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La disparition de la retenue dans l’intimité

L’ultra-libéralisme fait tomber toutes les frontières, toutes les limites, tous les principes, toutes les politesses. L’intimité disparaît ainsi également : le capitalisme a besoin d’individus, pas de personnes, de personnalités.

Echo et Narcisse, John Willian Waterhouse, 1903

L’irruption de la pornographie, du voyeurisme, de l’exhibitionnisme… est désormais une chose tout à fait acquise dans les mentalités françaises. Il y a évidemment un grand décalage entre les générations plus âgées et des jeunes pétris de la culture Instagram. Cependant, le triomphe de Facebook a suffi à exprimer le culte de l’ego qui était déjà solidement installé dans les esprits. Faire de sa vie une pièce de théâtre, un film, un show, ou plus exactement la présenter telle quelle, est une norme.

Naturellement, cela implique une fuite en avant pour se faire remarquer, d’où les phénomènes les plus extrêmes et les démarches les plus grotesques pour apparaître comme différent, au-dessus du lot, unique, totalement à part. Ce qui est ici frappant, c’est que ce n’est jamais par la culture qu’il est cherché à se distinguer, car cela prend trop de temps dans une société capitaliste qui exige de la rapidité, toujours plus de rapidité. Il faut que tout se déroule de manière courte, pour recommencer tout de suite après.

Les egos s’expriment donc surtout par l’axe du vêtement, où le combo Louis Vuitton x Supreme représente le nec plus ultra, la sexualité ou la présentation de son intimité. Il faut se souvenir ici de ce qui s’est dit en France au moment de l’arrivée de la téléréalité. Cela ne marcherait pas, c’est juste anecdotique, la France n’est pas l’Allemagne ou les Pays-Bas ou l’Angleterre, avec leur goût pour le trash. Et pourtant, la digue a bien cédé ; la télé-réalité est désormais incontournable à la télévision, et pas seulement, puisque avec internet, les possibilités d’exhibition sont très faciles, que ce soit avec des vidéos en ligne ou que l’on s’envoie au moyen des smartphones.

Les mœurs ont naturellement été radicalement modifiées par tout cela et il existe ici une différence très marquée entre les générations. Celles nées à partir de 2000, qui n’ont jamais connu aucun cadre normatif un tant soit peu serré, représentent la tendance la plus franche, l’avant-garde pour ainsi dire du libéralisme. Elles acceptent tout, ne refusent rien, faisant de chaque acte quelque chose qui ne doit pas être évalué par la morale, l’histoire, la philosophie, mais simplement par l’envie ou l’utilité. La seule opposition à cette démarche est au mieux religieuse.

Le retour en force des religions s’appuie beaucoup sur cette question de l’intimité. Les religions qui ont du succès sont des variantes ascétiques, anti-exhibitionnistes, des religions historiques. Il y a ainsi l’évangélisme, comme variante du protestantisme, le salafisme, comme variante de l’Islam, les Loubavitch, comme variante du judaïsme. Elles insistent particulièrement sur la défense de l’intimité. Elles n’insistent nullement sur son développement, sur l’affirmation de la personnalité, comme figure rationnelle, sensible, éduquée et ouverte à la nature. Bien au contraire, elles réduisent l’intimité à une chose non seulement privée, mais également tellement unique qu’elle doit être radicalement séparée de tout.

Le levier des religions est ainsi encore l’ego, tout autant que la critique de l’exhibitionnisme, de la pornographie, du voyeurisme. Les religions ne dépassent pas ces formes décadentes, elles les évitent, en s’appuyant tout comme celles-ci sur le ressort de l’ego. Avec les religions, on n’a pas des gens refusant le voyeurisme, mais l’évitant, se disant qu’ils valent mieux que ça. Or, ce dont on a besoin, c’est bien d’un rejet de exhibitionnisme, du voyeurisme, de la pornographie.

Cependant, et malheureusement, beaucoup de gens de gauche sont ici imprégnés de libéralisme. Ils pensent qu’il n’est pas besoin de combattre cela, car finalement chacun aurait le droit de faire ce qu’il veut, même si c’est erroné. Tout serait une question de points de vue, et par conséquent mieux vaut discuter, faire évoluer les points de vue. C’est là ne pas comprendre la dynamique à l’arrière-plan : celle du capitalisme qui a besoin d’individus faisant sauter toutes les frontières, pour élargir le marché.

