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Le cycliste, un beauf comme un autre

Faire du vélo, c’est bien et c’est mieux que prendre la voiture, si on peut éviter. Mais croire qu’avec cela on évite l’agressivité, le fétichisme, l’individualisme, c’est lourdement se tromper.

bicyclettes

Ah, le vélo ! Quel plaisir de plonger dans les rues de la ville, libre de tout souci de transport en commun, en se précipitant à coups de pieds sur le pédalier ! « A bicyclette… » On se sent comme grisé, et cette euphorie n’a pas seulement un lien avec l’endorphine produit par l’effort donné. Il y a également ce sentiment, à la fois snob et rassurant, de faire quelque chose de bien pour l’environnement. On ne pollue pas, on ne contribue pas à la toute-puissance de l’automobile.

Et puis, les automobilistes, quelle bande de cons ! Entre leur agressivité, leur irresponsabilité, leur fétiche de la voiture, leur confiance aveugle en la route, l’autoroute, le pied sur le champignon comme vecteur du déplacement ! Quelle joie alors d’être cycliste, au cœur de la ville, loin des beaufs et de leur style de vie !

Ce dernier point de vue est-il une caricature ? Pas tant que cela, finalement. Car les cyclistes ressemblent finalement sur beaucoup de points aux automobilistes. Ils ont le même fétichisme complet de leur propre activité. Ceux qui relativisent celle-ci sont des ennemis et le mépris du cycliste pour le piéton vaut bien celui de l’automobiliste. Quant à l’agressivité, elle devient rapidement la même.

Il ne faut pas croire non plus que le vélo soit quelque chose de simple, du type on monte dessus et hop c’est parti. Il faut en effet aller d’abord le chercher, dans la rue ou dans le local à vélos. Il faut le décadenasser. Ah mais voilà que faire des antivols ? Alors, là, il faut soit l’accrocher sur le vélo, ce qui est une opération hautement intellectuelle, car il faut bien le caser pour pas que cela ne dérange quant on roule. Ou bien on le met dans un sac : ah, il faut un sac à dos! Mais quel type de sac ? Et il faut toujours l’avoir sur soi, même quand on s’est garé et qu’on n’a plus l’antivol ?

Ce n’est pas tout : il faut regarder la météo. La pluie exige un certain habillement. Et puis on a vite chaud quand on pédale, on est en sueur, il faut prévoir le coup pour ne pas être trop dérangé après coup. Il y a le vent également, à prendre en compte.

Et puis il ne faut pas oublier les lumières ! C’est une question de sécurité. Là évidemment on peut la jouer à la française, avec le style nonchalant. Toutefois une véritable sécurité, c’est une lumière fixe devant, une lumière clignotante derrière, des réfléchissants à la fois devant et derrière, ainsi que plusieurs sur chaque roue pour les côtés, et sur chacun des deux côtés de chaque pédale.

Ouf ! Tout cela pour dire que c’est une intendance. Que le côté spontané et libre du cycliste relève de la mythomanie. Que même si on prend un vélo empruntable sur abonnement, il reste la question de la conduite, de l’habillement, de le trouver, de le garer au bon endroit, etc.

Tout cela fait que le cycliste a une démarche complexe, que lui imagine simple, et c’est pourquoi il devient aussi bien un beauf, sans même s’en apercevoir, dans ses attitudes avec les autres, en particulier les piétons, mais aussi les autres cyclistes, ou bien les automobilistes.

Somme toute, le cycliste, c’est un peu le motard mais avec une moto sans moteur. Ce qui lui accorde une dimension écologiste indubitable, et puis cet aspect sportif. C’est plutôt bien ! Mais cela se retourne aussi bien en son contraire, avec la même pose que le motard, le même individualisme, la même attitude qui est celle de la caricature exposée dans les films américains, avec ce motard sans casque roulant à fond la caisse sur une route traversant le désert.

Les motards et les cyclistes se croient bien dans un désert, ne portant plus leur attention qu’envers eux-mêmes surtout…

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La disparition de la retenue dans l’intimité

L’ultra-libéralisme fait tomber toutes les frontières, toutes les limites, tous les principes, toutes les politesses. L’intimité disparaît ainsi également : le capitalisme a besoin d’individus, pas de personnes, de personnalités.

Echo et Narcisse, John Willian Waterhouse, 1903

L’irruption de la pornographie, du voyeurisme, de l’exhibitionnisme… est désormais une chose tout à fait acquise dans les mentalités françaises. Il y a évidemment un grand décalage entre les générations plus âgées et des jeunes pétris de la culture Instagram. Cependant, le triomphe de Facebook a suffi à exprimer le culte de l’ego qui était déjà solidement installé dans les esprits. Faire de sa vie une pièce de théâtre, un film, un show, ou plus exactement la présenter telle quelle, est une norme.

