte et directe, et d’autre part on a une construction de l’ennemi, les Arméniens d’un côté, la Turquie de l’autre, qui s’envenime.

Les Arméniens, en particulier du Karabagh, mais aussi désormais d’Arménie (notamment du sud du Siunik), sont chaque jour un peu plus menacés dans leur existence. La guerre « hybride » qui vise à les pousser à la fuite, en leur imposant un rapport obsidional (c’est-à-dire une mentalité de quelqu’un vivant dans une cité assiégée) permanent et insupportable, ne va sans doute pas encore tenir bien longtemps avant que des civils ne soient ouvertement et massivement pris comme cibles, d’abord au motif d’objectifs limités, comme le serait par exemple la prise de Kapan en Arménie, puis de manière de plus en plus large et ouverte.

C’est là la logique même de la guerre impérialiste une fois élancée. Le risque pour les Arméniens n’est pas seulement leur écrasement. C’est leur anéantissement qui est en jeu. Il faut le dire clairement.

Et dans ce rapport sinistre, les puissances capitalistes ou semi-capitalistes ne sont bien entendu d’aucun secours. Piégées dans leur propres contradictions et dans leur rhétorique « géopolitique » guerrière, elles n’appuient l’Arménie que pour mieux la précipiter dans le gouffre, ou en faire l’alibi de leur propre mobilisation nationaliste en faveur de la guerre contre la Turquie et son bloc.

Les peuples d’Azerbaïdjan et d’Arménie sont donc dans une poudrière qui emportera l’un et l’autre au bout du compte. La responsabilité de la Gauche est donc ici toujours davantage gigantesque à chaque pas accompli en direction de la guerre, à mesure que la logique des blocs s’affirme et avec elle, l’engrenage meurtrier et la construction déshumanisante de l’ennemi.

L’amitié entre les peuples doit être assumée sous la bannière du drapeau rouge, les va-t-en guerre désarmés et punis.

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L’Arménie étranglée avec l’assentiment français

La France se présente comme l’amie de l’Arménie, et les Arméniens pensent que cela est vrai. Mais la France est une grande puissance…

Une école détruite à Stepanakert au Nagorny-Karabagh

L’amitié entre la « France » et « l’Arménie » remonterait au Moyen Âge. Ainsi, le dernier roi d’Arménie repose à Paris, plus précisément dans la basilique Saint-Denis, au côté des rois de France, dont il est le seul souverain à partager la nécropole.

Bien sûr, tout cela relève de pures allégations orientalistes, puisque si le Lusignan chypriote Léon VI est bien mort en exil à Paris, il ne fut roi que d’un Royaume des Arméniens de Cilicie quasiment fictif, sur lequel il ne régna même qu’au milieu des pires complots féodaux et que pour quelques mois, avant la chute finale de sa capitale, Sis, dans l’indifférence générale des Arméniens de l’époque.

Et si son cénotaphe trône aujourd’hui dans la nécropole royale française, ce n’est que par un obscur choix fait en 1817, en plein essor du romantisme, du fait du Conservateur des Monuments français de l’époque, Alexandre Lenoir.

Saint Denis (Île-de-France), nécropole royale de la basilique, Léon V. Lusignan couché, roi d’Arménie (Source Wikipedia)

Mais ce symbole est puissant, autant pour les Arméniens exilés en France, que pour comprendre l’imaginaire orientalisant qui entoure l’Arménie dans l’esprit des institutions françaises. Derrière l’idée d’Arménie, il y a celle de la Croisade, de l’Orient latin, de la profonde influence française en Orient, qui au-delà même du temps des Croisades, lie François Ier, Napoléon Bonaparte, puis encore Napoléon III, jusqu’aux mandats français en Syrie avec traité de Sykes-Picot, l’épisode du Musa Dag, etc…

Pour les Arméniens, la France, c’est la seconde patrie, le refuge, la protectrice des « Chrétiens d’Orient », la Légion et le sauvetage des rescapés du Musa Dag, la terre d’accueil des survivants du Génocide. Il y a cependant la réalité, celle de la France comme grande puissance…

Pour bien situer les choses, la stratégie actuelle de l’État français dans le Caucase est clairement de mettre tout en œuvre pour arrimer l’Azerbaïdjan aux alliés de l’OTAN. Ainsi, si la Russie reste encore le principal partenaire commercial de l’Azerbaïdjan, avec 16% de son commerce extérieur, la France n’en représente que 2%. Mais c’est une part en constante augmentation. Plus encore, si on considère les autres pays de l’Union européenne, cette part atteint presque 15%. Cela passe à 20% si on ajoute les États-Unis, voire 33% si on ajoute la Turquie.

L’Azerbaïdjan (source Wikipedia)

La France importe massivement du pétrole d’Azerbaïdjan, la part de ces importations a même augmenté de 20% en 2020. En échange, la France fournit du matériel de défense, c’est-à-dire de l’armement, officiellement pour sécuriser les sites de productions pétroliers. Tout type de marchandises confondues, les échanges commerciaux entre les deux pays représentent des centaines de millions d’euros de trafic, près de 750 millions à en croire les chiffres officiels.

Mais cela est encore sans même tenir compte des contrats de défense en tant que tels et des « licences » accordées dans ce domaines, qui se montent à plus de 200 millions rien que pour 2019, dont du matériel de tir de missiles et d’alerte. En outre, un contrat est en cours de négociation pour équiper la marine azérie de corvettes porte-hélicoptères de classe « Gowind », déjà commandés par les États du « bloc » pro-saoudien allié à la France (Égypte, Émirats Arabes Unis), pour près de 500 millions d’euros.

C’en est au point, que lorsque le président Emmanuel Macron était allé au sommet de l’Organisation Internationale de la Francophonie, organisé en 2018 à Yerevan par la République d’Arménie, il avait fallu envoyer l’ancien président Nicolas Sarkozy « rassurer » le dictateur azerbaïdjanais Ilham Aliev sur les intentions et les orientations de l’État français.

L’Arménie maintient une Artsakh autonome, mais l’Azerbaïdjan qui a récupéré les territoires autour entend s’en débarrasser à moyen terme (source : Wikipédia)

Il y a aussi bien entendu la question des données récoltées durant la guerre au Karabagh, qui a été un modèle du genre de la guerre anti-populaire : avec la situation d’une armée déployée dans un « théâtre » profondément hostile, mais qui parvient par un engagement militaire conventionnel à imposer sa victoire par la brutalité de son avance technologique, en évitant les agressions sur les populations civiles trop directes et médiatisées, et en se contentant d’occuper un terrain tenable car dépeuplé, mais stratégique pour étrangler la population civile hostile à plus long terme.

L’Arménie à ici complètement échoué sous ce rapport, en se laissant corrompre par la supposée protection de ses alliés, notamment la Russie, et par la conviction de la supériorité de ses troupes.

Si la guerre avait été une guerre populaire, elle aurait été un bourbier meurtrier pour l’Azerbaïdjan, mais ce scénario a été évité, stratégiquement par l’Azerbaïdjan, volontairement par l’Arménie, mal préparée à cette guerre et dont la population, et notamment la jeunesse, ne s’est pas mobilisée en masse pour défendre le Karabagh.

L’Arménie paie ici le prix de ses illusions et d’années de corruption orchestrées par des militaires vendus à la Russie en particulier, qui ont transformé Yerevan en casino, détruit les services publics et abandonnés les campagnes à la misère, tout en se présentant comme le bouclier du peuple à grand renfort de propagande militariste, qui a irrigué la culture populaire.

La région de la gorge du Hunot au Karabagh

Massivement, la population n’a pas adhéré à ce nationalisme outrancier et corrompu. Par la migration ou par les magouilles, elle a cherché à survivre et à résister, avant le grand soulèvement de 2018 qui a emporté le régime. C’est aussi ce soulèvement, incarné par la personne de Nikol Pashinyan, l’actuel dirigeant de l’Arménie, que la Russie a fait payé en laissant se faire presque jusqu’au bout, sinon avec son accord et son soutien, l’agression azérie.

Mais aujourd’hui, les militaires arméniens tentent de se remettre en selle, en accusant le régime de Pashinyan d’être ni plus ni moins « turc ». On voit sur les réseaux sociaux et même dans les médias du pays se multiplier les soi-disant nouvelles montrant ici un manifestant pro-Pashinyan « avec un accent turc », ou là une soi-disant intrusion de militaires des forces spéciales turques dans tel village isolé. Le tout alors que la Turquie d’Erdogan souffle sur les braises en soutenant Pashinyan…

Toutes ses manœuvres ne peuvent pas passer à côté de l’État major français, bien renseigné sur le Caucase du sud et l’Arménie. Ce qui se joue ici, c’est tout simplement une épuration ethnique concertée au Karabagh, que la France impérialiste laisse faire de facto, au nom de ses intérêts.

L’Arménie

Le régime français défend-t-il donc l’Arménie, donc en l’espèce l’État arménien et les populations arméniennes du Caucase ? Certainement pas. Même après la guerre de cet automne, la France prétend maintenir une position « équilibrée » selon les termes de sa diplomatie. C’est-à-dire que le business avec Bakou continue de se développer, y compris au plan militaire.

En février 2021, on a ainsi vu une délégation de parlementaires français venir parler affaires avec le régime d’Aliev, et prendre la pose sur le mémorial des « martyrs azéris » de la guerre contre l’Arménie, puis déposer une couronne aux pieds de la statue du père d’Ilham Aliev, Heydar Aliev, qui a dirigé l’Azerbaïdjan de 1993 à 2003, son fils lui ayant succédé.

Pendant, ce temps, le fond d’aide gouvernemental français qui « structure » l’aide apporté à l’Arménie a simplement accordé une aide matérielle consistant en de l’équipement médical et l’envoi de quelques personnels. L’Élysée, qui a pris en charge directement cette aide, ne communique même pas sur le montant total alloué, d’ailleurs constitué de l’aide déjà prévue, avec une courte rallonge, notamment alimenté par des dons de municipalités.

Ainsi, la ville de Paris a alloué en tout 80 000 euros, la ville de Lyon 30 000 et celle de Strasbourg 15 000, pour ne prendre que des exemples de grandes villes où les Arméniens sont nombreux. Ces sommes sont de fait dérisoires, même de simples associations sont parvenues à rassembler plus d’argent que certaines de ces villes et de toute façon, cela ne pèse rien en balance des intérêts commerciaux avec l’Azerbaïdjan et ses pétrodollars.

Rappelons que dans le même temps, Ilham Aliev annonçait depuis la ville conquise sur les Arméniens de Chouchi/Shusha une pluie d’investissement sur les territoires annexés en signe de leur nouvelle appartenance nationale : il est ainsi prévu un aéroport international, une nouvelle autoroute, des infrastructures touristiques, des musées…

Chouchi/Shusha en 1865

Il faut que les Arméniens de France regardent en face cela. La France approuve sans le dire trop ouvertement la fuite dans l’ordre des populations arméniennes du Karabagh. C’est bien ainsi que ce « réglera » le problème venant perturber les intérêts économiques. Il sera temps ensuite de partager ce que l’on peut de l’influence dans le Caucase entre les uns et les autres, et c’est ce « grand jeu » là qui compte pour les grandes puissances.

Mais le plus lamentable, c’est que cela convient aussi aux Arméniens. Et en particulier aux Arméniens de France. On les voit applaudir devant l’aide somme toute dérisoire accordée par la France, comme ils ont applaudi à ce vote parlementaire ridicule de la « reconnaissance de la République d’Artsakh » qui ne coûte rien. On les voit imaginer que la France aurait encore les moyens d’assurer un rôle en faveur des Arméniens, si seulement les Français pouvaient se « réveiller », si seulement les Arméniens pouvaient « s’unir » dans un lobby parlant d’une seule voie.

C’est là ne pas assumer la réalité caucasienne.

Carte des peuples du Caucase (source : Wikipédia)

Seule la perspective d’une grande fédération des peuples caucasiens peut faire exploser le nationalisme pantouranien et le régime corrompu d’Aliev. L’avenir des Arméniens, c’est la Fédération TransCaucasienne, démocratique et populaire, seule à même de faire se lever de l’Ararat à la Caspienne, de l’Araxe à l’Elbrouz, l’aube d’une nouvelle ère pour tous les peuples d’Orient.

Tout le reste est une fiction romantique paralysant face au jeu des grandes puissances utilisant le principe de diviser pour régner. Tout comme dans les Balkans, la haine interethnique est un outil pour le repartage du monde par les grandes puissances. Tout comme dans les Balkans, seule une Fédération populaire démocratique est la solution.

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Karabagh : seule la Gauche peut sauver le patrimoine et la nation arménienne

L’Histoire du Caucase, comme de tout l’Orient, est passionnante. Et d’une manière générale, les Français se passionnent pour l’Histoire. En France plus qu’ailleurs, l’Histoire est devenue une manière de comprendre, de réfléchir à la politique. C’est toujours un miroir qui reflète des enjeux liés les uns aux autres. La juste compréhension des enjeux du patrimoine arménien de l’Azerbaïdjan est dans ce cadre une nécessité pour avoir une vue correcte sur l’Orient et les enjeux qui s’y déploient dans le contexte de notre époque où le bruit de la guerre impérialiste se fait à nouveau entendre de manière toujours plus inquiétante.

Le gouvernement nationaliste de la République d’Azerbaïdjan, influencé par les délires pan-touraniens, est profondément raciste. Mais le plus terrible est de voir à quel point ce racisme virulent infuse la société azerbaïdjanaise, en distillant en son sein un rejet violent des Arméniens en tant que peuple, et plus largement une haine de leur culture nationale.

Ce racisme s’est développé dans l’Azerbaïdjan soviétique à partir des années 1970, d’abord au sein de cercles intellectuels et d’officiels du régime, dont les dissidents formaient la pointe, symétriquement au même moment où le chauvinisme arménien connaissait lui aussi une « renaissance » dans le cadre de la « déstalinisation ». La Perestroïka des années 1980, sous Mikhaël Gorbatchev a accéléré et élargi encore cette évolution, et c’est dans ces années là que le Karabagh est définitivement devenue un point de polarisation du nationalisme Grand-Arménien d’un côté et du racisme panturc de l’autre.

L’effondrement de l’URSS a donné un cadre officiel et débridé à ces nationalismes, les dressant mortellement l’un face à l’autre. Mais dans ce rapport de force, les Arméniens avaient tout à perdre. Et de fait, ils ont tout perdu, ou presque. Les premiers à faire les frais de ce « réveil » du nationalisme ont été les Arméniens d’Azerbaïdjan. Si jusque-là, les mouvements d’épuration ethnique d’Azéris chassés d’Arménie, et d’Arméniens chassés d’Azerbaïdjan, notamment du Nakhitchevan, avaient été organisés par le régime lui-même, les dernières années de l’URSS ont été marquées par des émeutes raciales d’une grande violence, que le pouvoir central ne parvenait plus à contrôler.