C’est exactement comme les gens cherchant à faire évoluer les points de vue au sujet de l’achat de 4×4 ou bien de viande. Ils ratent ce qui se déroule à l’arrière-plan : une intense activité du capitalisme pour trouver de nouvelles choses à vendre, de nouvelles choses qui puissent être achetées. Le capitalisme trouve d’ailleurs très bien qu’il y ait de nouveaux consommateurs de vélos ou d’alimentation végétalienne. Du moment qu’il y a des consommations nouvelles, que les consommations rentrent en compétition, tout cela est très bon.

Même les religions ne présentent pas un obstacle, car il y en a plusieurs, qui se concurrencent, et qui concurrencent la disparition de l’intimité, ce qui renforce d’autant l’esprit de concurrence, de diversification, de choix de consommation possibles. Voilà pourquoi il faut il considérer l’exhibitionnisme, la pornographie, le voyeurisme non pas simplement comme des phénomènes, mais comme des réalités idéologiques, vecteurs d’agression contre la personnalité, visant à la déformer pour la façonner en fonction des besoins du marché.

La retenue dans l’intimité est une valeur qu’il est par conséquent essentiel de protéger, à tout prix, car elle est la base de l’intégrité, psychique et physique, de chaque personne qui ne veut pas se voir réduit au statut d’individu, aliéné, formé par le marché, disponible pour la consommation.

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Portrait critique du Français

Le Français ne comprendra jamais une chose : pourquoi les autres ne sont pas français. Comment peut-on ne pas être français ? Il est pourtant logique d’être français.

Palais du Luxembourg

Le Français est un fin connaisseur de la vie, du moins s’imagine-t-il, aussi privilégie-t-il la posture du sceptique souriant, prenant toute chose avec assez de hauteur pour ne pas s’y attacher. Être modéré en tout, même dans la modération, voilà ce qui semble parfait au Français, ainsi prompt à l’hypocrisie jésuitique pour à la fois pratiquer et critiquer quelque chose.

Cela impose une certaine légèreté : le Français adore badiner, flirter, batifoler, compter fleurette, s’empêtrer dans une multitude de situations qui n’auront ni suite, ni lendemain. L’ancêtre du Français aimait flâner, le Français apprécie désormais de traîner et il se traîne dans sa vie, cherchant à écrire ses prochains jours comme un dessinateur d’une bande dessinée essaie de prévoir la prochaine case.

C’est que le Français est sensible, mais il a bien plus d’imagination encore et celle-ci doit permettre la formation d’une belle apparence. Ce qui se pense bien s’énonce bien et présente bien, et inversement. Aussi le Français préfère avoir l’air amoureux que tendre, et l’air galant qu’amoureux. Mais cette galanterie est donc plus forme que fond.

Car rien ne porte à conséquence chez le Français et aussi voit-il en le principe d’organisation une perpétuelle épée de Damoclès toujours prête à lui tomber dessus. L’État, la famille, le couple, le syndicat, le parti, les transports en commun, l’avion, le train, tout cela est insupportable au Français qui exige la simplicité d’une terrasse de café, d’un comptoir où il peut, au choix, rester ou s’en aller, commander de nouveau ou bien ne pas le faire, commander la même chose ou bien autre chose, etc.

Il appréhende, autant qu’il les déteste et est fasciné par eux, l’Anglais et l’Allemand. La premier a trop d’opiniâtreté dans son caractère, le second trop de cohérence dans sa fiabilité. Cela fait deux qualités fortes que le Français ne peut que vouloir démolir, par souci de maintenir avant tout ce qu’il considère comme de l’esprit.

L’esprit avant toute chose est sa devise et, prolongeant Descartes, il refuse d’aller trop profondément au fond des choses, ne voulant pas risquer de ne pas pouvoir envoyer tout balader, d’un coup, dans un acte de panache étant la marque du grand esprit.