Naturellement, cela implique une fuite en avant pour se faire remarquer, d’où les phénomènes les plus extrêmes et les démarches les plus grotesques pour apparaître comme différent, au-dessus du lot, unique, totalement à part. Ce qui est ici frappant, c’est que ce n’est jamais par la culture qu’il est cherché à se distinguer, car cela prend trop de temps dans une société capitaliste qui exige de la rapidité, toujours plus de rapidité. Il faut que tout se déroule de manière courte, pour recommencer tout de suite après.

Les egos s’expriment donc surtout par l’axe du vêtement, où le combo Louis Vuitton x Supreme représente le nec plus ultra, la sexualité ou la présentation de son intimité. Il faut se souvenir ici de ce qui s’est dit en France au moment de l’arrivée de la téléréalité. Cela ne marcherait pas, c’est juste anecdotique, la France n’est pas l’Allemagne ou les Pays-Bas ou l’Angleterre, avec leur goût pour le trash. Et pourtant, la digue a bien cédé ; la télé-réalité est désormais incontournable à la télévision, et pas seulement, puisque avec internet, les possibilités d’exhibition sont très faciles, que ce soit avec des vidéos en ligne ou que l’on s’envoie au moyen des smartphones.

Les mœurs ont naturellement été radicalement modifiées par tout cela et il existe ici une différence très marquée entre les générations. Celles nées à partir de 2000, qui n’ont jamais connu aucun cadre normatif un tant soit peu serré, représentent la tendance la plus franche, l’avant-garde pour ainsi dire du libéralisme. Elles acceptent tout, ne refusent rien, faisant de chaque acte quelque chose qui ne doit pas être évalué par la morale, l’histoire, la philosophie, mais simplement par l’envie ou l’utilité. La seule opposition à cette démarche est au mieux religieuse.

Le retour en force des religions s’appuie beaucoup sur cette question de l’intimité. Les religions qui ont du succès sont des variantes ascétiques, anti-exhibitionnistes, des religions historiques. Il y a ainsi l’évangélisme, comme variante du protestantisme, le salafisme, comme variante de l’Islam, les Loubavitch, comme variante du judaïsme. Elles insistent particulièrement sur la défense de l’intimité. Elles n’insistent nullement sur son développement, sur l’affirmation de la personnalité, comme figure rationnelle, sensible, éduquée et ouverte à la nature. Bien au contraire, elles réduisent l’intimité à une chose non seulement privée, mais également tellement unique qu’elle doit être radicalement séparée de tout.

Le levier des religions est ainsi encore l’ego, tout autant que la critique de l’exhibitionnisme, de la pornographie, du voyeurisme. Les religions ne dépassent pas ces formes décadentes, elles les évitent, en s’appuyant tout comme celles-ci sur le ressort de l’ego. Avec les religions, on n’a pas des gens refusant le voyeurisme, mais l’évitant, se disant qu’ils valent mieux que ça. Or, ce dont on a besoin, c’est bien d’un rejet de exhibitionnisme, du voyeurisme, de la pornographie.

Cependant, et malheureusement, beaucoup de gens de gauche sont ici imprégnés de libéralisme. Ils pensent qu’il n’est pas besoin de combattre cela, car finalement chacun aurait le droit de faire ce qu’il veut, même si c’est erroné. Tout serait une question de points de vue, et par conséquent mieux vaut discuter, faire évoluer les points de vue. C’est là ne pas comprendre la dynamique à l’arrière-plan : celle du capitalisme qui a besoin d’individus faisant sauter toutes les frontières, pour élargir le marché.

C’est exactement comme les gens cherchant à faire évoluer les points de vue au sujet de l’achat de 4×4 ou bien de viande. Ils ratent ce qui se déroule à l’arrière-plan : une intense activité du capitalisme pour trouver de nouvelles choses à vendre, de nouvelles choses qui puissent être achetées. Le capitalisme trouve d’ailleurs très bien qu’il y ait de nouveaux consommateurs de vélos ou d’alimentation végétalienne. Du moment qu’il y a des consommations nouvelles, que les consommations rentrent en compétition, tout cela est très bon.