Des civils azéris sont notamment massacrés à Kapan en Arménie, alors que des Arméniens sont partout pris à partie en Azerbaïdjan. Le clivage est tel que même le terrible séisme qui ravage le nord de l’Arménie en 1988, dont la région de Gyumri porte encore les stigmates, ne suscite aucune solidarité. L’Azerbaïdjan décrète même un blocus commercial de l’Arménie, asphyxiant dramatiquement son économie.

C’est dans ce contexte que les Arméniens d’Azerbaïdjan sont purement liquidés par le régime de Bakou. La guerre séparatiste et l’exode brutal des populations azerbaïdjanaises du Karabagh appuient symétriquement les pogroms de Soumgaït et de Bakou. Au final, à la fin de la guerre en 1994, il ne reste pratiquement plus d’Arméniens en Azerbaïdjan.

Le blason de la Transcaucausie soviétique des années 1930, avec un ornement géorgien, un croissant pour symboliser l’Azerbaïdjan et le mont Ararat pour symboliser l’Arménie

Au début des années 2000, le régime des Aliev (le père puis le fils) met en place une politique anti-arménienne décidée à aller au bout de la logique génocidaire. De nouvelles lois constitutionnelles éliminent définitivement la reconnaissance de l’arménien comme langue nationale, mais de fait elle n’était plus mentionnée depuis l’effondrement de l’Azerbaïdjan en tant que composante soviétique. Plus absurde encore, les noms de famille en –yan, indiquant une origine ethnique arménienne, sont interdits. Cela va au point que même les visiteurs étrangers sont considérés comme suspects à partir du moment où ils portent un nom de famille portant ce suffixe.

Les monuments arméniens subissent aussi à ce moment des outrages d’une très grande gravité. Il ne reste à Bakou qu’une église arménienne par exemple encore reconnue pour telle. Et encore, celle-ci est verrouillée, tous les signes extérieurs exprimant trop clairement son arménité ont été effacés et elle sert essentiellement de stock aux archives de la bibliothèque présidentielle voisine.

Mais c’est surtout la destruction du cimetière arménien de Djulfa, au Nakhitchevan, qui est resté exemplaire de cette entreprise d’anéantissement : de 2002 à 2005, il a été complètement détruit par une série d’opérations menées par l’armée et des entreprises de construction. Ce cimetière était le plus vaste témoignage de l’art funéraire médiéval arménien des « croix de pierre » ou khachkar/խաչքար. On estime que plus de 10 000 de ces vestiges du passé arménien de la région ont ainsi été ravagé, avec les tombes qu’elles abritaient.

Destruction au cimetière arménien de Djulfa

Depuis cette époque, le régime de Bakou entretient par ses médias et toute les capacités de son appareil d’État une incessante propagande raciste visant à rejeter violemment toute proximité avec les Arméniens. Il y a à Bakou une anecdote bien connue sur le degré de ce racisme. Il est arrivé qu’une livraison de produits alimentaires venus d’Iran indiquaient sur les étiquettes de l’emballage, la composition des marchandises en arménien, parmi d’autres langues.

La seule vue de ces étiquettes a généré des émeutes délirantes, où l’on a pu voir des personnes détruire ces marchandises en criant à travers les rues, « morts aux Arméniens ». Depuis, la douane azerbaïdjanaise contrôle soigneusement les étiquettes afin d’interdire la vente de tels produits. On dit qu’il est plus facile de faire passer des stupéfiants que des étiquettes en arménien à Bakou.

Destruction au cimetière arménien de Djulfa

De manière plus dramatique, il y a l’exemple de l’assassinat en 2004, par 16 coups de hache, d’un soldat arménien pendant son sommeil, dans le cadre d’un stage organisé par l’OTAN à Budapest en Hongrie, par un soldat azéri qui participait à ce même stage. L’assassin, Ramil Safarov, a été ensuite été condamné en Hongrie à 30 ans de prison. En 2012, il a obtenu l’autorisation de finir sa peine en Azerbaïdjan, où il a été immédiatement gracié dès son arrivée par le président Ilham Aliev en personne, qui l’a promu au grade de major.

Dans un tel contexte, on comprend que le patrimoine arménien en Azerbaïdjan n’a aucune chance d’être sauvegardé. Le régime de Bakou a même trouvé plus fort pour encore davantage effacer les Arméniens comme composante nationale. En 2003, il a ressuscité une communauté religieuse disparue au XIIIe siècle : les Aghvank, que l’on appelle en français « Albanais du Caucase », ou Outi.

A proprement parler, les Outi existaient déjà comme peuple caucasien formant un groupe ultra-minoritaire en Azerbaïdjan, où il sont environ 10000 (soit 0,1% de la population), mais aussi en Arménie et en Géorgie, où ils sont quelques milliers. Généralement on les assimile et ils s’assimilent d’ailleurs eux-mêmes aux Arméniens… Sauf en Azerbaïdjan.

Une carte du Caucase avec l’Albanie du Caucase formée avec l’effondrement de l’empire d’Alexandre le grand

D’ailleurs, les Aghvank historiques, s’ils parlaient une langue caucasienne peut-être proche du Outi, se sont eux-mêmes arménisés au cours de leur histoire, qui a été toute entière tournée vers l’Arménie. Beaucoup de ces Outi/Aghvank d’Azerbaïdjan portaient d’ailleurs jusqu’en 2002 des noms en -yan et parlaient arménien.

Maintenant, les Outis officiels d’Azerbaïdjan dénoncent avec Bakou l’occupation de leur « terre » historique du Karabagh et de leurs monuments. Du moins, ils n’y vont pas trop fort non plus, étant trop peu nombreux pour remplacer les Arméniens du Karabagh même s’ils le voulaient, et puis le lien entre les Outis et les anciens Aghvank/Arméniens du Karabagh étant tellement forcé que même les officiels de cette communauté n’insistent pas trop sur ces questions.

Une carte du Caucase avec l’Albanie du Caucase formée avec l’effondrement de l’empire d’Alexandre le grand

Seulement, cela permet de justifier l’écrasement du patrimoine arménien du Karabagh, là où les Azéris ont fait des conquêtes. En affirmant l’antériorité des caucasiens Outis/Aghvank sur le Karabagh, le régime de Bakou affirme avoir un argument pour accuser les Arméniens d’avoir falsifié les monuments et l’histoire de cette région… Ce qui serait donc une bonne raison de détruire les monuments falsifiés ou du moins les parties de ces monuments qui le seraient.

L’exemple du monastère (vank en arménien, comme en langue Aghvane) de Dadivank au Karabagh est emblématique de cela. Dadi est le nom en langue Aghvane de l’apôtre Jude-Thaddée, qui est réputé avoir évangélisé le nord de la Perse après la mort du Christ. Dans le christianisme arménien et plus généralement persan, donc y compris kurde et caucasien par exemple, c’est un personnage fondamental.

Le monastère de Dadivank au Karabagh

Dans la région, on connaît d’ailleurs deux autres monastères qui lui sont consacré : le plus grand se trouve en Iran dans la région de Tabriz, une région majoritairement peuplée d’Azéris. Ce monastère fait toujours l’objet en Iran du principal pèlerinage chrétien, essentiellement arménien. Ensuite, en Arménie même, il y a le monastère de Tatew (Tatevos ou Tatew étant le nom arménien de Thaddée), au sud de l’Arménie, dans la région coincée entre le Nakhitchevan et le reste de l’Azerbaïdjan.

Ces trois monastères appartiennent au patrimoine de la culture nationale arménienne, qui s’est constituée en partie sur l’héritage de ce christianisme persan auquel les Aghvank participaient eux aussi. Mais comme l’Église arménienne revendique sa fondation par un personnage appelé Grégoire l’Illuminateur (ayant vécu au IVe siècle), et comme l’Église Aghvane se revendiquait elle de Jude-Thaddée (ayant vécu au Ier siècle), le régime de Bakou cherche à mutiler la nation arménienne de sa part Aghvane, afin de la revendiquer comme purement azerbaïdjanaise, et antérieure du même coup.

Sur le plan historique, cette démarche est totalement fallacieuse, puisque l’une et l’autre Église ont toujours reconnus en réalité l’apostolicité primitive de Thaddée, puis leur fondation commune par Grégoire l’illuminateur. Et d’une manière générale, cela n’a aucun sens de vouloir détacher les anciens Aghvanks de l’histoire des Arméniens.

Fresque du XXe siècle au monastère de Dadivank au Karabagh

Le fait que les Aghvank soient un peuple qui s’est tourné à la fois vers les Arméniens et vers les Persans puis les Turcs azéris a joué un grand rôle. Cela a motivé les autorités soviétiques à considérer le Karabagh comme un territoire arménien de l’Azerbaïdjan, alors que les Arméniens y parlent un dialecte particulier, peut-être influencé de l’Aghvank, et où se trouve aussi, outre Dadivank, le superbe monastère de Ganjazar, ancien siège de l’Eglise Aghvane devenue arménienne.

Monastère de Gandzasar au Haut-Karabagh, siège du catholicossat d’Albanie du Caucase de 1400 à 1815

Cette reconnaissance devait s’appuyer sur cet héritage complexe et surtout permettre d’avoir une base matérielle pour organiser dans le futur la possible fusion des Arméniens comme composante de l’Azerbaïdjan soviétique, lui même collectif sur le plan national.

Les Aghvank sont en quelque sorte un pont entre les Azéris et les Arméniens, et entre eux et les caucasiens, au sein d’un vaste ensemble culturel persan commun à tous ces peuples. Les monastères consacrés à Jude-Thaddée témoignent par eux-mêmes de cette appartenance commune complexe.

Le monastère de Dadivank a été un lieu commun de la culture Aghvane, puis arménienne, qui y ont brillé ensemble de manière indissoluble. Les nationalistes arméniens font tout pour contourner l’existence des Aghvanks, qui menace leurs prétentions autochtones indigénistes et identitaires sur une base romantique. Le peuple arménien a des racines diverses, et certaines de celles-ci se lient aussi aux peuples de l’Azerbaïdjan, dont ils ne sont pas séparés.

Cela en France est aussi masqué par les soutien de l’Arménie, y compris parmi les savants qui connaissent pourtant cette question, mais la laisse criminellement de côté. Comme le font les nationalistes qu’ils soutiennent. Ils abandonnent ce passé aux prétentions racistes du régime de Bakou qui entend quand à lui les affirmer pour mutiler l’histoire nationale des Arméniens et effacer celle-ci à toute force de l’histoire nationale de l’Azerbaïdjan.

Pour sortir de cette impasse à somme nulle, où le peuple arménien est perdant quoi qu’il arrive, il faut retrouver une vision du monde scientifique, basée sur les faits, sur les peuples et leur existence matérielle.

Arméniens et Azéris partagent dans les faits un passé qui les uni, mais ils ne peuvent plus voir cela parce qu’ils se sont piégés eux-mêmes en liquidant le passé soviétique, notamment transcaucasien, dans une vision de Droite, qui a fini par les emporter toujours plus loin dans le séparatisme forcené. Cet exemple montre à quel point une vision de Gauche sur l’Histoire est urgente pour anéantir l’hégémonie sur cette dernière de la Droite avec ses allégations racistes ou romantiques qui déforment le passé ou l’escamotent… Au Karabagh comme en France.

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Guerre

Le Sénat reconnaît la «République d’Artsakh» avec la complicité de la Gauche gouvernementale

Mercredi 25 novembre, l’État français, par la voie du Sénat, a pris une position dans la question caucasienne du Nagorno-Karabagh arménien : celle de prendre fait et cause pour le nationalisme arménien et de le soutenir dans sa fuite en avant suicidaire, en votant à la quasi-unanimité pour la reconnaissance d’une « République d’Artsakh » hors de toute réalité.

Maintenant donc que les combats ont cessé, maintenant que l’armée russe occupe le terrain et que la situation est verrouillée, gelée, les parlementaires français sortent de leur torpeur pour s’exprimer. Les sénateurs ont adopté à une écrasante majorité une résolution proposant la reconnaissance de l’indépendance de la dite « République d’Artsakh », soit ce qu’il reste du Karabagh arménien : sur 306 suffrages exprimés (pour un total de 336 sénateurs), il y a eu 305 pour, 1 contre, 30 abstentions.

Les abstentions relèvent du parti gouvernemental, LREM ; la résolution a été mise en place par la Droite et appuyée… par la Gauche ! Lancée par Bruno Retailleau (LR), la résolution a été signé par Hervé Marseille (centriste), Patrick Kanner (PS), Eliane Assassi (CRCE à majorité communiste) et Guillaume Gontard (écologiste).

C’est là une capitulation idéologique de la Gauche gouvernementale devant l’occidentalisme de la Droite. Rappelons d’ailleurs que la « République d’Artsakh » n’est officiellement reconnue par personne, même pas par l’Arménie qui pourtant la contrôle, ou plus exactement la contrôlait.

Cela signifie que cette reconnaissance symbolique s’insère dans l’interventionnisme français en Orient, sur un mode occidentaliste.

Toute la séance a été l’occasion pour de nombreux sénateurs de prononcer un discours, le plus souvent sur une ligne totalement romantique, flattant l’orientalisme français et sa vision d’une Arménie chrétienne, martyre et rempart de l’Occident face à l’Empire ottoman, etc.

On est là dans la posture, dans le délire romantique le plus absolu, d’autant que tous ces discours ne mènent littéralement à rien dans les faits pour le Karabagh et les Arméniens. Ils ont toutefois deux fonctions. La première, c’est de chercher à légitimer une guerre franco-turque.

Ensuite, ils flattent la communauté arménienne de France, en la piégeant dans son propre chauvinisme, et en la poussant toujours plus à tourner le dos aux nombreux Turcs de notre pays et à imaginer qu’ils servent, ou sauvent, ce qui reste du Karabagh arménien, alors qu’en fait pas du tout.

Le Karabagh est utilisé par l’occidentalisme, il est un prétexte. Dans les faits, ces discours accompagnent simplement l’occupation russe et le séparatisme arménien au Karabagh, en rejetant toute possibilité de vie commune entre Arméniens et Turcs et en installant les forces expansionnistes de la Russie, tout en appelant à les compléter avec une intervention européenne, surtout française.