Le Français est ainsi parfaitement commode et il se considère même comme le seul réellement vivable au monde. Comment peut-on être Kényan, Indien ou Suédois ? La vie n’est heureuse que si l’on est français ! Seuls les peuples latins échappent à son regard sourcilleux sur les mœurs des autres pays du monde qui, par ailleurs, selon lui, devraient tous savoir parler français.

Il est donc plaisant, agréable, jamais hostile ; il sait se tenir. C’est toute une philosophie de la vie : chaque Français sait qu’il est en quelque sorte un représentant commercial de Chanel, Dior, Louis Vuitton, Longchamp et Hermès. Il sait donc mimer les bonnes manières, en toutes situations, ou au moins faire que cela ressemble à cela. Tel est l’avantage de son image que peu importe la manière dont il se comporte, on se dit que cela relève d’un certain sens de la correction.

Pour garder toute cette constance, le Français sait être railleur à l’occasion, en quoi il révèle un côté franchement mauvais, mesquin, tenace dans son fiel. Malheur à qui par trop raisonne, malheur à qui penche vers ce mot ignoble, haï par lui : sys-té-ma-tique. Car l’enfer, pour lui, c’est le bout des choses.

Cela n’arrive pas souvent, heureusement, et le Français sait surtout être routinier : un peu de politique et d’aventure dans la jeunesse, rien de tout cela celle-ci passée. Beaucoup de bière au départ de la vie, un peu de vin à son arrivée ; la quête de grandes choses pour soi à l’initial, puis finalement les petits riens sont si plaisants quand même.

Le Français, et c’est là selon lui une de ses grandes qualités, est un adepte du consensus avant tout, y compris avec lui-même. Toute forme pondérée apparaît lui correspondre et se présente à lui comme une véritable sagesse, bien loin du bouddhiste vietnamien, du bolchevik russe, du hippie américain ou du marabout d’Afrique noire. Car le Français procède vite à la caricature quand il parle de l’Orient, et pour lui l’Orient, c’est tout ce qui entoure la France, c’est tout qui n’est, non pas français, mais pas encore français.

Selon lui, tout le monde sait, même sans vouloir l’assumer. Tout le monde veut aller en France, tout le monde rêverait d’être français. Et, parfois, dans le brouhaha d’une fin de soirée, dans des rues fortement éclairées après un repas copieux, le Français regrette lui-même de ne pas pouvoir faire cette chose si grande, si forte, si unique : devenir français. Qui sait ? Après tout, Napoléon ne disait-il pas qu’impossible n’est pas français ?

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Le capitalisme remplace la solennité par le conventionnel

La distinction entre les concepts de solennité et de conventionnel est très importante. Il y a le risque sinon, en effet, de ne pas saisir les exigences de gens d’une perspective de civilisation. Et le capitalisme en crise saborde cette perspective.

Blow, Blow Thou Winter Wind, 1892, John Everett Millais

Pour former les esprits, il faut qu’il y ait des moments de solennité pour souligner ce qui est important. Or, rien ne peut être important au sens strict dans une société capitaliste, car tout dépend des individus et est par conséquent relatif. La loi du marché, qui célèbre le particulier, rentre inlassablement en conflit avec la civilisation, qui présuppose l’universel.

C’est pour cela que des événements comme le 14 juillet, le 11 novembre, qui auparavant se voulaient des moments emprunts de solennité, ne sont désormais pris que comme des conventions incontournables qu’il faut respecter, parce qu’il en est ainsi. L’idéologie dominante n’est plus en mesure de proposer du contenu, elle ne peut que justifier un cadre en disant qu’après tout cela pourrait être pire, et qu’en plus cela peut être mieux.

Il y a ici un aspect important sur le plan de l’histoire des idées, un changement profond qu’il faut bien évaluer à sa juste mesure, car cela ne peut pas en rester ainsi. Si l’on prend les années 1920-1930, l’extrême-droite prétendait affirmer une nouvelle solennité.

Aujourd’hui, elle ne le fait plus du tout, elle a abandonné toute prétention « totalitaire » pour se cantonner dans des dénonciations populistes.