Même les religions ne présentent pas un obstacle, car il y en a plusieurs, qui se concurrencent, et qui concurrencent la disparition de l’intimité, ce qui renforce d’autant l’esprit de concurrence, de diversification, de choix de consommation possibles. Voilà pourquoi il faut il considérer l’exhibitionnisme, la pornographie, le voyeurisme non pas simplement comme des phénomènes, mais comme des réalités idéologiques, vecteurs d’agression contre la personnalité, visant à la déformer pour la façonner en fonction des besoins du marché.

La retenue dans l’intimité est une valeur qu’il est par conséquent essentiel de protéger, à tout prix, car elle est la base de l’intégrité, psychique et physique, de chaque personne qui ne veut pas se voir réduit au statut d’individu, aliéné, formé par le marché, disponible pour la consommation.

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Le landau et la canette de Red Bull

Même quand on n’est pas dans son propre pays, on l’est quand même. Pourquoi ? Parce que les prolétaires sont tous les mêmes.

Il est vrai que cette anecdote, de par son mauvais goût, tient plus d’un style germanique que d’un tempérament latin. Encore que ce n’est pas une anecdote, mais juste une preuve de plus, à ce que l’on sait bien déjà : les prolétaires sont tous les mêmes.

Ce fut, donc, dans un pays étranger, d’une ville touristique mais dont la périphérie, c’est de rigueur, consiste en des tours laides, sans personnalité ni n’exprimant rien à part la fadeur. Le couple avec le bébé était jeune, cela aussi est une constante populaire. La jeune femme fumait, là encore une mauvaise habitude.

Elle poussait donc un landau, la clope au bec comme le dit l’expression. Alors, le détail apparut au détour d’un regard à la fois bienveillant et critique. Le landau disposait, un peu plus bas que par là où on le pousse, un endroit pour poser le biberon tout en faisant qu’il reste stable. Cependant, ce n’était point un biberon qu’on trouvait là ! C’était une canette de Red Bull.

Que dire de cet étrange ressenti qui peut nous envahir à la vue d’une telle chose ? Quelle joie, quel attendrissement ! Non pas que ce soit la canette en elle-même qui soit plaisante et provoquerait subitement la soif, car il s’agit d’une boisson sucrée, caféinée, bref d’une de ces drogues industrielles et chimiques comme le capitalisme aime à en inventer pour trouver un moyen que l’on consomme à tout prix.

Non, ce qui était vivant comme sentiment, c’était l’impression de voir des compatriotes. Dans un pays qui n’est pas le sien, on aura beau dire, au bout d’un certain moment, il est plaisant de rencontrer des gens parlant sa langue. Au début du séjour on est vexé d’un tel fait, car on pensait être loin, enfin tranquille, et on se dit alors qu’on n’est pas allé assez loin. On se renfrogne. Pourtant, au bout d’une certaine période, qui peut être courte, on a comme le mal du pays.

Voir ce landau avec sa canette put donc agir tel un étendard, telle une sommation : prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Non pas pour boire du Red Bull, cela va de soi, mais qui peut prétendre que cette image n’est pas d’Épinal, n’a pas dans sa substance ce qui forme le cas d’école, ne forme pas un exemple typique ? Ne devine-t-on pas que cette scène est, dans son caractère, la même à Barcelone, Lille ou Rotterdam, Malmö, Dortmund ou Zurich ?

Les prolétaires sont tous les mêmes, et ils sont même de plus en plus les mêmes, malgré que dans chaque pays on consomme plus de choses, et que les différences s’accentuent en apparence. Ce qui tend à triompher chez les prolétaires, c’est la même attitude, le même comportement, le même style. Et on aurait tort d’être unilatéral et de voir par exemple en les jeunes prolétaires des idiots sans conscience écoutant un certain « son » de rap, avec certains habits bien codifiés, certaines dégaines stéréotypés, certaines réactions simplement reprises à d’autres.

Car, ce qui se dessine au-delà de la faiblesse culturelle, c’est la volonté de s’approprier le monde. La canette de Red Bull n’est qu’un début et on peut déjà voir que les jeunes prolétaires s’habillent bien mieux que les générations précédentes, avec plus d’exigence pour le style, l’esthétique. Auparavant, seule une petite minorité recherchait quelque chose de ce type, désormais, il y a une pression générale pour être conforme à une certaines atmosphère, un certain style.

Si les gilets jaunes avaient d’ailleurs voulu que les prolétaires les rejoignent massivement, ils n’auraient pas réclamé de l’essence, mais un autre liquide : ceux des parfums. Bien naïf celui qui croit que la palette est le symbole du prolétaire du 21e siècle ! Le prolétaire ne se veut plus prolétaire, c’est là sa force et sa faiblesse. Il veut dépasser le bourgeois mais s’imagine qu’il doit pour cela lui ressembler, telle une caricature d’ailleurs. Bientôt il abandonnera cette illusion.