Seul le sénateur Alain Richard – ex PSU, ex PS, désormais LREM – a eu l’intelligence de souligner l’importance du droit et la nécessité absolue de chercher une solution avec l’Azerbaïdjan, et avec la Turquie, et de s’abstenir sur cette base de voter pour cette résolution. Les sénateurs liés au PCF, au PS ou à EELV ont donc quant à eux voté en faveur de cette résolution. Quelle honte !

Il y a bien sûr la nécessité de protéger les populations civiles arméniennes du Karabagh et de garantir un cessez-le-feu effectif sur le terrain, comme le demande la résolution. Mais cela ne justifie pas tout et n’importe quoi. Cette proposition a largement été portée par la Droite, qui vise à quelque chose de politiquement très clair. Par la voix de Bruno Retailleau et de Valérie Boyer, la ligne a été fixé comme suit : considérer les Arméniens comme des « chrétiens d’Orient » pour lesquels la France aurait une obligation particulière, avec en arrière-plan toute une mythologie remontant aux traités dits des Capitulations conclues entre Soliman le Magnifique et François Ier au XVIe siècle.

En quoi est-il rationnel que la Gauche s’associe à cela ? Sauf à avouer qu’elle a en fait rien à proposer concernant l’Orient, voire l’international, ou plutôt rien de fondamentalement différent de ce que la Droite propose.

On voit là d’ailleurs à quel point l’ethno-différencialisme a contaminé la Gauche sur le plan idéologique, puisqu’on a ici une unanimité totale sur la validation de la ségrégation identitaire comme solution politique au conflit entre Arméniens du Karabagh et Azéris.

Bakkal Karabet’in ısıkları
yanms Affetmedi bu Ermeni vatanda
Kürt daǧlaranda babasının kesilmesini. 
Fakat seviyor seni, çünkü sen de affetmedin 
Bu karayı sürenleri Türk halkının alnına.

Les lampes de l’épicerie de Karapet brillent,
Le citoyen arménien n’a jamais pardonné
qu’on ait égorgé son père sur la montagne kurde.
Mais il t’aime, car toi non plus tu n’as pas pardonné
Ceux qui ont marqué cette infamie sur le front du peuple turc.

Nazim Hikmet (1901-1963)

À aucun moment il n’est fait mention dans la résolution de l’importance historique des Arméniens en Azerbaïdjan comme composante nationale, ce qui soit dit en passant valide complètement la propagande de guerre du régime raciste de Bakou. À aucun moment il n’est fait mention de la vie commune des peuples caucasiens et seul ici Alain Richard à nouveau, a pensé à rappeler que la Géorgie restait l’exemple d’un État multi-national, avec des Azéris et des Arméniens en son sein, et que cela pourrait être a minima un exemple à suivre…

Aucun mot aussi sur les contradictions que traversent l’Azerbaïdjan, qui n’a pas encore osé publier le bilan officiel de ses pertes humaines, et qui n’est d’ailleurs pas parvenu à atteindre fondamentalement son objectif de reconquête. Pire encore, ce pays voit sa position internationale se dégrader, alors que déclinent ses capacités d’exportations en hydrocarbures à mesure que la crise s’approfondit. Aucun mot aussi sur les contradictions en Turquie, où la position du président Recep Tayyib Erdogan est loin de faire l’unanimité au sein de la société turque.

Aucun mot non plus sur l’exode de masse que connaît l’Arménie, d’ailleurs depuis 1991, et que cette guerre va encore dramatiquement accentuer. Il y avait 3,6 millions d’habitants en Arménie, il y en a désormais moins de trois millions ; il y a même entre 10 000 et 100 000 Arméniens vivant illégalement à Istanbul comme immigrés économiques.

Le sens profond de cette campagne est de contribuer à légitimer une guerre franco-turque ! Telle est la triste réalité, avec une Droite au service des thèses géopolitiques françaises et qu’accepte la Gauche gouvernementale qui crache littéralement sur l’internationalisme, l’amitié des peuples du monde.

Rappelons les bases : le mot d’ordre historique de la Gauche, c’est de porter la paix et de rassembler les peuples… d’accompagner leur mélange. Ce n’est pas de pratiquer l’ethno-différentialisme et de célébrer les nationalismes et d’accompagner le militarisme. Il faut tracer une ligne rouge, nette et précise, affirmant la Démocratie, appuyée par l’élan de la culture et portée par le peuple… Contre le nationalisme et la guerre !

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Guerre

Gauche française sur le Karabagh: balkanisation identitaire ou démocratie portée par le peuple?

Sur toute la crise du Nagorny-Karabagh, la Gauche française a lamentablement raté son devoir : affirmer ses valeurs et ses principes, c’est-à-dire la Démocratie et la Paix entre les peuples.

À de rares exceptions près, la Gauche française et l’opinion publique favorable à la paix ont attendu bien silencieusement la fin du conflit au Karabagh pour prendre position sur le fond. C’est tellement vrai qu’on a un « appel des artistes français en faveur de l’Arménie et de l’Artsakh » mis en avant par Le Figaro, en date du 20 novembre, soit alors que tout a été déjà plié politiquement, militairement et diplomatiquement depuis dix jours !

Cet appel, qui résume les Azerbaïdjanais à des monstres envahisseurs, n’est pas sans rappeler celui du 11 novembre et publié sur L’Obs : « Haut-Karabakh : pourquoi ce silence de la gauche occidentale ? ». Rappelons qu’on était là… déjà près de 48h après la capitulation de l’Arménie !

C’est que le problème est complexe et qu’il y a grosso modo trois camps.

Il y a ceux qui ont pris partie pour les vainqueurs, soit en ne disant rien, soit en pratiquant un suivisme sans aucun sens critique. On a vu des reportages de BFMTV, des articles du Monde même, reprendre presque mot pour mot la propagande de guerre du régime de Bakou. Ce dernier a évidemment forcément fait tourner à fond ses réseaux, ses distributions de pétro-dollars pour des « partenariats », de la corruption, etc.

Il y a ceux qui ont refusé la simplicité apparente d’une telle victoire et ont regardé vers l’inévitable horizon soviétique, puisque dès les années 1920, il y avait déjà trois fois plus d’Arméniens à Bakou et dans les grandes villes d’Azerbaïdjan qu’au seul Karabagh. Un Karabagh dont les Arméniens se tournaient vers la ville de Gandjak/Gəncə en Azerbaïdjan, bien plus alors qu’à la capitale arménienne qu’aucune route ne reliait au Karabagh. Stepanakert, la capitale du Karabagh que les nationalistes turcs veulent rebaptiser Xankəndi, s’appelle également ainsi en mémoire du plus grand révolutionnaire d’Azerbaïdjan, le bolchévik arménien Stepan Chahounian.

L’idée est alors rapidement formulée que l’URSS avait réussi à neutraliser les nationalismes et à instaurer des rapports productifs entre les peuples, grâce à Staline qui était, après tout, un Caucasien expert en nationalités. C’est la ligne « caucasienne » défendue par le PCF(mlm).

À l’opposé de cette lecture soviétique caucasienne typiquement années 1930-1950, le PCRF qui valorise l’URSS également après cette période considère que la situation a désormais changé et que les Arméniens du Karabagh portent désormais un mouvement de libération nationale. Il faut donc l’auto-détermination, mais sans tomber dans les jeux « impérialistes ».

Le PCF dit quant à lui la même chose que le PCRF, mais en appelant, en plus de la reconnaissance de la « République d’Artsakh », à sa « mise en protection internationale » : il faudrait que l’Union européenne et la France s’en mêlent. C’est notamment le sénateur Pierre Ouzoulias qui a tenté d’organiser un petit mouvement, en se mettant à la remorque du nationalisme arménien et en s’appuyant sur l’orientalisme français. Il n’hésite par exemple pas à accorder des entretiens à la revue nationaliste chauvine arménienne « Nouvelle d’Arménie » (dont le site internet s’appelle « armenews »).

C’est que le PCF mène en ce moment justement, ou tente de mener, un retour sur le devant de la scène « géopolitique ». On devine qu’il s’agit d’appuyer la France contre la Russie. Le samedi 21 novembre, le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou était d’ailleurs dans la capitale arménienne pour rencontrer le Premier Ministre arménien Nikol Pachinian et le chef du ministère de la Défense de la République arménienne Vagharshak Harutyunyan. Le premier ministre arménien, élu à l’origine pour s’opposer à la Russie, a naturellement expliqué qu’il fallait renforcer la coopération avec la Russie pour la sécurité, les questions militaires, etc.

Or, cet appel à l’intervention française converge avec le troisième camp, composé de ceux qui cherchent à diffuser le nationalisme et la religiosité. Il y a une vaste opération de la part de la Droite, bien aidée évidemment par les nationalistes arméniens fanatiquement pro-religieux, pour lancer des appels à soutenir « l’Arménie rempart de l’Occident chrétien ». L’idée, c’est de présenter l’affrontement ayant eu lieu au sujet du Karabagh comme le modèle réduit d’un affrontement mondial étant la seule véritable actualité.

Le résultat de toute cette stratégie, de toute cette agitation, c’est une proposition de reconnaissance de la « République d’Artsakh » enregistrée le 18 novembre au Sénat, portée par Bruno Retailleau, président du groupe républicain au Sénat. Il l’a présenté comme suit dans un message sur Twitter :

« Le 25 novembre, le Sénat examinera une résolution proposant la reconnaissance par la République française de la République d’Artsakh. Seule son indépendance peut garantir durablement les droits et libertés des populations du Haut Karabakh face à l’expansionnisme islamiste turc. »

On a ici une vraie question de fond. Faut-il, pour une raison ou une autre, soutenir la tendance à la balkanisation identitaire avec à l’arrière-plan les jeux des grandes puissances… ou faut-il croire en la Démocratie, en la capacité du peuple, de tous les peuples, à la porter ?

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Les Arméniens de France doivent se placer sous le drapeau de la démocratie, ici et en Orient

La Gauche française sait qu’il faut observer l’Orient avec attention. Et ceux et celles qui sont dans la perspective de la Gauche historique constatent depuis le début du conflit qui a ravagé le Karabagh arménien que le nationalisme turc comme le nationalisme arménien, en dépit d’une évidente dissymétrie, sont néanmoins les deux faces de la même pièce.

Si le nationalisme turc du régime d’Aliev et celui du régime d’Erdogan portent au premier rang la responsabilité de l’épuration ethnique en cours au Karabagh arménien, le nationalisme arménien a aussi une lourde responsabilité dans ce processus, qu’il est impossible, et criminel, de contourner. Prenons le temps ici de développer cette affirmation en s’adressant aux Arméniens de France.

La communauté arménienne de France est concrètement divisée en deux ensembles relativement différents. D’abord, il y a un bloc issu des réfugiés ottomans ayant fuit le Génocide, les persécutions de la Première Guerre mondiale et de ses suites, parlant formellement, quand ils le connaissent, l’arménien ottoman (dit « occidental » ou Արեւմտահայերէն).

Ceux-là sont le plus souvent très intégrés au reste de la société française et actif essentiellement sur le plan associatif en matière culturelle ou par l’organisation d’œuvres caritatives et solidaires, avec un goût prononcé pour l’expression intellectuelle de leur appartenance nationale. Mais en raison de leur histoire comme du cadre national français dans lequel ils se sont construit comme minorité nationale, ils cèdent trop souvent à l’essentialisme et au romantisme idéalisé.

Timbre arménien de 2015 en l’honneur de Missak Manouchian, une figure arménienne du mouvement communiste en France et de sa Résistance

Il y a ensuite, un ensemble plus récent composé de migrants venus de la République d’Arménie depuis 1991 et parlant la variante dite « orientale » de l’arménien ou Արևելահայերեն. Cette seconde population est souvent plus communautaire, exprimant aussi plus volontiers un nationalisme chauvin visible, parfois outrancier et formellement militarisé. Toutefois, c’est souvent pour fuir justement le régime corrompu et militarisé de Yerevan, ainsi que les dangers du service militaire pour leurs jeunes garçons, qu’ils ont décidé de quitter l’Arménie.

Si ces deux composantes sont différentes sur bien des plans, elles ont logiquement communié dans leur réaction face à la tragédie du Karabagh. Notons qu’elles appellent souvent à utiliser le terme Artsakh a toutes les sauces – depuis que les séparatistes arméniens du Karabagh ont décidé de proclamer sous ce nom l’indépendance de leur territoire – comme solution romantique à l’impasse dans laquelle le séparatisme a jeté le Karabagh arménien depuis 1994. Il y a une idéalisation de l’Arménie d’un passé lointain.

Leur détresse commune face à l’effondrement de celui-ci vient d’abord de l’écho épouvantable du Génocide de 1915 et des persécutions qui ont encore suivies la Première Guerre mondiale. Forcément la brutalité de ce drame actuel renvoie au Génocide : encore une fois il est question d’une volonté d’exterminer la nation arménienne sur son sol, encore une fois c’est un nationalisme turc qui accomplit cette extermination.

On pourrait toujours dire que les destructions et les victimes sont sans commune mesure avec l’ampleur du Génocide de 1915 (que les Arméniens appellent la « Grande Catastrophe »). Mais les effets qualitatifs sont exactement les mêmes et prolongent en effet l’effondrement de l’Empire ottoman, dont ne sont sortis ni les Arméniens, ni les Turcs, ni même l’ensemble des peuples orientaux en réalité.

L’empire ottoman à son apogée

La brutalité des nationalistes turcs, leur racisme forcené à l’égard des Arméniens et le fait surtout qu’ils nient obstinément et jusqu’à l’absurde tous les crimes des régimes génocidaires les ayant précédés (et pire encore qu’ils entendent poursuivre sans relâche) constituent un mur de haine sur lequel la douleur arménienne se fracasse. Ainsi sont bloquées les perspectives de réconciliation, l’élan de la culture et de la démocratie, que recherchent pourtant très largement l’immense majorité des Arméniens avec une grande dignité. C’est la dignité de cette quête qui vaut en grande partie la sympathie très largement partagée au sein des masses françaises pour cette composante de sa population.

Les Français apprécient énormément les Arméniens, ils respectent leur douleur. C’est un fait indéniable.

Cependant, face au nationalisme turc outrancier, les Arméniens ont raté leur rendez-vous avec l’universel. Et particulièrement en France ! Ce qui est un échec terrible qu’il faut analyser pour le corriger. Face au nationalisme turc et au traumatisme non réparé du Génocide, les Arméniens, même en France, ne sont pas parvenus à aller à la Démocratie, à la réconciliation et à développer un processus de rencontre avec les Turcs. La question du Karabagh en particulier a ici profondément pesé dans ce processus.