Si l’on prend la Gauche des années 1920-1930, on peut s’apercevoir qu’elle aussi affirmait la solennité. Pas la même que l’extrême-droite bien sûr, mais une solennité quand même, celle du Socialisme, de la classe ouvrière, du Parti de la classe ouvrière. Or, aujourd’hui la Gauche se cantonne dans l’affirmation de conventions « modernisées », voire la philosophie de la remise perpétuelle en question des conventions. C’est la « Gauche » version turbocapitaliste, de philosophie post-industrielle, post-moderne.

Or, si le capitalisme qui relativise tout ne tourne plus, alors sa pression va céder d’autant. Ce qui signifie qu’il y aura, en conséquence, une réaffirmation de la solennité. Marion Maréchal Le Pen est ainsi bien plus dangereuse que Marine Le Pen, car si cette dernière est une populiste opportuniste, elle est en ce qui la concerne une véritable conservatrice révolutionnaire, ayant la solennité en ligne de mire.

Face à cela, seule une autre solennité pourra être mise en avant. Parce que c’est une question de civilisation, et que si le capitalisme ne tourne plus, alors tout s’effondre et les gens ne veulent pas que tout s’effondre. Le Fascisme proposera une nouvelle solennité, et par conséquent la Gauche devra en faire de même, qu’elle le veuille ou non.

Cela signifie que ni la gauche version post-moderne ni les anarchistes ne pourront être des alliés de la vraie Gauche. Car leur ligne est la déconstruction, la déstructuration, le refus des conventions. C’est la même philosophie « progressiste » que La République En Marche et Emmanuel Macron.

S’imagine-t-on, alors que le capitalisme est en crise, aller voir les gens et dire que ce n’est pas grave et que ce qui compte, c’est de faire sauter les conventions ? Personne ne comprendrait. Les gens attendront une proposition d’ordre, de valeurs, de construction, de perspective. Ils voudront que soit proposée une orientation allant dans le sens de la civilisation. Ils savent qu’il faut des moments de solennité – et cela, les ouvriers le savent.

Le fascisme, s’il faut définir sa substance, consiste justement en une tentative de hold-up de cette quête de solennité. C’est pour cela qu’il a besoin de mises en scène théâtrales, d’une esthétique « monumentaliste » sans contenu autre que symbolique, de mots d’ordre volontaristes, etc.

À la Gauche d’assumer ses propres valeurs jusqu’au bout et d’être capable de proposer des perspectives de maintien et de développement de la civilisation. Sans cela, non seulement elle ne sera pas elle-même, mais, en plus, ce sera la défaite face au Fascisme !

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Le landau et la canette de Red Bull

Même quand on n’est pas dans son propre pays, on l’est quand même. Pourquoi ? Parce que les prolétaires sont tous les mêmes.

Il est vrai que cette anecdote, de par son mauvais goût, tient plus d’un style germanique que d’un tempérament latin. Encore que ce n’est pas une anecdote, mais juste une preuve de plus, à ce que l’on sait bien déjà : les prolétaires sont tous les mêmes.

Ce fut, donc, dans un pays étranger, d’une ville touristique mais dont la périphérie, c’est de rigueur, consiste en des tours laides, sans personnalité ni n’exprimant rien à part la fadeur. Le couple avec le bébé était jeune, cela aussi est une constante populaire. La jeune femme fumait, là encore une mauvaise habitude.

Elle poussait donc un landau, la clope au bec comme le dit l’expression. Alors, le détail apparut au détour d’un regard à la fois bienveillant et critique. Le landau disposait, un peu plus bas que par là où on le pousse, un endroit pour poser le biberon tout en faisant qu’il reste stable. Cependant, ce n’était point un biberon qu’on trouvait là ! C’était une canette de Red Bull.

Que dire de cet étrange ressenti qui peut nous envahir à la vue d’une telle chose ? Quelle joie, quel attendrissement ! Non pas que ce soit la canette en elle-même qui soit plaisante et provoquerait subitement la soif, car il s’agit d’une boisson sucrée, caféinée, bref d’une de ces drogues industrielles et chimiques comme le capitalisme aime à en inventer pour trouver un moyen que l’on consomme à tout prix.