Et alors les revendications sociales, ce sera aussi : du beau textile pour tous, des objets utiles soit mais esthétiques, le raffinement accessible, les bonnes manières oui, mais populaires !

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Société

Mange ta soupe !

Soupe et potage sont utilisés comme des synonymes pour désigner un plat liquide composé de légumes, légumineuses et/ou de viandes, de matières grasses et d’épaississant.

gaspacho

La recette la plus simple de la soupe est la cuisson de légumes de saison dans de l’eau, assaisonnée et portée à ébullition. Une fois cuite, la préparation est mixée. La dégustation se fait alors lorsque la soupe est encore fumante.

Cette préparation peut également prendre les noms de velouté, bisque, bouillon, garbure ou consommé car ils renvoient à des recettes particulières.

La garbure est une soupe chaude gasconne servie en entrée. L’assortiment de légumes (chou vert accompagné du haricot-maïs frais ou sec, de fèves, de mange-tout, de pommes de terre, de navets, de gros pois, d’oignons, d’ail, parfois de carottes, de raves et même de laitues, de châtaignes, d’orties, voire de bourrache) est cuit longuement. Les viandes, en général, sont confites.

Le minestrone est une variante de soupe de légumes (chou vert, pommes de terre, carottes, céleri branches, petits pois, tomates, haricots blancs secs, oignon, ail, basilic) chaude, épaisse de la cuisine italienne, souvent additionnée de pâtes ou de riz, et servie en entrée, accompagnée de parmesan râpé. Il peut également être cuisiné avec de la viande, accompagné de pistou ou pesto et d’une tranche de pain de campagne.

Le velouté est une soupe enrichie de crème fraîche et d’œuf. Le principe de réalisation d’un velouté consiste à réaliser une soupe et à lui ajouter en fin de cuisson une préparation qui est un mélange de crème fraîche et de jaune d’œuf.

La bisque est un potage de la cuisine française, consistant en un coulis de crustacés très assaisonné et additionné de crème fraîche.

Le bouillon désigne le plus souvent une préparation culinaire liquide (généralement juste de l’eau), dans laquelle on cuit, assez longuement, un ou plusieurs aliments : des viandes (bœuf, volaille, etc.), des poissons, des légumes, des féculents, des graines, complétés d’aromates et d’assaisonnements.

Le consommé est un potage généralement fait à base de fond (un bouillon, généralement à base de veau ou de volaille et d’une garniture aromatique, réduit pour en augmenter la consistance)  qui a ensuite été clarifié.

Le gaspacho est un potage froid voire glacé à base de légumes crus mixés. La base est faite de tomates mixées, le tout allongé avec de l’eau ou des glaçons. Aux tomates peuvent être ajoutés de la mie de pain ainsi que des légumes tels que le concombre, le poivron ou l’oignon, cuits ou crus. Cette préparation liquide est relevée avec de l’ail, du sel, de l’huile et du vinaigre.

Les français consomment 12 litres de soupe par an et par personne. Les habitants du Sud-Ouest sont les plus forts consommateurs (15 litres par acheteur) contre ceux de la région parisienne les plus faibles (11,7 litres par acheteur). Les soupes se déclinent sous différentes formes, dans le commerce : liquides, déshydratées ou instantanées. Les potages déshydratés à cuire sont les premiers sur les tapis roulants pour 10.6 litres consommés par acheteurs. Arrivent ensuite les soupes liquides avec leur consommation de 7.5 litres. Ce mode de consommation s’explique par le prix peu élevé et la facilité de préparation de l’instantané. A moins de 1€ et une bouilloire, le consommateur boit une soupe ; contre 4€ les 50 cl en bouteille de verre.

Bien plus que le mode de préparation, c’est surtout la qualité nutritionnelle qui diffère ! 40% de légumes, de l’eau, des épices et aucun additif !

Les industriels de l’agroalimentaire n’ont pas le droit d’utiliser de conservateurs dans leurs préparations. Les soupes fraîches sont alors conservées grâce à des méthodes thermiques : la congélation et stérilisation à chaud étant les plus courantes. Selon les normes d’usage, une soupe doit contenir au moins 40 % de légumes pour bénéficier de l’appellation. La teneur en sel quant à elle, n’est pas normée. La soupe prête à consommer contient en moyenne 2 grammes de sel par bol. Ce qui est énorme au vu de l’apport journalier recommandé pour un adulte : 5 à 7 grammes.