Face au nationalisme turc, les Arméniens, même en France, ont symétriquement développé pour eux-mêmes un nationalisme similaire, recyclant à leur manière l’Ancien Régime ottoman par lequel les Arméniens se sont constitués historiquement en tant que nationalité, se piégeant dans un face à face dissymétrique et sans issue, qui alimente l’épouvantable processus qui mène à leur propre destruction au bout du compte.

Des exemples des propos occidentalistes d’une lettre ouverte au ministre des Affaires étrangères, publiée dans Marianne et écrite par Robert Guédiguian , Simon Abkarian et Serge Avédikian, du milieu du cinéma français,

Sans qu’il soit ici question de développer la question du nationalisme arménien en tant que tel, il s’agit de voir quels ont été ses effets sur les Arméniens de France. Dans les grandes lignes, il a abouti à développer deux postulats aussi erronés l’un que l’autre qui ont progressivement mais implacablement piégé les Arméniens pour les conduire au gouffre dans lequel les Arméniens du Karabagh ont été précipités, et qui pourrait entraîner ensuite l’État arménien lui-même si rien n’est fait pour enrayer cette sinistre spirale.

Le premier de ces postulats, est la nécessité pseudo-existentielle d’une « Grande Arménie » sur le plan géographique, comme reflet d’une « Arménie éternelle » sur le plan historique.

À proprement parler, il est tenu pour évident que des choses historiquement aussi différentes que le royaume persan hellénisé des Artaxiades comme Tigrane le Grand, ceux des Parthes Aracides d’Arménie, des Bagratuni et de leurs successeurs, y compris en Géorgie d’ailleurs ou dans les émirats kurdes voisins, ou encore le royaume arménien de Cilicie relèveraient d’une seule et même chose : tout cela ce serait l’Arménie.

Plus exactement, cela est posé comme base de la légitimité territoriale à constituer une « Grande Arménie » à notre époque. Ce qui est nié par contre, c’est toute la période ottomane, à l’exception du Génocide, et toute la période soviétique, entre la courte indépendance de l’Arménie nationale autour de Yerevan, et l’indépendance de la RSS d’Arménie en 1991.

Carte de l’Arménie à l’apogée de son expansion sous la dynastie des Artaxiades, influencée par les Perses et les Hellènes (Source : Wikipedia)

Il y a ici toute une vue dominée par la géopolitique, prolongeant l’agression impérialiste sur l’Orient menée par les puissances capitalistes d’Europe occidentale à partir du XIXe siècle.

La France pour ce qui nous concerne, avec ses institutions comme l’INALCO notamment, a conduit une vaste offensive culturelle appuyant le développement du nationalisme arménien, en lui donnant une base scientifique et formellement pseudo-rationnelle de grande envergure. Par exemple, le rôle de la Revue des Études Arméniennes fondé par les linguistiques Frédéric Macler et Antoine Meillet en 1920 à Paris, est significatif de ce romantisme idéalisant l’Arménie. Quand on sait aussi que le fanatique des indo-européens Georges Dumézil en a aussi été le directeur, on aura en réalité tout dit.

Cela ne veut pas dire que cet effort savant n’a pas produit des avancées de grande valeur, mais il a alimenté depuis le début sur le plan culturel le nationalisme arménien dans ce qu’il avait de plus chauvin. Ni plus ni moins.

Le Traité de Sèvres de 1920 justement est la traduction politique de cette vue française sur l’Arménie. Le tracé de celle-ci sur la dépouille de l’Empire ottoman vaincu, dont le refus sera à la base du nationalisme revanchard de Mustafa Kemal, le futur Atatürk, est ce qui a entraîné ensuite la fondation en 1924 de la République de Turquie, à la fois comme liquidation de l’Empire ottoman et comme refus du Traité de Sèvres. Et donc aussi forcément de la « Grande Arménie ».

Le face à face du nationalisme turc et du nationalisme arménien part en réalité de ce point, qui conditionne toute la relecture ensuite du passé, y compris du Génocide, qui devrait tout légitimer pour les uns et qui doit totalement être nié pour les autres.

Seule la Révolution soviétique a permis de rompre avec cet engrenage destructeur, mais de manière incomplète. La Guerre Froide a permis de poursuivre le développement de ces nationalismes orientaux, soutenus par les impérialismes selon les intérêts du moment. Cela d’autant mieux qu’en URSS même, une fois devenue expansionniste dans les années 1950-1960, a entraîné le développement d’expressions nationalistes chauvines dans tout le pays, autant appuyées par des organisations dissidentes que par des oligarques corrompus. Mais toute cette dynamique décadente a été vu en Occident comme un « réveil » national et démocratique.

À l’indépendance en 1991, la question du Karabagh était devenue brûlante. Le fait que des Arméniens y faisaient face à des Turcs avait aussi tout pour galvaniser les Arméniens français dans leur nationalisme. La focalisation sur le territoire a aussi entraîné des effets terribles pour les Arméniens soviétiques, dont un tiers vivaient hors de la RSS d’Arménie, comme le montre le tableau suivant.

Mais ce qui comptait plus que tout, c’était l’orgueil territorial. Le développement des Arméniens hors de la République soviétique n’a jamais eu aucune importance pour les Arméniens de France, et rien n’a donc été fait pour sauver les Arméniens d’Azerbaïdjan ! Il y a eu simplement un appui romantique au séparatisme du Karabagh, comme seule solution aux pogroms et au nationalisme exterminateur qui se développait à Bakou. À partir de là, en dépit de la victoire arménienne, la polarisation n’a fait que se renforcer, jusqu’à l’effondrement actuel du Karabagh arménien.

On en est revenu donc aux années 1920 dans le Caucase sur le plan politique. Mais en pire, forcément. Seule la Géorgie a pu, bien difficilement, conserver la tentative démocratique d’unir les nationalités caucasiennes dans une nation commune qu’avait construit l’Union soviétique. Y compris d’ailleurs avec une communauté arménienne forte, majoritaire même au Javakh, région à la frontière de l’Arménie.

Mais la tentative démocratique soviétique a été vue toute entière par les Arméniens de France comme une « colonisation » impériale. Une lecture que les courants post-modernes depuis les années 1970 n’ont bien sûr pas manqué d’appuyer. Et la remise en cause de ces « frontières » a été comprise comme une émancipation. Il était donc convenu qu’Arméniens et Turcs ne pouvaient cohabiter, sinon à titre exceptionnel, et que la séparation territoriale devait être la règle.

Et comme corollaire à la chimérique « Grande Arménie » à reconquérir, le séparatisme territorial s’est doublé de la certitude de l’impossibilité, malheureuse mais « pragmatique », à construire une vie commune avec les Turcs. Là aussi, le passé soviétique en particulier met en défaut cette évidence nationaliste. Cela est si vrai que l’on peut entendre les arméniens nationalistes de France à la fois dénoncer les « frontières machiavéliques de Staline » tout en soulignant la nostalgie, incontournable pour qui connaît l’Arménie post-soviétique, de la vie commune et pacifique permise aussi longtemps que l’URSS a porté la ligne d’unité démocratique des peuples caucasiens.

On ne voit pour ainsi dire jamais les Arméniens de France mettre en avant dans leur presse ou dans leurs productions l’existence des Turcs d’Arménie, qui constituaient une composante de l’Arménie soviétique, tout comme les Arméniens en constituaient une de l’Azerbaïdjan ou de la Géorgie soviétique… Sinon pour dire que ces composantes aurait du être séparées territorialement et que cette ségrégation aurait évité les guerres actuelles !

Mais en fait, l’existence du peuple arménien comme nationalité ne se résume pas à une question territoriale, tout comme l’auto-détermination ne se résume à l’indépendance d’un État arménien qui rassemblerait tous les Arméniens. S’il faut défendre l’État arménien, il faut aussi penser la situation des Arméniens hors de cet État. Et cela il faut le penser sur le plan territorial comme sur le plan culturel, dans le cadre des nations voisines dont les Arméniens ne sont pas séparés, mais dont ils sont une composante indiscutable. Tout comme les autres minorités nationales, particulièrement les Azéris, auraient du être des composantes de l’État arménien.

Sur ce point, si on peut reprocher une chose aux « frontières » soviétiques, qui n’en étaient d’ailleurs pas fondamentalement, ce n’est pas d’avoir « disperser » les Arméniens, mais de ne pas avoir réussi à dépasser définitivement les chauvinismes des uns et des autres.

Troupe de théâtre azérie de l’Opéra d’État de Yerevan en 1939

On entend aussi jamais parler des liens culturels justement des Arméniens et de leurs voisins, en particulier Azéris, visibles dans la musique, ou encore la cuisine par exemple. Mais si on ne met jamais en avant cette base, cet héritage commun, et en particulier la valeur démocratique du passé soviétique, alors que reste-t-il ?

Il reste très exactement la situation actuelle qui en est la conséquence : il faudrait la Grande Arménie, séparée de la Turquie et de ses satellites, mais il ne faudrait pas la guerre. Il faudrait effacer l’héritage et les liens nationaux entre Arméniens et Turcs, mais il ne faudrait pas le racisme. Il faudrait le Karabagh, mais il le faudrait sans les Turcs. Il faudrait l’Arménie libre, sans le joug de la Russie, mais il faudrait que les Occidentaux s’en mêlent. Il faudrait se battre à mort pour la patrie, mais sans que la jeunesse n’en paie le prix.

A vrai dire, ce dernier point a été même sans doute le plus grand désaveu du nationalisme arménien. Malgré les appels aux volontaires face à l’agression du régime d’Aliev, il n’y a pas eu de « levée en masse » ou de milliers de volontaires prêts à faire barrage à l’Azerbaïdjan. Les illusions romantiques du nationalisme arménien se sont ici heurtées à une dure réalité : il n’y a pas eu de guerre populaire, la jeunesse arménienne n’a pas voulu mourir pour le Karabagh. Le nationalisme arménien était un tigre de papier, il a oublié que seules les masses comptent. Il leur a tourné le dos pour s’élancer dans ses chimères à toute force, pensant que les masses suivraient. Cela n’a pas été le cas. Impossible de contourner ce fait.

Vive la prospérité et la vie culturelle des kolkhozes et des kolkhoziens! (1938)

À la vérité, ce qui réparera le Génocide des Arméniens, ce n’est pas le projet impérialiste de dessiner des frontières injustes pour s’appuyer sur les uns contre les autres, jouant artistiquement des flatteries et des ressentiments comme savent si bien le faire les géopolitologues bourgeois. Ce qui libérera les Arméniens ce n’est pas le séparatisme territorial niant la vie commune et bloquant toutes perspectives d’avenir en offrant à la jeunesse qu’une vie en enclos, au milieu du militarisme et de la corruption, en attendant la prochaine apocalypse.

Ce qui permettra l’auto-détermination des Arméniens ce n’est pas le chauvinisme national et ses délires démagogiques précipitant le peuple arménien dans l’abîme par un face à face orgueilleux et suicidaire avec le nationalisme turc.

Ce qu’il faut en défense des Arméniens et de l’Arménie, c’est produire une Nouvelle Démocratie, rompant avec le séparatisme forcené, rompant avec les illusions impériales de la Grande Arménie, rompant donc aussi avec le romantisme appuyée par l’orientalisme français. C’est aussi défendre l’État arménien et les minorités nationales arméniennes qui composent les autres États d’Orient dans le cadre d’une affirmation de l’universel et de la fraternité entre les peuples.

Il est impossible d’oublier l’Orient pour qui veut défendre la Démocratie et le droit des peuples. Face aux exigences de notre époque, les Arméniens de France doivent être à la hauteur et rejoindre l’avant-garde qui combat pour affirmer ce futur. Il en va du sort des Arméniens, de l’Arménie, comme du sort du monde !

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Les réactions internationales à l’effondrement du Karabagh arménien: un pas en avant vers la guerre générale

La guerre au Karabagh, l’effondrement de l’organisation de la population arménienne de celui-ci lors du conflit ainsi que la victoire de l’Azerbaïdjan, largement appuyé par la Turquie, constitue une nouvelle étape de la désagrégation de l’Orient.

Celui-ci qui se fracture toujours plus en bloc aux contours de plus en plus nets. La crise capitaliste qui se généralise et que traversent les puissances impérialistes accélère la décomposition des sociétés orientales.

Celles-ci, déjà très fragiles, sont déstabilisés toujours plus, précipitant toujours plus loin les régimes corrompus et militarisés de ces pays dans la fuite en avant nationaliste et guerrière. En observant les conséquences et les réactions internationales à la fin de ce conflit, on voit ainsi se dessiner les tendances contre lesquelles la Gauche doit lutter sur le plan international.

En Arménie et en Azerbaïdjan : le renforcement du nationalisme chauvin

La guerre a eu d’abord pour double effet de sidérer et de galvaniser les masses populaires en Arménie. La capitulation, qui était de toute façon inévitable au vue du rapport de force et de la situation militaire, ainsi que la lourde défaite, ont sidéré les populations arméniennes du Karabagh qui ont dû se réfugier en Arménie au cours de la guerre. La détresse est particulièrement vive bien sûr concernant les habitants des villages ravagés par l’armée azerbaïdjanaise et désormais annexés, et en particulier pour les habitants de Shushi, qui ont absolument tout perdu.

Mais d’une manière générale, l’ensemble des Arméniens du Karabagh sont effondrés. La brutalité de la conquête, tout comme les perspectives totalement bloquées, alors que la situation antérieure était déjà particulièrement difficile, ne laissent pas de place à l’espoir. La cohabitation avec les futurs colons azéris ou turcs et les exactions redoutées à juste titre, comme les pressions et le progressif étranglement du territoire que redoutent les réfugiés, les poussent à se résigner à ne pas revenir dans leur foyer ou à planifier un exode définitif.

Le mur implacable de ces blocages est cependant totalement nié par une partie de la société arménienne, galvanisée et aveuglée par tout le socle des mensonges et des prétentions nationalistes grandiloquentes entretenues depuis des années et des années. L’opposition pro-russe, appuyée par les oligarques que le soulèvement de 2018 avait bousculés, se montre particulièrement offensive, et cherche à mettre toute la défaite sur le compte de Nikol Pashniyan, le dirigeant actuel, qui avait incarné le rejet du régime militariste pro-russe et corrompu, sur une ligne libéral-nationale. Les dirigeants des partis d’opposition appellent désormais ouvertement au renversement de Pashinyan et au coup d’État.