Non, ce qui était vivant comme sentiment, c’était l’impression de voir des compatriotes. Dans un pays qui n’est pas le sien, on aura beau dire, au bout d’un certain moment, il est plaisant de rencontrer des gens parlant sa langue. Au début du séjour on est vexé d’un tel fait, car on pensait être loin, enfin tranquille, et on se dit alors qu’on n’est pas allé assez loin. On se renfrogne. Pourtant, au bout d’une certaine période, qui peut être courte, on a comme le mal du pays.

Voir ce landau avec sa canette put donc agir tel un étendard, telle une sommation : prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Non pas pour boire du Red Bull, cela va de soi, mais qui peut prétendre que cette image n’est pas d’Épinal, n’a pas dans sa substance ce qui forme le cas d’école, ne forme pas un exemple typique ? Ne devine-t-on pas que cette scène est, dans son caractère, la même à Barcelone, Lille ou Rotterdam, Malmö, Dortmund ou Zurich ?

Les prolétaires sont tous les mêmes, et ils sont même de plus en plus les mêmes, malgré que dans chaque pays on consomme plus de choses, et que les différences s’accentuent en apparence. Ce qui tend à triompher chez les prolétaires, c’est la même attitude, le même comportement, le même style. Et on aurait tort d’être unilatéral et de voir par exemple en les jeunes prolétaires des idiots sans conscience écoutant un certain « son » de rap, avec certains habits bien codifiés, certaines dégaines stéréotypés, certaines réactions simplement reprises à d’autres.

Car, ce qui se dessine au-delà de la faiblesse culturelle, c’est la volonté de s’approprier le monde. La canette de Red Bull n’est qu’un début et on peut déjà voir que les jeunes prolétaires s’habillent bien mieux que les générations précédentes, avec plus d’exigence pour le style, l’esthétique. Auparavant, seule une petite minorité recherchait quelque chose de ce type, désormais, il y a une pression générale pour être conforme à une certaines atmosphère, un certain style.

Si les gilets jaunes avaient d’ailleurs voulu que les prolétaires les rejoignent massivement, ils n’auraient pas réclamé de l’essence, mais un autre liquide : ceux des parfums. Bien naïf celui qui croit que la palette est le symbole du prolétaire du 21e siècle ! Le prolétaire ne se veut plus prolétaire, c’est là sa force et sa faiblesse. Il veut dépasser le bourgeois mais s’imagine qu’il doit pour cela lui ressembler, telle une caricature d’ailleurs. Bientôt il abandonnera cette illusion.

Et alors les revendications sociales, ce sera aussi : du beau textile pour tous, des objets utiles soit mais esthétiques, le raffinement accessible, les bonnes manières oui, mais populaires !

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Vivre sa vie ou vivre la vie

Le capitalisme prétend que vivre, c’est vivre sa vie, selon sa propre individualité. C’est là une abstraction visant à satisfaire concrètement l’esprit de consommation. La vie est un processus universel et c’est à ce processus qu’on appartient.

Le poète pauvre, 1839, Carl Spitzweg

Tous les grands philosophes ou les grands artistes qui ont abordé la question du sens de la vie ont souligné qu’ils ont découvert l’immensité, la multiplicité de la vie, sa richesse. Les ressources de la vie sont infinies, ses aspects indénombrables.

Le capitalisme prétend proposer une manière de vraiment vivre en disant que, justement, chaque aspect de la vie consiste en un individu. Être soi-même, ce serait vivre sa vie. On poursuit son bonheur à soi, chacun ayant des valeurs, des sensibilités différentes. Rien ne serait pareil pour personne, on ne peut pas juger le bonheur d’un autre.

Il faudrait accepter que certains aiment les voitures puissantes et bien polluantes, d’autres se faire fouetter. De vieux hommes veulent des jeunes femmes, certains aiment la fourrure. Tous les goûts sont permis et le capitalisme fournit pour cela la consommation disponible. C’est pour cela qu’il n’y a pas de réelle répression de là où l’argent circule, comme pour les call-girls, les drogues dans les milieux chics.

Le libéralisme ne peut qu’aller dans le sens d’ouvrir toutes les possibilités : celle d’acheter des drogues… si on le veut, de se faire mutiler… si on le veut, etc. Le passage du football en pay per view suit le même principe : on peut regarder le football… si on le veut. Et donc si on paye.