Le potage « fait-maison » est, au niveau nutritionnel le meilleur puisque plus les légumes sont cueillis et cuits rapidement et plus ils gardent leurs vitamines et minéraux. Il faut bien sûr que la température ne soit pas trop élevée. Le gaspacho est plus vitaminé puisque les légumes ne sont pas cuits. Vient ensuite le bouillon avec sa cuisson longue à l’isotherme 100°C qui attendrit les tissus, les rend fondant sans risques de les abîmer par des températures trop élevées. Il faut pour réussir une bonne soupe, tant au niveau goût que nutritionnellement, prendre du temps. Il faut choisir les légumes, les préparer et passer à la cuisson. La soupe est souvent réalisée en grande quantité alors pourquoi ne pas la partager entre amis, voisins, collègues !

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Vivre sa vie ou vivre la vie

Le capitalisme prétend que vivre, c’est vivre sa vie, selon sa propre individualité. C’est là une abstraction visant à satisfaire concrètement l’esprit de consommation. La vie est un processus universel et c’est à ce processus qu’on appartient.

Le poète pauvre, 1839, Carl Spitzweg

Tous les grands philosophes ou les grands artistes qui ont abordé la question du sens de la vie ont souligné qu’ils ont découvert l’immensité, la multiplicité de la vie, sa richesse. Les ressources de la vie sont infinies, ses aspects indénombrables.

Le capitalisme prétend proposer une manière de vraiment vivre en disant que, justement, chaque aspect de la vie consiste en un individu. Être soi-même, ce serait vivre sa vie. On poursuit son bonheur à soi, chacun ayant des valeurs, des sensibilités différentes. Rien ne serait pareil pour personne, on ne peut pas juger le bonheur d’un autre.

Il faudrait accepter que certains aiment les voitures puissantes et bien polluantes, d’autres se faire fouetter. De vieux hommes veulent des jeunes femmes, certains aiment la fourrure. Tous les goûts sont permis et le capitalisme fournit pour cela la consommation disponible. C’est pour cela qu’il n’y a pas de réelle répression de là où l’argent circule, comme pour les call-girls, les drogues dans les milieux chics.

Le libéralisme ne peut qu’aller dans le sens d’ouvrir toutes les possibilités : celle d’acheter des drogues… si on le veut, de se faire mutiler… si on le veut, etc. Le passage du football en pay per view suit le même principe : on peut regarder le football… si on le veut. Et donc si on paye.

Vivre, c’est vivre sa vie, et donc payer. Parce que sa propre vie n’est pas celle du voisin, et que la distinction ne peut se faire que par la consommation. Dis moi ce que tu consommes, je te dirais qui tu es. Le capitalisme sous-tend une démarche ostentatoire qui prend d’ailleurs des proportions toujours plus immenses. Le triomphe d’Apple et des marques de vêtement Supreme et off-white témoigne de l’élargissement du luxe à la vie quotidienne, alors qu’avant l’ostentatoire concernait surtout des moments de la vie sociale.

Fini la robe de soirée issue de la haute couture, gage d’un moment bien travaillé et prouvant un statut social, ou les beaux habits qu’on a choisi pour aller en « boîte de nuit ». Désormais, c’est tout le temps qu’il faut montrer qu’on vit sa vie à soi. La pression est immense, et cherche tous les détails. Comment est-on habillé ? Quelle est sa posture ? Avec qui est-on ? Le couple lui-même s’efface devant le principe de l’alliance entre partenaire, dans la perspective d’une mise en valeur réciproque.

Vivre sa vie, c’est comme une sorte de grande Bourse des individus, où l’on cherche à placer des actions concernant sa propre vie. On n’existe pas en soi, mais par rapport à certains rapports, à certaines relations. On est une entreprise établissant des liens, et plus une personne avec une personnalité. On est uniquement un individu.

Ce n’est pas là vivre la vie. On ne peut réellement vivre qu’en voyant comment la vie est un processus universel, une réalité sensible qui concerne tout le monde, chaque être vivant. Ce n’est que de cette manière qu’on en saisit la densité, la subtilité, qu’on cherche soi-même à développer ses facultés pour davantage vivre.

Le sentiment amoureux est en ce sens un véritable obstacle au capitalisme, parce qu’il amène deux personnes à se rencontrer en tant que personnes, en faisant sauter tous les rapports consuméristes qui priment sinon. Quand on accepte d’être amoureux – nombreux et nombreuses sont les opportunistes, les carriéristes qui refusent – alors on est soi-même et que soi-même. On découvre l’amour comme réalité de la vie, non pas simplement de sa vie à soi, mais de la vie en général, représentée par la personne aimée.