Symétriquement, la société azerbaïdjanaise est elle aussi galvanisée par son propre chauvinisme. La victoire de son armée et notamment la prise hautement symbolique de Shushi a été fêté avec une grande ferveur nationaliste dans les grandes villes. Il est certain que là aussi c’est l’aile la plus chauvine qui se renforce, au sein d’un régime déjà particulièrement nationaliste et raciste à l’égard des Arméniens.

Le discours du Président Ilham Aliev annonçant la victoire est bien entendu complètement allé dans ce sens, appuyant autant qu’il l’a pu l’humiliation des Arméniens et renforçant le sentiment chauvin flattant les préjugés suprématistes les plus caricaturaux, y compris en un sens religieux. Rien bien entendu n’a été dit de ce côté des réfugiés arméniens, des mines antipersonnel, des destructions et des morts, ni du devenir du patrimoine culturel. La perspective d’une réconciliation est ici tout simplement évacuée au profit de la rhétorique martiale de l’écrasement génocidaire. Il n’est pas question d’autre chose que de « faire payer » les Arméniens, de les chasser « comme des chiens » du territoire reconquis.

Le premier ministre arménien et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev lors de la conférence de Davos, en janvier 2019, la photographie étant diffusé par le bureau de la présidence d’Azerbaïdjan.

Cependant, il faut dire aussi que la propagande de guerre azerbaïdjanaise a joué aussi sur un autre ressort, celui de la nostalgie du passé soviétique. Le député Tural Ganjaliyev, représentant au Parlement azerbaïdjanais le territoire séparatiste du Karabagh, a lancé un appel à la réconciliation nationale et a voulu assurer aux Arméniens du Karabagh que la reconquête n’avait pas de perspective d’épuration ethnique, que les biens, le patrimoine culturel tout comme les personnes seraient protégés et que la vie commune reprendrait comme lors des temps les plus pacifiques de l’époque soviétique. Il a mobilisé pour cela des images très concrètes :

« Nous n’avons pas oublié nos anciens jouant au nardik [très similaire au backgammon] sous les arbres ou autour d’un thé.

Nous n’avons pas oublié les gens se promenant ensembles dans les parcs, flânant dans les cafés, les restaurants, dans le bon air de nos montagnes.

Nous n’avons pas oublié la participation commune des athlètes arméniens et azeris dans les compétitions sportives. Nous n’avons pas oublié les jours où nous partagions ensemble les joies et les peines des uns et des autres ».

Un tel discours qui tranche avec les provocations outrancière du Président Ilham Aliev et avec la réalité du terrain, s’explique par la profonde empreinte démocratique de l’époque soviétique sur l’Azerbaïdjan, et d’ailleurs aussi sur l’Arménie, qui n’existe plus que comme nostalgie, mais qui constitue néanmoins une base très concrète pour faire pièce au chauvine racial ou nationaliste qui se développe avec l’appui du régime.

Sur ce point, il faut aussi avoir à l’esprit que contrairement à l’Arménie, l’Azerbaïdjan n’est pas un État ethnique, et que le chauvinisme turc porté par Ilham Aliev, et plus encore par la faction pan-touranienne de son épouse, n’a pas une prise totale sur la société azerbaïdjanaise, qui sans forcément se sentir concernée par les offenses racistes visant les Arméniens, par exemple l’interdiction depuis 2002 de porter un nom en –yan pour les citoyens nationaux, ne voit pas pour autant d’un bon oeil les manifestations trop ouvertes de chauvinisme turc.

Les réactions internationales à la fin du conflit : vers une logique de bloc contre bloc

À l’étranger, la victoire azerbaïdjanaise a aussi été saluée bien entendu par le gouvernement de la République de Turquie. Mais malgré l’engagement très clair au côté de l’Azerbaïdjan, cela n’a eu aucun effet populaire significatif, malgré les accents là aussi ultra-chauvins de l’exécutif turc. Il est à remarquer toutefois que pratiquement tous les ministres du gouvernement turc y sont allés de leur déclaration, saluant une victoire qui rendrait « sa fierté aux Turcs du monde entier » selon le Ministre des Affaires Étrangères Mevlut Cavusoglu. Pas moins.

Le Président Recep Tayyip Erdogan, a lancé concrètement tout un programme devant appuyer la colonisation des terres conquises et l’épuration ethnique et culturelle appelé : « Souffle pour l’avenir, souffle pour la Terre », que chaque ministre du gouvernement est appelé à décliner selon son domaine de compétence, y compris dans le domaine des services de sécurité… D’abord dans ce domaine même à n’en pas douter! Ainsi le 10 novembre étaient déjà en visite en Azerbaïdjan plusieurs figures étatiques turques : le ministre des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu, le ministre de la défense Hulusi Akar, le chef des services secrets Hakan Fidan.

La photo officielle de la rencontre turco-azerbaïdjanaise, publiée par la présidence d’Azerbaïdjan

Sur ce point néanmoins, la Russie opère un retour offensif particulièrement marqué. L’armée russe avait déjà le contrôle de la frontière entre l’Arménie et la Turquie et une énorme base militaire dans le nord de l’Arménie, à Gyumri, historiquement le point d’appui de l’occupation russe au Sud-Caucase, qui avait doublé ses capacités déjà en 2019.

Elle obtient désormais le contrôle des frontières avec l’Azerbaïdjan, et le déploiement pour 5 ans renouvelable d’un contingent de plusieurs milliers de soldats au Karabagh, dans la partie restée arménienne et sur les principaux points d’accès restants. En outre, le régime russe ne peut que se satisfaire des effets de la capitulation arménienne sur la politique intérieure arménienne, puisque les velléités portées par le régime de Pashinyan, bousculé déjà depuis le début de l’année par l’opposition, ont perdu leur crédibilité au profit des nationalistes pro-russes. La satellisation de l’Arménie n’a jamais était aussi complète depuis son indépendance.

En Azerbaïdjan aussi la Russie consolide ses positions, puisqu’elle apparaît comme le meilleur pendant à une influence trop prononcée de la Turquie qui n’est pas du goût de toute la société, y compris dans l’encadrement militaire. Sur le plan militaire, la Turquie compte néanmoins accroître son influence et sa présence au Nakhitchevan, dans les parties reconquises du Karabagh et sur le corridor d’accès devant traversé le Zanguézour arménien.

Sev Ghul , la sentinelle noire, forteresse russe construite en 1834 et désormais sur la base militaire russe de Gyumri

En Iran, si le régime a pris position durant la guerre plutôt en faveur de l’Azerbaïdjan, dans le sens de la reconnaissance de ses frontières légitimes, aucun soutien militaire ou diplomatique significatif n’a pour autant été apporté au régime de Bakou. Le ministère des Affaires étrangères iranien a apporté sont total soutien à la solution russe et au déploiement de soldats russes au Karabagh.

Il a mollement appuyé la nécessité de voir les réfugiés arméniens revenir sur les terres conquises et appelé au respect de leurs droits, rappelant au passage ses liens avec l’Arménie et le fait que des Azéris et de Arméniens cohabitaient pacifiquement en Iran (les premiers formant au moins 15% de la population, les seconds moins de 1%). La principale source d’inquiétude de l’Iran vient de l’influence turque et de l’envoi de mercenaires jihadistes, Téhéran ayant appelé fermement au renvoi de ces milices. La presse iranienne a sobrement rendu compte de l’accord de paix, soulignant davantage le désarroi arménien, avec une sympathie manifeste, que la victoire azerbaïdjanaise et ses élans outranciers.

En Orient, seul le Qatar s’est réjouit à la victoire de l’Azerbaïdjan, mais cela ne constitue pas une surprise au vue des liens stratégiques entre ce pays et la Turquie. Au contraire, l’Égypte s’inquiète et condamne l’expansionnisme d’Ankara et son influence au Sud-Caucase, comme ailleurs en Orient. Malgré leur rhétorique islamique, les nationalistes turcs et leurs alliés azéris voit donc se consolider face à eux au moins deux blocs parmi leurs voisins : l’un emmené par l’Iran, derrière lequel se trouve aussi la Russie et la Chine au-delà, et l’autre autour de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et des Émirats, dans lequel Israël s’intègre de plus en plus, compliquant son soutien jusque-là constant à Ankara et à Bakou.

Photo de l’interview du président d’Azerbaïdjan par le Figaro, publiée par la présidence d’Azerbaïdjan

Les puissances occidentales semblent être pour le moment hors jeu. L’expansionnisme agressif de la Turquie s’est élancé de manière unilatérale, et entame partout la solidité des liens du régime avec ses alliés occidentaux. Le soutien militaire, notamment de la France, se tourne de plus en plus vers le bloc autour de l’Égypte et de ses alliés du Golfe. Dans cette perspective, le conflit du Karabagh n’est pas une menace prioritaire, d’autant qu’il fragilise aussi l’Iran indirectement. Mais l’accroissement de l’influence turque et son agressivité démultipliée pose forcément problème. Il est aussi à voir quelle orientation prendra la diplomatie américaine dans cette région.

Ce qui est clair, c’est que des blocs se dessinent toujours plus nettement, et ce conflit marque une étape inquiétante dans ce sens, dans celui de la marche à la guerre.

Avec la crise, et cela partout, les régimes nationalistes et chauvins, le militarisme et sa rhétorique, apparaissent comme renforcés, au détriment des peuples, de leur existence, et d’abord ici bien sûr au détriment des Arméniens du Karabagh. Mais plus généralement, c’est le piège du nationalisme agressif, c’est la mâchoire terrifiante de la guerre qui avance dans toutes les directions. L’échec des « printemps arabes » (poussé par le Qatar) et en particulier la guerre civile en Syrie avait ouvert un terrible brèche en ce sens. Mais il faut avoir conscience qu’une étape est ici franchie, impliquant des invasions, l’expansionnisme en mode « impérial » dont la Turquie est ici un exemple particulièrement agressif, et la constitution de blocs. C’est la tendance marquante sortant naturellement de la crise.

La Gauche a maintenant une responsabilité historique : elle doit déjouer cet engrenage, affirmer le droit à l’auto-détermination des peuples dans une perspective démocratique et pacifique, dénoncer tous les nationalismes, démonter tous les chauvinismes et refuser la fuite en avant criminelle et suicidaire dans la guerre, bloquer les jeux des puissances impérialistes ou expansionnistes et leur géopolitique militaire et tyrannique, qui partout bloque la paix, dresse des murs et des barbelés entre les peuples, jette les uns sur les routes, détruit, pille, conquiert et galvanise les autres dans des « victoires » dans lesquelles toutes les valeurs de notre commune Humanité s’effondrent.

En un mot, la Gauche se doit de réaffirmer l’Internationale et la Démocratie Populaire, comme seul et unique rempart à la barbarie qui avance !

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La cisjordanisation du Karabagh arménien

Ce qui reste de la « République d’Artsakh » va connaître un processus d’étouffement et de satellisation, de manière similaire à ce que va connaître l’Arménie.

Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a tenu un discours le 12 novembre 2020, où il est absolument clair sur le fait que l’Azerbaïdjan a gagné militairement et qu’il s’agissait, au moyen d’un accord, de tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Il expose de la manière suivante la situation :

« Le président de l’Artsakh a averti que, si les hostilités ne s’arrêtaient pas, nous pourrions perdre Stepanakert en quelques jours et, selon certains scénarios, même en quelques heures (…).

Si nous avions perdu Stepanakert, qui, comme le président de l’Artsakh Arayik Harutyunyan l’a déjà confirmé dans ses remarques publiques, était dans l’ensemble sans défense à l’époque, alors Askeran et Martakert auraient été perdus de manière prévisible et inévitable.

Tout simplement parce que ces villes étaient à l’arrière au moment où la guerre a commencé car elles étaient assez éloignées de la ligne de front et manquaient de structures défensives et de fortifications. Il n’y avait pas non plus assez de forces combattantes capables de défendre ces villes.

Et que se passerait-il après la chute de ces villes ? Les deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième défenses de l’armée de défense seraient assiégées par l’ennemi, ce qui signifie que plus de 20000 soldats et officiers arméniens auraient pu se retrouver encerclés par les troupes ennemies, risquant inévitablement d’être tués ou capturés. Dans ces conditions, bien entendu, la chute des régions de Karvachar et Kashatagh aurait été inévitable, conduisant à une catastrophe complète. »

Le premier ministre arménien explique pourtant en même temps à l’opinion publique arménienne que la « République d’Artsakh » aurait désormais davantage de chance d’être reconnue. C’est évidemment mensonger et ne vise qu’à calmer une très grande agitation nationaliste en Arménie. L’opposition est vent debout et le même jour que le discours, ses dirigeants ont été arrêtés.

Ce qui est réclamé, c’est ni plus ni moins que le retrait des forces russes d’interposition et la reprise d’une guerre censée repousser l’Azerbaïdjan et reprendre les territoires perdus, conformément aux plans d’une « grande Arménie ».

Tout cela relève de la fiction, une fiction largement partagée dans la diaspora, le média français armenews.com (Nouvelles d’Arménie magazine) étant un exemple de cela avec une rhétorique guerrière, expansionniste, nationaliste-religieuse, etc. Une fiction bien entendu aux dépens du peuple arménien du Karabagh et du peuple arménien en général.

Le Caucase, c’est en effet comme les Balkans : si les petits peuples luttent les uns contre les autres, ils se massacrent et passent sous la coupe de grandes puissances. S’ils s’unissent, alors par la Démocratie ils peuvent avancer et progresser.

Maintenant, les nationalistes pro-grande Arménie portent la responsabilité de la satellisation des Arméniens, de leur étouffement, de leur effacement même.

Panneaux à Yerevan : marché de Rostov sur le Don à 7 mètres, Stepanakert (au Nagorny Karabagh) 332 km, Dubai 1951 km

Il suffit en fait de regarder la carte de la « République d’Artsakh » pour comprendre comment elle est prise en étau et comment elle va se faire immanquablement phagocyter par l’Azerbaïdjan. Pour saisir ce qui va se passer, il suffit de regarder ce qui se passe en Cisjordanie, avec Israël grignotant au fur et à mesure des territoires et faisant en sorte que, dans tous les cas, ce qui reste de la Cisjordanie soit totalement satellisée.

La « République d’Artsakh » est encerclé ; l’Arménie, pays au régime corrompu, est à genoux économiquement et n’a les moyens de rien. Il n’y aura donc pas d’investissements, alors qu’en plus les réfugiés ne reviendront pas pour la plupart. Inversement, l’Azerbaïdjan va investir massivement pour faire en sorte que toute la zone autour soit extrêmement solide. L’Azerbaïdjan va déverser des pétro-dollars d’un côté, l’Arménie ne va rien pouvoir faire du tout.