Vivre, c’est vivre sa vie, et donc payer. Parce que sa propre vie n’est pas celle du voisin, et que la distinction ne peut se faire que par la consommation. Dis moi ce que tu consommes, je te dirais qui tu es. Le capitalisme sous-tend une démarche ostentatoire qui prend d’ailleurs des proportions toujours plus immenses. Le triomphe d’Apple et des marques de vêtement Supreme et off-white témoigne de l’élargissement du luxe à la vie quotidienne, alors qu’avant l’ostentatoire concernait surtout des moments de la vie sociale.

Fini la robe de soirée issue de la haute couture, gage d’un moment bien travaillé et prouvant un statut social, ou les beaux habits qu’on a choisi pour aller en « boîte de nuit ». Désormais, c’est tout le temps qu’il faut montrer qu’on vit sa vie à soi. La pression est immense, et cherche tous les détails. Comment est-on habillé ? Quelle est sa posture ? Avec qui est-on ? Le couple lui-même s’efface devant le principe de l’alliance entre partenaire, dans la perspective d’une mise en valeur réciproque.

Vivre sa vie, c’est comme une sorte de grande Bourse des individus, où l’on cherche à placer des actions concernant sa propre vie. On n’existe pas en soi, mais par rapport à certains rapports, à certaines relations. On est une entreprise établissant des liens, et plus une personne avec une personnalité. On est uniquement un individu.

Ce n’est pas là vivre la vie. On ne peut réellement vivre qu’en voyant comment la vie est un processus universel, une réalité sensible qui concerne tout le monde, chaque être vivant. Ce n’est que de cette manière qu’on en saisit la densité, la subtilité, qu’on cherche soi-même à développer ses facultés pour davantage vivre.

Le sentiment amoureux est en ce sens un véritable obstacle au capitalisme, parce qu’il amène deux personnes à se rencontrer en tant que personnes, en faisant sauter tous les rapports consuméristes qui priment sinon. Quand on accepte d’être amoureux – nombreux et nombreuses sont les opportunistes, les carriéristes qui refusent – alors on est soi-même et que soi-même. On découvre l’amour comme réalité de la vie, non pas simplement de sa vie à soi, mais de la vie en général, représentée par la personne aimée.

C’est d’ailleurs parce qu’on voit la vie dans l’amour qu’on espère avoir des enfants, comme expression de la vie. Quel dommage ici que les enfants qu’on devrait aimer comme à la fois ses enfants et les enfants de l’amour, donc de la vie, soient uniquement vus, bien souvent, comme « ses » enfants au sens d’une propriété, d’une possession, d’un lien consumériste.

Est-ce cela qui fait que, bien souvent, l’amour disparaisse du côté de l’homme, un fois l’enfant arrivé, la femme perdant son statut d’une relation ostentatoire, pour ne plus avoir qu’une fonction utilitaire ? Car les tendances du capitalisme cherchent à revenir à la moindre occasion, pour reconquérir des espaces, ouvrir un marché.

Qui échappe une fois à l’aliénation n’en a pas fini avec la bataille pour être réellement soi-même. Tant qu’il n’y a aura pas eu de révolution, on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Seul le fait d’être en phase avec le processus révolutionnaire permet de maintenir le cap de sa propre personnalité.

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L’habitude de psychologiser sur soi-même

Tous ceux qui ont pris l’habitude de psychologiser facilement sur eux-mêmes, savent quelle part immense l’adolescence tient dans le génie définitif d’un homme.

Homme et femme contemplant la lune, 1818-1824, Caspar David Friedrich

Qui ne s’est pas noyé dans la société de consommation ou dans un repli anarchiste se tourne nécessairement vers son vécu et le passé a alors une vraie tonalité, un vrai goût. Il n’est pas une abstraction flottante, il est tactile, il sent quelque chose, on peut le toucher. Les dérives faussement artistiques sont d’ailleurs un fétiche de cela, incapables de revenir vers le futur, alors que c’est la règle pour rester dans le réel. Il faut bien le reconnaître : Marcel Proust a tort, le passé reste le passé.