C’est d’ailleurs parce qu’on voit la vie dans l’amour qu’on espère avoir des enfants, comme expression de la vie. Quel dommage ici que les enfants qu’on devrait aimer comme à la fois ses enfants et les enfants de l’amour, donc de la vie, soient uniquement vus, bien souvent, comme « ses » enfants au sens d’une propriété, d’une possession, d’un lien consumériste.

Est-ce cela qui fait que, bien souvent, l’amour disparaisse du côté de l’homme, un fois l’enfant arrivé, la femme perdant son statut d’une relation ostentatoire, pour ne plus avoir qu’une fonction utilitaire ? Car les tendances du capitalisme cherchent à revenir à la moindre occasion, pour reconquérir des espaces, ouvrir un marché.

Qui échappe une fois à l’aliénation n’en a pas fini avec la bataille pour être réellement soi-même. Tant qu’il n’y a aura pas eu de révolution, on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Seul le fait d’être en phase avec le processus révolutionnaire permet de maintenir le cap de sa propre personnalité.

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L’habitude de psychologiser sur soi-même

Tous ceux qui ont pris l’habitude de psychologiser facilement sur eux-mêmes, savent quelle part immense l’adolescence tient dans le génie définitif d’un homme.

Homme et femme contemplant la lune, 1818-1824, Caspar David Friedrich

Qui ne s’est pas noyé dans la société de consommation ou dans un repli anarchiste se tourne nécessairement vers son vécu et le passé a alors une vraie tonalité, un vrai goût. Il n’est pas une abstraction flottante, il est tactile, il sent quelque chose, on peut le toucher. Les dérives faussement artistiques sont d’ailleurs un fétiche de cela, incapables de revenir vers le futur, alors que c’est la règle pour rester dans le réel. Il faut bien le reconnaître : Marcel Proust a tort, le passé reste le passé.

Et c’est justement parce que le peuple est philosophe et sait faire cela que le capitalisme l’abreuve de chansons nostalgiques et mielleuses, exprimant le traumatisme baroque d’un passé perdu, à jamais révolu. Le but est de le maintenir prisonnier de ce qui n’est plus. Comme l’exprimait Alain Souchon dans une fameuse chanson, on maintient le peuple à l’état de foule sentimentale.

Quelle que soit cette prétention du capitalisme cependant, la vie personnelle reste néanmoins une construction et on change à tous les âges, avec bien entendu une affection particulière pour l’adolescence, ce grand tournant où l’on émerge pour de bon. Au détour d’une soirée, perdue dans les brumes de l’hiver arrivant sur la ville, on rencontre parfois des gens qui ont une conscience aiguë de cela, et l’un d’entre eux a su dire quelque chose de très philosophe à ce sujet.

Son principe était très concret : à intervalles réguliers, il se place devant lui-même, lorsqu’il avait quatorze ans. Dans une expérience philosophique dont les contours restent flous, il discute avec lui-même, celui de quatorze ans dressant un réquisitoire contre celui qu’il est devenu. Le vieux se plie alors aux exigences du jeune, en espérant qu’il y en ait le moins possible, dans la mesure où le vieux cherche toujours à rester dans l’esprit du jeune entre ces moments de discussion, de rappel à l’ordre.

C’est là une tentative de rester jeune à tout prix, en considérant que c’est une mentalité, allant de pair avec la plasticité du cerveau, une curiosité vivace. Le but est de combiner l’expérience acquise, la maturité, avec l’authenticité d’une conscience non démolie par les exigences de l’adulte encadré par le capitalisme. Cela ne semble pas aisé ! Et aussi combien de jeunes sont déjà vieux en pratique ! Ils ont cédé avant même d’avoir à céder en tant qu’adultes !

Peut-être ont-ils raté quelque chose auparavant, dans leur enfance même ? Baudelaire, en parlant de l’écrivain Edgar Allan Poe, tient à ce sujet ces propos si parlants, si confondants:

« Tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie, qui ont souvent porté leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent, tous ceux qui ont pris l’habitude de psychologiser facilement sur eux-mêmes, savent quelle part immense l’adolescence tient dans le génie définitif d’un homme.

C’est alors que les objets enfoncent profondément leurs empreintes dans l’esprit tendre et facile ; c’est alors que les couleurs sont voyantes, et que les sens parlent une langue mystérieuse.

Le caractère, le génie, le style d’un homme est formé par les circonstances en apparence vulgaires de la première jeunesse.