Il va y avoir par conséquent un décalage énorme entre les deux territoires, aux dépens du Karabagh arménien qui comme on le voit sur la carte est à un endroit coupé en deux par une bande azérie. Impossible de procéder à un développement dans un territoire déjà isolé !

Source : Wikipédia

Il faut ajouter à cela les dévastations militaires, les mines partout, le climat délétère, la désorganisation, la pression existante et future, avec forcément des provocations, des chicanes administratives, des contrôles policiers et militaires, etc. Pour exister, la « République d’Artsakh » ne repose en fait que sur la médiation russe : la Russie va faire la pluie et le beau temps sur le Karabagh arménien, et même sur l’Arménie d’ailleurs.

L’Arménie, déjà un satellite russe, avait secoué ce joug avec le premier ministre actuel Nikol Pachinian nommé en 2018, mais là l’échec est complet. Les forces russes reviennent en force en Arménie, notamment avec, au sud du pays, la question du corridor devant relier l’Azerbaïdjan à la région du Nakhitchevan, la région arménienne de Syunik se trouvant désormais pris en sandwich par les deux. Au nord du pays, il y a déjà une très importante base russe.

Le peuple arménien mieux que tout autre ici doit comprendre qu’il est au pied du mur. Ses préjugés nationalistes et ses illusions chauvines ne l’ont ni protégé ni même préservé du pire. L’épouvante du Génocide qui pèse sur l’esprit des Arméniens ne sera pas dépassé par la ségrégation territoriale voulue et l’affrontement permanent avec les peuples turcs.

Le peuple arménien n’a ainsi plus le choix. La chimérique « Grande Arménie » relève d’une idéologie réactionnaire et par ailleurs impossible. Ce qui compte avant tout, ce qui compte plus que tout, c’est préserver la vie et l’existence du peuple arménien. Et pour exister, il faut la Démocratie, l’amitié de tous les peuples.

Sans cela, le peuple arménien va se faire lentement mais sûrement étouffer et se faire effacer. Maintenant, voici le choix historique à prendre : ou le peuple arménien se tourne vers l’universel et porte cette nouvelle démocratie à venir, seule capable de démolir à son tour les préjugés et le nationalisme turc, soit il s’effondre toujours plus dans ses propres préjugés et s’éteindra dans le nationalisme.

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Guerre

Novembre 2020: l’effondrement du Karabagh arménien

L’offensive turco-azérie sur le Nagorny-Karabagh était entrée dans une nouvelle phase avec la conquête de la ville de Chouchi, ancienne citadelle verrouillant la région de la capitale du territoire, Stepanakert. La prise de ce verrou et les conséquences de l’exode de masse provoqué par la guerre ont ouvert la voie à cette tragique évidence : le Karabagh arménien vit sans doute ses derniers jours en tant que tel, alors que le président arménien est parvenu à trouver un accord in extremis, satellisant l’Arménie.

Le premier ministre arménien Nikol Pashinyan, après avoir martelé pendant des semaines un discours martial et triomphaliste, a annoncé qu’un accord de cessation de la guerre avait été réalisé avec l’Azerbaïdjan, par l’intermédiaire de la Russie. C’est une double défaite pour celui qui prétendait émanciper l’Arménie de la tutelle russe et réaliser en pratique les objectifs d’une grande Arménie. C’est le contraire qui se réalise : l’Arménie devient encore plus un satellite russe, alors que le Nagorny-Karabagh rentre dans un processus de désagrégation aux dépens des Arméniens y vivant.

Le message du président est très clair sur le sens de cette défaite, même s’il prétend qu’il n’y a ni vainqueur, ni vaincu.

« Chers Compatriotes, sœurs et frères,

J’ai pris une décision personnelle grave, extrêmement grave pour moi et pour nous tous. J’ai signé avec les présidents de Russie et d’Azerbaïdjan une déclaration mettant fin à la guerre du Karabagh à une heure. Le texte de la déclaration, qui a déjà été publié, est indescriptiblement douloureux pour moi et pour notre peuple.

J’ai pris cette décision après avoir analysé en profondeur la situation militaire et sur la base de l’avis des personnes qui maîtrisent le mieux cette situation. Également en me fondant sur la conviction que vue la situation, c’est la meilleure solution possible.  »

L’accord prévoit en effet un retrait des troupes arméniennes de nombreux secteurs,  avec obligation d’un libre passage par l’Arménie entre la République d’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan. Le tout est supervisé par l’armée russe qui sera présente dans ces zones comme en Arménie !

C’est la conséquence d’une défaite militaire. Les deux principales routes du Karabagh étaient pratiquement coupées, il y avait une offensive azérie depuis le nord (la plaine de Martuni, qui permet ensuite de rejoindre le lac Sevan) et depuis le sud vers Chouchi, cette position donnant un net avantage pour assiéger Stepanekert, déjà vulnérable à l’Est. Si de plus la route de Latchine était coupée, c’était la catastrophe complète.

Maintenant, que va-t-il se passer? En théorie le coeur du Karabagh ne connaît pas de changement et il y aura un petit corridor de connexion avec l’Arménie. Sauf que l’Arménie est affaiblie, encore plus satellisée et que l’Azerbaïdjan va étrangler le Karabagh, lentement, sûrement et discrètement. La population civile a dû fuir, la situation sur place est désastreuse, et surtout les perspectives sont bloquées.

Car s’il y a une constance dans la communication du Président de la République d’Azerbaïdjan, Ilham Aliev, outre la conviction de son bon droit unilatéral sur le Karabagh, c’est que les habitants arméniens qui y vivent n’y ont pas leur place, n’ayant rien à voir avec la population de son pays. C’est tout de même une drôle de conception que de vouloir reconquérir ce territoire au nom de la légitimité des frontières soviétiques… alors qu’il est explicitement connu de tous que le Karabagh était dans la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan un oblast, un district, autonome, majoritairement et culturellement arménien. Cela sans parler bien sûr du reste des Arméniens d’Azerbaïdjan.

Ilham Aliev comme les nationalistes turcs, plus ou moins possédé par la mystique pantouranienne, veut donc le Karabagh, mais ne veut pas des Arméniens qui y vivent. L’épuration ethnique en cours selon sa perspective est une opération conforme à la base même de son chauvinisme national. Peu lui importe donc les écoles écrasées sous les bombes, peu lui importe l’héritage monumental et les sites archéologiques dévastés, peu lui importe de jeter sur les routes des femmes, parfois enceintes, et des enfants, des vieillards quand ils le peuvent, qui s’entassent désormais par milliers dans la capitale de la République d’Arménie, Yerevan.

Il faut savoir que le gouvernement arménien et les associations qui l’appuient avaient en réalité planifié la possibilité de cette attaque et d’une catastrophe humanitaire de cette ampleur. Même si l’épidémie du Covid complique ici aussi les choses, la situation est chaotique, mais néanmoins en voie d’être contrôlée, pour ce qui est des urgences les plus élémentaires du moins.

Cette conception jusqu’auboutiste reflète les préjugés terribles et lamentables dans lesquels se sont vautrés les dirigeants arméniens, et il faut le dire, avec eux les Arméniens de l’étranger et notamment en France. Depuis la fin de la guerre en 1994, rien n’a été sérieusement fait, rien n’a même été sérieusement pensé pour chercher une solution démocratique et pacifique avec l’Azerbaïdjan. Et sur ce point, le nationalisme possédé et raciste du gouvernement Aliev n’excuse rien et n’explique pas tout.

Comme si la société azerbaïdjanaise, ou comme si la société turque n’existait pas ! Combien d’Arméniens ont migré vers Istanbul durant ces années ? Combien d’occasions se sont présentées pour se rapprocher de Bakou ?

Mais tout a été bloqué en raison de la force des préjugés chauvins et d’une lamentable mentalité semi féodale semi coloniale à l’égard de la Russie, dont la défense de l’Arménie n’a jamais constituée en rien une priorité. Ce même aveuglement a permis un développement des superstitions religieuses au point où l’on voit aujourd’hui le clergé de l’Église arménienne brandir une soit-disant « relique de la Vraie Croix du Christ » comme une sorte de talisman devant protéger le Karabagh et l’armée arménienne. De même on ne compte plus sur les réseaux sociaux les images et les chansons mêlant nationalisme outrancier et militarisme débridé avec une symbolique religieuse frisant l’irrationalité la plus complète.

La vérité est que l’Arménie a cherché depuis 1991, et même avant, une base d’existence là où il n’y avait rien : dans une alliance militaire avec la Russie, dans sa religion et surtout dans ses propres préjugés nationaux. Il faut regarder cela en face aujourd’hui, car avant de basculer dans le gouffre tragique où s’effondre aujourd’hui la population arménienne du Karabagh, l’Arménie s’est précipitée dans une impasse et le sol s’est immanquablement dérobé sous ses pieds. Que pouvait-il arriver d’autre en fait ?

Il aurait fallu se tourner vers le peuple, non pas de manière mystique, mais sur une base démocratique. Même aujourd’hui, pour qui connaît l’Arménie et le Karabagh, il est impossible de discuter du passé, de l’histoire du Karabagh ou de l’Arménie sans entendre d’innombrables anecdotes sur les liens, sur les moments et les lieux communs, sur la culture qui unit Turcs et Arméniens, et plus largement les peuples du Caucase et de la Perse. Ce sont ces liens, c’est ce commun qu’il faut appuyer, c’est sur cette base qu’il faut construire.

Première version de l’emblème de la république soviétique de Transcaucasie, dans les années 1930. La transenne (l’entrelacement en grillage) fait référence aux Géorgiens, le croissant aux Azéris, le mont Ararat aux Arméniens.

Les Turcs n’ont pas plus une « essence » identitaire qui les pousseraient au nationalisme que les Arméniens. C’est de la pure haine ethnique que d’entretenir les préjugés qui vont dans ce sens. Quelques timides avancées avaient commencées à germer au sein du peuple arménien suite au soulèvement populaire de la jeunesse et des ouvriers en 2018, dont Nikol Pashinyan, l’actuel dirigeant de la République d’Arménie avait été l’incarnation, dans un sens libéral-national. Mais cela a été trop tard et trop peu, même si cet effondrement du régime nationaliste et militaire pro-russe à Yerevan et l’exemple de ce timide élan démocratique a certainement aussi joué dans la décision d’Aliev de lancer l’assaut.

Un Karabagh arménien séparé de l’Azerbaïdjan est une chose qui n’avait pas de sens, pas plus qu’une Arménie coupée de ses voisins turcs. La haine furieuse des uns est le reflet de la haine méprisante des autres. Ce sont les deux faces de la même pièce. Il y a bien sûr une montagne de préjugés à franchir de part et d’autre, mais gravir cette montagne, pour la dépasser, pour élever Arméniens et Turcs, est le sens même du combat de toute personne authentiquement à Gauche. Voilà la voie qui rassemblera pas à pas, mais avec détermination, les peuples, voilà le sentier lumineux vers la paix qu’il faut emprunter, qu’il faut affirmer.

Le mont Ararat vu depuis Yerevan

Cette situation est d’autant plus significative qu’elle a un écho dans tout l’Orient, de la Syrie aux Balkans, de la Palestine au Caucase, partout en fait où s’étend encore l’ombre pesante de l’Ancien Régime ottoman. Cet Ancien Régime n’a pas encore été complètement surmonté par ces peuples, il s’est transformé en une mosaïque atomisée d’Etats ou de prétentions semi-féodales semi-coloniales qui biaisent les revendications nationales et dévient puis ruinent l’élan de la démocratie. Le problème se pose partout ici dans des termes similaires.

Le drame terrifiant du Karabagh a aussi un écho sur la société française. N’est-il pas incroyable de ne pas voir en France de manifestations populaires appelant à la Paix et à la Démocratie dans un pays aussi avancé ? Et ce alors même que la France compte en son sein près de 600 000 Arméniens et 700 000 Turcs ? Comment est-il possible qu’aucune organisation de Gauche ne soit en mesure de proposer ou même de relayer des appels à l’unité entre Arméniens et Turcs pour affirmer ensemble, ensemble et avec le reste de la population de notre pays, ces idées qui sont le fondement même de ce qui fait la Gauche ?

Au lieu de cela, on a les articles possédés des médias arméniens et les communiqués parfois délirants de personnalités ou d’associations arméniennes, appuyés de manifestations chauvines incompréhensibles au reste de la population, même si elle les regarde néanmoins avec sympathie, mais aussi avec un sentiment de distance, de superficialité. Et bien sûr on a aussi les agressions et les tentatives brutales d’intimidation de bandes littéralement fascistes agissant sous drapeau turc et la propagande bien entendue des islamistes de type « Frères Musulmans » du bloc qataro-turc.

Sur cela aussi, il faut être à la hauteur de notre époque. L’amitié entre les peuples, la défense de la Paix, l’Internationale en un mot, n’est pas un vain mot pour la Gauche de notre pays, qui doit se mobiliser sur la bases de ses valeurs et de son héritage. L’Orient aussi a besoin d’une France socialiste.

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Guerre

La guerre continue et tant l’Arménie que l’Azerbaïdjan basculent dans le fanatisme

L’Arménie et l’Azerbaïdjan continuent de s’affronter malgré des cessez-le-feu non suivis ; ils sont lancés dans un jusqu’auboutisme nationaliste forcené.

La situation militaire est toujours aussi tendue et sanglante au Nagorny-Karabagh, malgré des appels plus ou moins hypocrites de la Russie et des accords de cessez-le-feu non suivis d’effets. C’est que les protagonistes se sont auto-intoxiqués dans un nationalisme ultra catastrophique ; les appels à la mobilisation totale sont de rigueur, avec la haine nationaliste la plus farouche largement diffusée, avec toute la force que peuvent avoir des États.

Cela fait très peur du côté arménien. Car l’Arménie a tout à perdre et pourtant ceux aux commandes sont des fous furieux. Ainsi, à Etchmiadzin, à la périphérie d’Erevan (la capitale arménienne), on trouve le catholicossat de tous les Arméniens. Une église abrite la croix de l’armée arménienne, avec prétendument un morceau de la croix sur laquelle fut crucifié Jésus Christ… Et cette croix vient d’être amené au Nagorny-Karabakh !

C’est là une expression du délire nationaliste-religieux quant à une Arménie existant depuis la nuit du temps, avec un fanatisme anti-« turc » où par turc on entend turc, tatar, azéri, musulman, etc.