Et c’est justement parce que le peuple est philosophe et sait faire cela que le capitalisme l’abreuve de chansons nostalgiques et mielleuses, exprimant le traumatisme baroque d’un passé perdu, à jamais révolu. Le but est de le maintenir prisonnier de ce qui n’est plus. Comme l’exprimait Alain Souchon dans une fameuse chanson, on maintient le peuple à l’état de foule sentimentale.

Quelle que soit cette prétention du capitalisme cependant, la vie personnelle reste néanmoins une construction et on change à tous les âges, avec bien entendu une affection particulière pour l’adolescence, ce grand tournant où l’on émerge pour de bon. Au détour d’une soirée, perdue dans les brumes de l’hiver arrivant sur la ville, on rencontre parfois des gens qui ont une conscience aiguë de cela, et l’un d’entre eux a su dire quelque chose de très philosophe à ce sujet.

Son principe était très concret : à intervalles réguliers, il se place devant lui-même, lorsqu’il avait quatorze ans. Dans une expérience philosophique dont les contours restent flous, il discute avec lui-même, celui de quatorze ans dressant un réquisitoire contre celui qu’il est devenu. Le vieux se plie alors aux exigences du jeune, en espérant qu’il y en ait le moins possible, dans la mesure où le vieux cherche toujours à rester dans l’esprit du jeune entre ces moments de discussion, de rappel à l’ordre.

C’est là une tentative de rester jeune à tout prix, en considérant que c’est une mentalité, allant de pair avec la plasticité du cerveau, une curiosité vivace. Le but est de combiner l’expérience acquise, la maturité, avec l’authenticité d’une conscience non démolie par les exigences de l’adulte encadré par le capitalisme. Cela ne semble pas aisé ! Et aussi combien de jeunes sont déjà vieux en pratique ! Ils ont cédé avant même d’avoir à céder en tant qu’adultes !

Peut-être ont-ils raté quelque chose auparavant, dans leur enfance même ? Baudelaire, en parlant de l’écrivain Edgar Allan Poe, tient à ce sujet ces propos si parlants, si confondants:

« Tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie, qui ont souvent porté leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent, tous ceux qui ont pris l’habitude de psychologiser facilement sur eux-mêmes, savent quelle part immense l’adolescence tient dans le génie définitif d’un homme.

C’est alors que les objets enfoncent profondément leurs empreintes dans l’esprit tendre et facile ; c’est alors que les couleurs sont voyantes, et que les sens parlent une langue mystérieuse.

Le caractère, le génie, le style d’un homme est formé par les circonstances en apparence vulgaires de la première jeunesse.

Si tous les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs impressions d’enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous posséderions ! »

Baudelaire glisse de l’adolescence à l’enfance, ce qui est là aller sans nul doute trop loin et aboutir aux fantasmagories de la psychanalyse. Il est vrai que la frontière est ténue, et également que cela en dit long sur Baudelaire, mi-romantique et rebelle, mi idéaliste cherchant une survie forcée à travers les choses, de manière ouvertement pré-fasciste, par la vitalité à tout prix.

Et c’est vrai que c’est là le point commun dans l’apparence du Communisme et du Fascisme : les deux exigent, contre le Capitalisme, l’habitude de psychologiser sur soi-même. Mais leurs réponses sont totalement opposées : le Fascisme veut la réduction à l’ego, le fétiche du vécu, l’obsession du passé, l’individu à tout prix, le surhomme ; le Communisme veut la reconnaissance du nouveau, le développement des facultés, la dynamique avec la collectivité, l’homme naturel.

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La femme est capable d’un arrêt sur image

Plutôt que de parler des hommes, qui font du bruit et occupent les lieux, mieux vaut porter son attention à une femme, qui saisit le temps avec une densité dont la portée est celle de la vie elle-même.

Flora in white attire, 1890, Waterhouse (zoom)

Les hommes sont des brutes, qui apprécient d’être entre eux et de fonctionner de manière balisée, répétitive, de jouer à des rôles préétablis, dans leur rapport entre eux comme dans les divertissements, notamment les jeux vidéos. Si l’on pense aux femmes, on doit par contre passer au singulier, et s’incliner devant la profondeur psychique de la femme comme être singulier, capable de poser son regard.