Si tous les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs impressions d’enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous posséderions ! »

Baudelaire glisse de l’adolescence à l’enfance, ce qui est là aller sans nul doute trop loin et aboutir aux fantasmagories de la psychanalyse. Il est vrai que la frontière est ténue, et également que cela en dit long sur Baudelaire, mi-romantique et rebelle, mi idéaliste cherchant une survie forcée à travers les choses, de manière ouvertement pré-fasciste, par la vitalité à tout prix.

Et c’est vrai que c’est là le point commun dans l’apparence du Communisme et du Fascisme : les deux exigent, contre le Capitalisme, l’habitude de psychologiser sur soi-même. Mais leurs réponses sont totalement opposées : le Fascisme veut la réduction à l’ego, le fétiche du vécu, l’obsession du passé, l’individu à tout prix, le surhomme ; le Communisme veut la reconnaissance du nouveau, le développement des facultés, la dynamique avec la collectivité, l’homme naturel.

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Faut-il rechercher l’idyllique ou l’authentique ?

Le capitalisme propose de partir à la quête du choix de son prince charmant, au moyen de critères bien établis… Quand il ne propose pas d’abolir cette quête et de sombrer dans la décadence, d’arracher à la vie quelques parts de vitalité transcendante. Tout cela est vain et faux.

Eve of St Agnes by John Everett Millais

Il existe une grande différence d’attitude chez les gens entre la période avant et après 35 ans. Bien entendu, cela varie très sensiblement selon qu’on habite dans une ville grande ou petite, à la campagne ou dans une zone péri-urbaine, voire même dans le nord, le sud, l’est ou l’ouest de la France. Cependant, l’opposition frontale entre deux périodes reste présente chez chacun.

La première période est celle de la quête de l’idyllique, de l’idéal, c’est-à-dire que chaque personne cherche son partenaire idéal dans la vie, son emploi idéal, son logement idéal, etc. Selon l’adage qui dit que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue, cette quête s’associe avec une exigence matérielle plus ou moins forte, devant tout au moins rassurer l’ensemble, d’où la propriété comme socle bien ancré dans la réalité et garantie de conservation de l’ensemble.

La seconde période est celle de la fin des illusions. C’est la prise de conscience, le plus souvent amère, non pas qu’on n’a pas trouvé, mais que ce qu’on a choisi s’avère finalement insatisfaisant. C’est là la raison des divorces, non pas que la relation ait été en soi insatisfaisante, mais il y a une crise existentielle qui s’exprime aussi à travers le besoin de rupture. C’est là aussi bien sûr la raison des tromperies, des changements brutaux de comportement, de valeurs, qui peuvent d’ailleurs s’accompagner par la fin de certains comportements et de valeurs.

La seconde période est ainsi souvent marquée par l’arrêt du sport, la cessation de l’écoute de musique, ou bien la fin de certaines activités culturelles, l’interruption de la lecture de livres. C’est une période qui est celle valorisée par la société comme celle où on est adulte et c’est à partir de là que, vraiment, on devient strictement incapable de comprendre les adolescents.

Il est d’ailleurs toujours amusant d’inquiéter ceux-ci en leur montrant les adultes et en leur disant qu’ils vont devenir pareils, ce qui leur semble résolument invraisemblable. Et pourtant… la machine capitaliste est implacable.

La seconde période exige aussi des enfants par ailleurs, pour bien souvent servir de report des rêves. Qui ne connaît pas les parents ayant reporté sur leurs enfants tel ou tel rêve de succès, de gloire ? L’une des premières mesures du socialisme sera clairement de calmer et de rééduquer les parents traumatisant leurs très jeunes enfants à coups d’exigences de performance, dans la perspective d’un triomphe futur. Cette agression de l’enfance est inacceptable.

La seconde période est on l’aura compris le produit direct de la première. A l’idéalisme de la première répond l’amertume de la seconde. Non pas que ce qu’on ait vécu ait été faux, totalement faux, cela n’aurait pas de sens. Toutefois, il y a l’horrible impression de ne pas être authentique, il y a cette observation qu’on se fait à intervalles plus ou moins réguliers qu’on a raté quelque chose.

Ce quelque chose, on se l’imagine être tel ou tel ex, telle ou telle carrière, telle ou telle orientation, tel ou tel tournant, mais réalité ce quelque chose c’est évidemment soi-même. Et on se dit qu’il est trop tard, d’où la nostalgie imprégnant de plus en plus la matière grise.