Tant en Arménie qu’en France on a de ce fait une intense activité de la Droite la plus réactionnaire et religieuse, dont Nouvelles d’Arménie Magazine se fait l’écho notamment, comme avec cette tribune ultra-réactionnaire de Mooshegh Abrahamian, se résumant aux propos suivants :

« L’avant-poste arménien de ce combat millénaire pour la civilisation chrétienne tiendra-t-il jusqu’à la prise de conscience des nations occidentales seules capables de stopper ce rouleau compresseur qui atteint désormais leurs rives ? »

Ces propos relèvent de la guerre de civilisation et sont tout à fait conformes à l’idéologie de Jean-Marie Le Pen des années 1980 ; on est d’ailleurs dans un contexte d’une Droite « populaire », beauf, brutale et anti-communiste à l’offensive. C’est tellement vrai que début octobre Libération a été obligé de retirer face à la pression un de ses articles, « Face à l’Azerbaïdjan, l’extrême droite française défend l’Arménie », qu’on peut retrouver sur un site de Gauche l’ayant republié en étant passé à côté d’une polémique hallucinante et malheureusement symptomatique.

Cette « sainte-alliance » des réactionnaires « occidentalistes » a évidemment son pendant du côté azerbaïdjanais. Les victoires militaires azerbaïdjanaises, avec la conquête de quelques villages, ont amené une propagande nationaliste sans limite, parlant de victoire totale à l’horizon, sans évidemment un seul mot pour la population arménienne. Ici, il n’est pas parlé d’épuration ethnique mais c’est très clairement sous-entendu. Il n’y a aucun appel envers la population arménienne du Nagorny-Karabagh et il est évident que l’État azerbaïdjanais fera tout pour qu’elle s’enfuit.

Le président du parlement turc, Mustafa Sentop, est également en visite officielle en Azerbaïdjan, ajoutant de l’huile sur le feu ; sa visite témoigne du rôle de la Turquie pour accentuer les violences, l’offensive, la démarche anti-démocratique.

À l’arrière-plan, on a aussi l’Azerbaïdjan qui a balisé le terrain avec de multiples contacts, voire des contrats directs comme celui de l’ambassade d’Azerbaïdjan en France signé en 2018 avec Albera conseil, une agence de communication dirigée par Patricia Chapelott.

La situation est vraiment celle d’une guerre dont on voit mal la sortie et il est d’ailleurs intéressant de voir à ce sujet le positionnement de la Gauche relevant de la tradition communiste.

Le PCF ne prend pas position sur le découpage géographique de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan à l’époque de l’URSS, tout en prenant ouvertement partie pour que le Nagorny-Karabakh devienne une république indépendante arménienne. Le PRCF a une position relativement similaire, publiant même un communiqué de communistes arméniens appelant Poutine à intervenir pour mettre un terme à cette situation.

Le PCRF souligne quant à lui que la guerre est l’expression du démantèlement de l’URSS et des visées géopolitiques des uns et des autres ; du côté du PCF(mlm) on a une longue présentation du rapport arméno-azerbaïdjanais avec une valorisation de l’esprit du bolchevisme caucasien, tenant d’une unité transcaucasienne visant à assécher toute expression de nationalisme.

C’est que la question est finalement simple : la solution au conflit passe-t-elle par un retour en arrière à la ligne communiste des années 1920, avec une unité caucasienne opposée aux nationalismes, ou à la scission radicale des deux pays, avec un encadrement international ?

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Culture

Les Cig Köfte et les Jingalov hats: la cuisine populaire contre les nationalismes

Les nationalistes sont un peu comme le Don Quichotte de Cervantès : ils luttent contre des moulins à vent. Mais ils luttent par le sang et les larmes des peuples.

Il est important d’avoir ceci en tête pour comprendre la situation au Karabagh. Cet exemple est significatif de la façon dont précisément le nationalisme s’oppose à la paix et écrase les peuples. Même si la situation est dissymétrique, dans un camp comme dans l’autre, à rebours des expériences du passé, celui de l’Union soviétique mais même un passé encore plus lointain, les nationalistes de deux bords se déchirent autour d’une certitude commune : pour les Arméniens nationalistes, le Karabagh, qu’ils appellent l’Artsakh, ne peut revenir ou rester en Azerbaïdjan, car c’est une « terre arménienne ». Pour les Azeri nationalistes, le Karabagh ne peut rester ou être arménien, car c’est une « terre turque ».

Mais la terre de ceci ou la terre de cela, ça n’existe pas. Il existe des Arméniens et il existe des Turcs azéri, voilà ce qui doit occuper les gens qui ont une perspective démocratique. La vie sur un territoire n’impose pas la purification ethnique. Cela devrait être une évidence. Et l’élan de la culture, élan collectif et universel, pousse à chercher les communs, et non cultiver jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire jusqu’au génocide, les différences formelles.

Prenons un exemple parlant de cela : la cuisine. Quoi de plus quotidien, de plus banal et donc de plus déterminant que la cuisine pour saisir un peuple ? Toutes les personnes amenées à voyager constatent avec le plaisir de la découverte, ce qui fait justement l’exotisme d’une rencontre à l’étranger : goûter une cuisine différente, de nouveaux aliments, de nouveaux condiments, de nouvelles façon de les transformer, de les fondre. Et cette différence s’abolit immanquablement dans le processus même de la rencontre.

Par exemple, il n’y pas un supermarché de France qui n’offre pas des plats « mexicains », « italiens » etc, qui font désormais entièrement partie de notre gastronomie. Le stade, l’étape de la rencontre a été dépassé depuis longtemps sur ce plan. L’aspect « mexicain » ou « italien » demeure, mais il a été fondu, incorporé, dans l’aspect principal « français » qui reste le nôtre. Mais une étape plus complexe a été atteint, puis franchie. Et cela continue ainsi dans cette perspective, parce qu’il en va du mouvement même de la vie.

Mais que dire alors de peuples que la cuisine ne sépare pas ? Sinon que le processus de fusion y est déjà considérablement avancé. La cuisine arménienne, la cuisine turque, la cuisine arabe syrienne ou la cuisine kurde par exemple ne différent pas fondamentalement, au point qu’il convient souvent plus justement d’en parler comme étant de la cuisine « orientale ». Les déclinaisons tiennent dans les condiments, les épices, les herbes aromatiques plus que dans la composition même de la recette.

L’exemple des Cig Köfte (ou Vospov Köfte), un terme turc dérivé du persan, est très exemplaire de cela. Le plat est aussi populaire chez tous les peuples concernés, et son origine tourne autour de la même région, peuplée de tous ces peuples. À la base, il s’agit de boulettes de viandes mêlées de blé boulgour et aromatisé à l’avenant selon les goûts de chacun. Mais toute les variétés vont dans le même sens et d’ailleurs, la version végétale de la recette s’impose de plus en plus.

Les Cig Köfte actuelles sont préparées de lentilles corail et de blé boulgour, légèrement pimentées. Elles se dégustent tièdes, volontiers arrosées de citron, ou assaisonnées de grain de grenade dont la saveur est là aussi commune aux goûts des peuples orientaux.

L’idée de farcir une galette de blé avec des herbes aromatiques et des légumes verts est aussi une pratique culinaire absolument commune, sous la forme du börek turc, ou pour en revenir au Karabagh, du Jingalov Hats (Ժենգյալով հաց), spécialité de Stepanakert et des campagnes arméniennes du Karabagh. Cette dernière recette a la particularité d’être un mélange d’herbes aromatiques, le Jengyal, dont la récolte est en soi le reflet d’une immense connaissance des ressources naturelles du territoire par la population. On dit que certaines recettes de ce plat sont composées de plus de 20 plantes différentes !

Les Dolma, ou farcis, sont encore un autre exemple emblématique de cette cuisine partagée. On en trouve de tout type, poivrons, aubergines, tomates ou encore bien sûr les fameuses feuilles de vignes.

Et sans conclure, les conserves marinées en vinaigre et saumures, appelés en turc Tursu sont forcément dans les armoires et les habitudes culinaires des Orientaux, en particulier des Arméniens de France qui poursuivent sur ce plan le développement de leurs goûts. Et ceci tout en fusionnant toujours davantage les saveurs, les associations.

Cette imagination sans limite des peuples pour améliorer leur cuisine, illustre toute la force créatrice du peuple, illustre la dynamique allant à la fusion, à l’harmonie. Un proverbe arménien plein de sagesse affirme qu’on ne peut séparer ceux qui ont bu la même eau.

Les nations, les peuples, ne sont pas des planètes différentes qui se partagent notre monde. Leur mouvement tend à les rapprocher, c’est pourquoi les nationalistes font tout pour les figer. Le nationalisme a ceci de particulier qu’il cherche à affirmer la dignité d’un peuple en le coupant des autres.

En cela, le nationalisme n’a rien à voir avec la définition classique de la nation pour la Gauche, qui repose sur une détermination fondamentalement matérialiste : une langue commune, un territoire historique, une tournure d’esprit identifiable, un folklore distinctif. Voilà autant d’éléments concrets, vérifiables, tangibles. Mais ce sont des éléments mouvants, allant vers la transformation et la fusion avec d’autres éléments.

Le nationalisme a ceci de commun avec le libéralisme post-moderne qu’il cultive tout comme lui le narcissisme de la différence, le goût de la fragmentation séparée. C’est en raison de cette conception fondamentalement différentialiste que les nationalistes ne peuvent pas reconnaître des pans entier de ce qui constitue l’existence des peuples.

La musique, la cuisine, le folklore sont en la matière autant de réalités qui ne peuvent être assumées jusqu’au bout, sinon en les biaisant, en les « gelant » dans des supposées « traditions » immobiles, quasi-structurelles. Les nationalistes ont donc une vision forcément tronquée, séparatiste de l’Histoire, une vision chauvine et mensongère.

Ce qui manque au nationalisme, c’est qu’il ne peut pas, qu’il refuse même d’ailleurs de porter l’élan de la culture. Non pas des cultures au sens justement différentialiste et identitaire qu’il essaye de donner à ce mot, et sur ce point il y a une bataille idéologique déterminante à mener, mais au sens de la culture comme élan universel poussant l’Humanité à la fusion, à l’élévation de ses capacités collectives et de sa compréhension de la matière, de l’univers, de manière toujours plus complexe et avancée.

La charge de ce mouvement est précisément ce contre quoi pensent devoir lutter les nationalistes. Lutte vaine et irrationnelle, qui autorise toutes les brutalités, toutes les contorsions machiavéliques. Lutte dans laquelle les nationalistes abandonnent le peuple au profit d’abstractions de plus en plus sophistiquées. C’est ce que font les nationalistes turcs qui parlent du Karabagh comme si aucun être humain n’y vivait, comme d’un territoire à reconquérir purement et simplement et à « purifier » de sa population arménienne.

Mais c’est parce que la vie l’emporte sur tout que les nationalistes seront forcément vaincus et que les peuples arméniens et turcs renverseront les divisions qui entravent leur existence en commun, et leur fusion à venir dans une forme plus complexe. Les Arméniens de France devraient, doivent être à l’avant-garde de cet engagement. C’est une responsabilité historique.

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Culture

La musique populaire, miroirs des liens forts entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Si vous voulez pleurer ou être pris d’une rage folle, il suffit de faire face à ces deux chanson nationalistes et militaristes, naturellement nulles et caricaturales, une insulte aux cultures arménienne et azérie.

Quelle infamie, alors que la musique est un aspect incontournable des peuples du Caucase, avec des échanges qui sont innombrables, avec bien entendu également des influences diverses de Turquie et d’Iran, des pays abritant eux-mêmes différents peuples. Tout se mélange, tout est inextricablement lié et les nationalismes n’en apparaissent que totalement aberrants quand on regarde la culture avec un regard démocratique.

Voici par exemple deux chansons de Lusik Koshyan, Arménienne née en 1921 à Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan.

Voici une reprise moderne de cette seconde chanson, une chanson d’amour traditionnelle destinée à une femme des montagnes. Il n’est pas besoin de dire à quel point les tenues et les bijoux placent l’Arménie en Orient…

Voici la même chanson, interprétée de manière plus moderne jazzy par une Kurde (de Turquie).

Et si Lusik Koshyan vient de Bakou, le plus grand compositeur d’Azerbaïdjan, Üzeyir Hacıbəyov, vient lui du Nagorny Karabagh, en l’occurrence de la seule ville, Shusha, peuplé historiquement par des Azéris et l’un des principaux centres musicaux du Caucase. Il a notamment composé l’hymne nationale de la république démocratique puis de la république soviétique, ainsi que plusieurs opéras.

On a encore un bon exemple de cet échange et esprit commun avec Hayko, une figure du rabiz arménien, une démarche populaire, parfois trop facile, de s’ouvrir aux mélodies orientales, si fortes en mélancolie du côté turc et azéri.

La chanson Mi gna de ce genre a été un grand tube, notamment en Turquie, elle a d’ailleurs été reprise par notre maître Gims national avec les chanteurs arméniens !

Hayko a d’ailleurs provoqué un grand scandale dans le camp nationaliste arménien (mais également du côté azerbaïdjanais), alors qu’on le voit dans une vidéo à une fête en train de chanter avec l’Azerbaïdjanais Nasib Ceferov la chanson Haydi söyle du Kurde de Turquie Ibrahim Tatlıses.

Un exemple de culture contre le nationalisme.

Voici un exemple tout à fait significatif. Hayko se lance ici dans une prestation tout à fait dans l’esprit régional oriental, le titre étant même une référence au style azéri, le mugham, et pourtant on retrouve un drapeau arménien.

En fait, ces peuples ont tellement de retard qu’ils sont en avance, au sens où la notion de copyright n’avait pas de sens de par le passé dans une mosaïque vivante, et cela sera bien entendu le cas dans le futur également.

Les nationalistes s’interposent à cela en disant au sujet de telle ou telle œuvre : cela vient de chez nous, ils nous l’ont volé, etc. Ils le font à toutes les occasions, dénonçant les autres comme des barbares n’ayant pas de réelle culture et devant s’effacer. Les nationalistes azerbaïdjanais traitent les Arméniens d’ « invités », les Arméniens nient la culture azérie en les dénonçant comme des « Turco-tatars ».

En voici un exemple avec la vidéo de Tamam Ashkhar, une chanson de Sayat-Nova, un barde arménien du 18e siècle, avec ici à l’œuvre l’un des plus grands chanteurs arméniens, Norayr Mnatsakanyan, spécialisé dans la musique des troubadours, les Gusans.

Le début de la vidéo présente une thématique ultra-nationaliste arménienne… Alors que Sayat-Nova, s’il est Arménien, est né en Géorgie, que le titre de la chanson est en arméno-turc, que les poèmes de Sayat-Nova alternent l’arménien, le géorgien, le perse et le dialecte turc Ayrum d’une zone de l’Arménie (et c’est même en cette langue qu’il écrivit le plus de poèmes).