Il faut noter ici qu’il existe également un autre phénomène, celui où des gens choisissent la seconde période. Celle-ci a l’air en effet rassurante dans la mesure où finalement on est comme pris dans les glaces. Tout y est stable, rien ne bouge, contrairement à la confusion, aux pertes d’orientation de la première période. Il est tellement plus simple d’être conservateur, pessimiste, en qualifiant d’erreurs de jeunesse ses propres rêves !

Il est évident que toute quête d’idylle de la première période est à la fois normale car le bonheur est naturel comme valeur humaine, et à la fois déformée par le capitalisme qui la transforme en vécu consommateur en quête d’une marchandise sans aspérités, conforme à ce qu’on a en tête.

Le nombre de problèmes que cela pose est tellement gigantesque que, vu de l’avenir, on pourra pratiquement dresser une étude des mentalités de la société capitaliste rien que par rapport à une évaluation de cet esprit aliéné saisissant les choses suivant une évaluation idéaliste-idyllique.

Alors que l’être humain propre à une société socialiste, lui, se focalisera toujours sur l’authenticité, et reconnaîtra qu’il faut savoir s’incliner devant la richesse des faits authentiques, qu’il faut savoir percevoir leur nature concrète, qu’il ne faut pas céder devant les illusions d’un faux confort amenant à balayer d’un revers de la main ce qui s’avère en réalité la vérité.

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Réflexions

« Si je dis non elle se casse »

Quand on va chez le médecin ou chez le dentiste, on a souvent toute une presse qui est disponible, pour passer le temps. On peut être amener à se demander dans quelle mesure ce ne sont pas de véritables nids à microbes, que l’on se refile les uns aux autres !

Si l’on en voit des plus engageants, on peut en prendre un, comme par exemple le magazine Spirou, tout frais tout neuf. A quoi ressemblent donc les journaux pour enfants de nos jours ? Peut-on encore se plaindre de la qualité des dessins, réalisés par informatique, sans grâce ni densité ?
Et quelle surprise que de voir deux petites cases, dont le contenu semblait ô combien significatif, mais est-ce bien pour des enfants ?

Spirou - « Si je dis non elle se casse »

Comment, on explique déjà aux garçons que leur seul avenir sera d’être célibataire ou bien un « canard » ? On explique déjà aux filles qu’il faut agir en capitaliste, d’être toujours insatisfaite de ce qu’on a ou de ce qu’on peut avoir trop facilement ? Le capitalisme fait déjà des enfants des consommateurs, les préparant le plus tôt possible à s’élancer sur le « marché »…

Mais le marché de quoi ? De l’amour ? Du couple ? C’est un phénomène bien connu, que tout homme connaît, car la femme est condamnée dans cette société à devoir agir avec pragmatisme et efficacité.

Avec le couple, il faut désormais se tenir à carreau et l’homme « canardisé » ses anciennes valeurs, ses anciennes orientations, voire ses anciens amis, pour ne vivre socialement qu’à travers sa compagne dessinant un couple qui termine rapidement en petit regroupement traditionnel bunkérisé autour d’un enfant, avec une socialisation fondée sur l’acceptation complète de la société, malgré quelques velléités bobos de-ci de-là éventuellement, ou bien quelques parties de FIFA, autant que possible…

Est-il besoin de dire qu’il y a ici une source très importante de destruction de tout esprit de contestation ? On commence toujours le grand compromis dans sa vie en cherchant à ce que ses beaux-parents soient contents, on passe par la case mairie avec un certain contentement et voilà déjà des futurs parents ne comprenant rien à leurs adolescents, oubliant qu’ils ont été jeunes eux-mêmes. Et le cycle recommence.

Cela rappelle une carte postale vendu dans les librairies, avec une photographie du poète russe Vladimir Maïakovski, et une citation censée être de lui : « Toutes les femmes sont collantes et assommantes ; tous les hommes sont des vauriens. » Ce n’est pas très engageant et malheur à qui, homme ou femme, place la bienveillance est au cœur des préoccupations. Ce sera considéré comme un cœur de verre, devant se heurter à un cœur de pierre !

Car il faudrait savoir accepter le monde tel qu’il est, sans le changer. L’acceptation de la déformation de sa propre personnalité est le prix à payer pour être reconnu en tant qu’individu et donc d’avoir le mérite du maintien du couple intégré dans la société. Le capitalisme est une machine à détruire les romances.

Et qu’est-ce qu’être de gauche ? Assumer cette romance coûte que coûte, et non pas basculer dans le polyamour, le fait de coucher avec n’importe qui, l’individualisme hédoniste des grandes villes, avec leur vile décadence, masque d’un terrible vide intérieur..