Le niveau musical de ces peuples est admirable, la profondeur de leur sensibilité immense.

Et surtout, la musique de cette région est à la fois fine et profonde, accessible et lié aux gens. Tout cela va ensemble dans la véritable culture, à l’opposé des facilités, de la superficialité, etc.

Concluons pour montrer l’importance du mélange avec Lorke, une chanson consistant en un appel à la danse à l’occasion d’un mariage. On s’imagine bien que le combo mariage + danse + musique suffit à rassembler les gens. C’est autre chose que le nationalisme avec ses tanks.

Cette chanson est donc un grand classique, dont voici un exemple arménien. Suit la chanson, dans une version rock de 1966 par un groupe turc, une version kurde, une autre version arménienne avec une danse, une par un chanteur kurde yézidi, une version rock turc de 1971, une version dance arménienne, une version traditionnelle kurde, un extrait d’une fête turque ou azéri on ne sait trop et qu’importe, une version turque, une autre version turque, une version dans un mariage arménien…

On ne sait pas d’où ça vient, on ne sait plus, et peu importe car cela vient du peuple, cela va au peuple, et c’est bien ainsi !

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Arménie: une tribune de droite soutenue par des gens de «gauche»

S’il est une question où la Droite et la Gauche sont totalement séparés, c’est bien sur celle de la guerre. La Droite justifie celle-ci quand ça l’arrange ; la Gauche veut la justice et déteste le militarisme, l’expansionnisme.

Aussi ne doit-on pas être étonné de voir, dans la tribune de « soutien » à l’Arménie signée par 176 élus et publiée dans le Journal du Dimanche, des figures de la Droite et non des moindres. On a ainsi Laurent Wauquiez (président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes), Christien Estrosi (maire de Nice), Damien Abad (président du Groupe LR à l’Assemblée nationale), François-Xavier Bellamy (président de la délégation française du Groupe PPE), Valérie Pecresse (présidente de la Région Ile-de-France), etc.

La tribune exige en effet que la France intervienne, qu’elle prenne partie, bref qu’elle assume une politique néo-coloniale franche, ouverte. La France fait partie du groupe de Minsk qui depuis 25 ans cherche sans succès à réaliser un dialogue entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : la tribune appelle à ce que cela cesse.

« Face à l’ensemble de ces événements, force est de constater que l’espace de neutralité dans lequel la France s’efforçait depuis plusieurs décennies de créer un chemin vers la paix n’existe plus (…).

Nous considérons que la diplomatie française doit réexaminer sa stratégie dans le conflit du Haut-Karabakh : dénoncer avec force l’agression azerbaïdjanaise et exiger l’arrêt immédiat des violences de la part de l’Azerbaïdjan sous peine d’un soutien massif aux autorités du Haut-Karabakh qui passera par la reconnaissance de leur légitimité pleine et entière. »

Cette dernière phrase implique naturellement un soutien militaire à l’Arménie ; le soutien « passera par la reconnaissance », mais évidemment il ne saurait se contenter de cela puisqu’il doit être « massif ».

On est là dans une prise de partie unilatérale tout à fait classique de la Droite, mais de nombreuses figures se revendiquant de la Gauche ont également signé cette tribune où on cherchera en vain une dimension démocratique. C’est comme si ne comptaient que les Etats et en rien les peuples.

On a ainsi les signatures d’Eliane Assassi (présidente du Groupe communiste républicain citoyen et écologiste au Sénat), de Clémentine Autain, de Raphael Glucksmann, de Benoît Hamon, d’Anne Hidalgo, de Yannick Jadot d’EELV, de Pierre Laurent du PCF, de Marie-Noëlle Lienemann, etc.

Il suffira de faire remarquer à ces gens une simple chose. Il est dit dans la tribune, au sujet du Haut-Karabakh :

« Ce territoire, berceau de la civilisation arménienne et dont la population fut de manière ininterrompue au cours de l’histoire composée essentiellement d’Arméniens »

C’est tout à fait vrai. Alors posons la question aux signataires de gauche : puisqu’il y a ce mot « essentiellement », il y a donc des gens qui ne sont pas arméniens. Ils sont azéris, kurdes, etc. Où sont-ils alors ?

Eh bien ils ne sont plus là, car ils sont été expulsés. La conquête du Haut-Karabakh par l’Arménie s’est accompagnée d’une politique d’expulsion massive. Il y a 800 000 réfugiés azerbaïdjanais, qui ont été éjectés de leurs foyers au nom de la pureté ethnique arménienne valable « depuis trois mille ans ». Car c’est de cela qu’il s’agit également.

Source : Wikipédia

Bien entendu, les fauteurs de guerre sont aujourd’hui l’Azerbaïdjan et à l’arrière-plan les va-t-en-guerre turcs. Il faut les dénoncer et c’est le principal. Il faut toutefois pour être authentiquement démocratique ne pas se mettre à la remorque d’un État arménien corrompu, bureaucratique, militariste, qui a unilatéralement décidé d’annexer une partie du territoire azerbaïdjanais.

L’ONU a par de nombreuses résolutions insisté là-dessus. Les signataires de gauche ont-ils conscient que leur tribune foule aux pieds le principe d’intégrité territoriale et que n’importe quel envahisseur peut pareillement justifier une intervention « libératrice » ? Ont-ils compris qu’ils démolissent le principe même de droit international et qu’ils contribuent au principe de poussée expansionniste ?

La vérité est que l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dirigés par des nationalistes, qui poussent au crime, qui veulent l’épuration ethnique, parce que pour eux l’autre peuple est constitué de monstres. Alors, oui il faut stopper l’Azerbaïdjan, mais cela ne peut être qu’au profit du peuple et ce peuple est constitué du peuple arménien et du peuple azerbaïdjanais.

Quelle idée de se remettre à la remorque tant de la Droite qui veut renforcer les positions stratégiques françaises que des fantasmagories annexionnistes des nationalistes d’Arménie !

Le pire de tout cela est que c’est fait au nom de l’Arménie. Et ce pays se retrouve maintenant le dos au mur, à jouer son existence, parce que des fanatiques ont ouvert la boîte de Pandore de la haine entre les peuples, la haine implacable, celle de l’épuration ethnique, de la liquidation.

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Vers la guerre: les peuples d’Arménie et d’Azerbaïdjan victimes de grandes manœuvres

La guerre au Haut-Karabagh a, bien entendu, des raisons d’une bien plus grande ampleur qu’un simple conflit local : derrière, on a les manœuvres militaristes de puissances expansionnistes, conquérantes.

Le premier ministre arménien Nikol Pachinian a accordé une interview au Figaro le 2 octobre 2020 et dès la première question, il révèle le fond de la question alors qu’au Haut Karabagh, la guerre fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

« Le Figaro : Vous accusez l’Azerbaïdjan d’être soutenu militairement par la Turquie. De quelles preuves disposez-vous ?

Nikol Pachinian : Oui nous avons des preuves. La Russie, la France et l’Iran ont déjà reconnu l’implication de l’armée turque dans l’offensive de grande ampleur contre l’Artsakh [= le Haut Karabagh du point de vue des Arméniens pro-annexion]. »

On aura naturellement compris que dès le départ le premier ministre arménien insiste sur trois puissances épaulant l’Arménie et refusant l’expansionnisme turco-azéri : la Russie qui maintient l’Arménie comme satellite, l’Iran qui est juste sous l’Arménie géographiquement et ne veut pas de présence turque, la France qui est une grande puissance cherchant à satelliser également autant qu’elle le peut.

Or, il y a un souci dans ce panorama. L’Arménie a en effet connu un soulèvement populaire en 2018 et Nikol Pachinian est arrivé au pouvoir comme représentant des forces pro-Union européenne, la ligne officielle étant de décrocher doucement mais sûrement de la Russie.

Les forces pro-russe au pouvoir auparavant étaient farouchement nationalistes et agressives quant à la question du Haut-Karabagh et Nikol Pachinian a modifié la ligne. Il y a alors eu dans la foulée l’établissement d’une ligne directe entre les gouvernements d’Arménie et d’Azerbaïdjan, alors que les incidents à la frontière se sont pratiquement éteints.

Mais Nikol Pachinian a cédé devant les forces agressives en Arménie ; il est allé au Haut-Karabagh en août 2019 et a dit : « le Karabach, c’est l’Arménie, point final ». Le président azéri Ilham Aliyev lui a répondu par : « le Karabach, c’est l’Azerbaïdjan, point d’exclamation ! ».

On a ici une démagogie nationaliste de la part de gens représentant des couches dominantes jouant à la guerre avec leurs propres peuples. Et avec la crise économique, politique, militaire… ouverte par la crise sanitaire du covid-19, tout cela a pris une ampleur explosive à laquelle les protagonistes ne s’attendaient pas forcément.

La situation est déjà mauvaise à la base, mais désormais, la crise précipite tout, les tensions s’aiguisent comme jamais, la fuite dans la guerre devient une règle. Comment faire sinon pour trouver les milliards et les milliards dépensés pour sauver les économies et les couches dominantes ?

Les démagogues nationalistes se retrouvent ainsi pris au piège de leur démarche qu’ils doivent, qu’ils le veulent ou non, suivre jusqu’au bout. Les dirigeants arméniens se retrouvent dans un piège qu’ils ont eux-mêmes participé à tendre. Cela est d’autant plus vrai que… l’Azerbaïdjan est également un satellite russe et que la Turquie fait un forcing généralisé pour s’en faire son propre satellite, au nom de leur proximité historique définie de manière extrapolée par le principe « une nation, deux États ».

La Russie cherche donc à revenir en force auprès de son satellite arménien, alors que la Turquie cherche à s’implanter coûte que coûte dans une Azerbaïdjan satellisée par la Russie… et ce sont les peuples qui en paient le prix. La Russie a d’ailleurs annoncé le premier octobre qu’elle s’efforçait avec la Turquie de trouver une solution. Les peuples devront donc se soumettre aux injonctions et s’ils ne le font pas, ils seront pousser à un processus menant au bain de sang.

C’est le chantage poussé dans des proportions toujours plus insoutenables par la crise. Il faut le drapeau rouge de l’amitié des peuples, sinon la conflagration est inévitable !

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Qui sauvera l’Arménie de l’expansionnisme turc?

La guerre fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, avec à l’arrière-plan l’expansionnisme turc.

Qui aidera l’Arménie face à l’expansionnisme turc ? La situation est dramatique. L’Arménie se retrouve entourée de deux terribles ennemis, la Turquie et l’Azerbaïdjan, avec qui elle n’a aucune relation diplomatique. D’ailleurs, 834 kilomètres des 1000 formant ses frontières sont fermés ! Et elle n’a que trois millions d’habitants, alors qu’il y a 10 millions d’habitants en Azerbaïdjan et 82 millions en Turquie.

Ce n’est pas moins que l’existence même de l’Arménie qui est ainsi en jeu, alors que la guerre arméno-azérie fait rage au Haut-Karabagh. L’Azerbaïdjan revendique la mort de 2300 « séparatistes » arméniens, la destruction de 130 chars, 200 pièces d’artillerie, 25 batteries antiaériennes et de missiles sol-air S-300. L’Arménie revendique la destruction de 137 chars et blindés, de 72 drones et 7 hélicoptères et d’un avion militaire, ainsi 790 soldats azerbaïdjanais tués, et 1 900, blessés.

Qui aidera l’Arménie face à l’expansionnisme turc ? Certainement pas les dirigeants bureaucratiques et corrompus de l’Arménie, ni les grands bourgeois arméniens vivant à l’étranger, qui trahissent le peuple au profit de fantasmes grand-arméniens. Car seule la démocratie peut se confronter efficacement à l’expansionnisme et au militarisme… et l’expansionnisme et le militarisme turcs sont d’une virulence absolument terrible.

La Turquie a compris qu’elle ne serait pas en mesure de bousculer la Grèce en Méditerranée comme elle l’espérait, alors qu’en plus la France est intervenue et qu’elle est une grande puissance militaire maritime. Alors elle s’appuie sur l’Azerbaïdjan pour renforcer sa perspective panturque, voire pantouranienne, puisque l’objectif c’est « l’unité » de tous les peuples « turcs » jusqu’à la Chine.

L’objectif c’est – outre de provoquer la Grèce et la France indirectement – de chasser la population arménienne du Haut-Karabakh et même de démolir l’État arménien lui-même, afin d’étendre le territoire azérie. C’est l’existence même qui est en jeu. Elle le sait, elle se militarise depuis trois décennies afin d’être en mesure de préserver son existence, mais le régime étant corrompu, bureaucratique, il n’y a pas de mobilisation démocratique et de quête d’appuis internationaux sur une base démocratique. L’Arménie se retrouve seul, étant tombé dans le piège du nationalisme.

La question du Haut-Karabagh avait justement été subtilement réglé par l’URSS. Lénine et Staline voulaient neutraliser les nationalismes dans une partie du monde où ce travers était particulièrement prégnant. Ils ont ainsi rattaché le Haut-Karabagh, à majorité arménienne mais liée depuis quelques centaines d’années à l’Azerbaïdjan, notamment par l’intermédiaire de populations nomades, à la république soviétique d’Azerbaïdjan. Cependant, le Haut-Karabagh a obtenu une grande autonomie culturelle.

Cela a « forcé » l’Azerbaïdjan à reconnaître la culture arménienne et l’Arménie à se tourner vers l’Azerbaïdjan où vivait une minorité arménienne. Qui plus est, à l’ouest de l’Arménie et sans frontière avec l’Azerbaïdjan, se trouvait la République soviétique autonome du Nakhitchevan. Cela forçait d’autant plus à des interrelations arméno-azérie, pour deux peuples qui par ailleurs ont un parcours historique déjà fortement lié, comme en témoigne la culture commune des bardes, les ashiks.

Les peuples de l’Azerbaïdjan et de Turquie ne veulent pas la guerre. Mais ils sont entraînés par le nationalisme, le militarisme, l’expansionnisme. Il est pourtant possible d’empêcher cela. Il faut un drapeau de la démocratie qui soit fortement levé, qui assume l’internationalisme des travailleurs, l’amitié entre les peuples. Seul un tel drapeau peut amener le soulèvement face aux forces réactionnaires et on sait bien qu’en Turquie, et même en Azerbaïdjan, les forces en faveur de la démocratie existent, mais ont besoin d’aide. Il en va de la survie même de l’Arménie.

Seule la mobilisation démocratique des peuples du monde, à l’échelle la plus grande et en particulier dans le Caucase, peut sauver l’Arménie !