Il ne s’agit pas de poser son regard à la façon d’un Monet pour Impression, soleil levant, ou comme Proust avec sa Recherche du temps perdu. C’est beaucoup trop maniéré, précieux, finalement ostentatoire. Il s’agit d’être capable de se placer dans la vie elle-même, dans le temps qui passe, et de se poser.

Cela, la femme sait le faire et pour cette raison, l’une des choses qui fascine les hommes de la manière la plus absolue est la capacité d’une femme à l’espièglerie. Il y a ici quelque chose qui bouleverse, qui raye les prétentions masculines, d’où d’ailleurs la caricature de la femme-enfant faite par les hommes afin d’empêcher la reconnaissance de la sensibilité féminine.

Une autre invention, du même genre, consiste en les transsexuels, ces malheureux séparant de manière religieuse le corps et l’esprit, qui pensent qu’il suffit de s’imaginer femme pour l’être. Ce qui donne une caricature dans les habits, le style, les attitudes, les comportements, mais aucunement la réalité féminine en tant que forme physique, matérielle, naturelle.

Il ne s’agit pas seulement de grâce ou de beauté ou de quelque chose s’y rapprochant, il s’agit de cette capacité de la femme à faire un arrêt sur image. C’est cette manière à toucher le réel avec attention qui est la différence, et qui tient bien entendu au rapport à la vie, au fait de donner la vie.

D’où, bien entendu, l’hégémonie complète des femmes dans les milieux s’intéressant aux animaux et l’écologie : l’homme peut reconnaître que ces choses sont importantes, mais il ne peut pas les voir. Il n’a pas la capacité de saisir les instants, de les reconnaître, de faire un arrêt sur image.

L’homme préfère faire du bruit, se retrouver à faire quelque chose, il veut s’occuper ; il est une sorte de paysan mal dégrossi, de chasseur mal dégrossi, de sauvage ni culturel, ni même naturel. Il n’est pas en mesure de s’occuper naturellement d’un enfant, de la végétation, de la vie : on doit lui dire.

Alors, il peut le faire bien, voire très bien, il peut développer sa sensibilité, déjà présente. Mais il a besoin d’être éduqué et pour cette raison, les femmes seront inévitablement les grandes décisionnaires du socialisme et de la remise en ordre d’un monde chaotique à cause du capitalisme.

La supériorité de la femme, en raison de son rapport à la vie elle-même, apparaîtra pleinement, jusqu’à ce que les hommes établissent un rapport de nouveau sain avec la nature ; eux-mêmes parviendront alors à faire un arrêt sur image.

L’humanité sera alors prête à passer un cap et à développer encore davantage sa sensibilité.

Flora in white attire, 1890, Waterhouse

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La raison ne fait pas de bruit

Les gilets jaunes ont rappelé une chose essentielle : la raison ne fait pas de bruit. Analyser prend du temps, exige de l’énergie mentale. Or, le capitalisme apprend à consommer, à utiliser de manière pragmatique, il propage des valeurs abstraites, tout en étouffant la capacité à établir des abstractions intellectuelles.

Gilets jaunes

Quand on est de Gauche, de la gauche historique, celle du mouvement ouvrier, alors on sait que les termes « foule », « plèbe », voire même « peuple », cachent des emportements, des comportements brutaux, des vilenies. C’est pourquoi on leur oppose les mots de classe ouvrière, de prolétariat, de masses laborieuses.

La différence, c’est bien entendu le travail, notion qui change tout. Qui travaille sait ce que signifie transformer, qui sait ce qu’est une transformation a déjà les bases du raisonnement scientifique. C’est bien pourquoi la Gauche dit, dans sa substance, qu’un patron de par sa position, même s’il est sincère ou sympathique ou ce qu’on veut, n’est pas en mesure de porter un regard correct sur la réalité. Il est corrompu par sa position sociale. Et ce n’est pas de la sociologie, c’est en rapport avec le travail.

Le travail exige, comme on le sait, des efforts. Mais pas seulement, il demande des efforts prolongés, une attention soutenue. C’est cela qui aboutit si facilement à l’aliénation du travail à la chaîne. Le travail manuel ne permet en effet pas qu’on se disperse dans son activité. On peut éteindre en quelque sorte ses facultés de réflexion, à condition toutefois de rester plonger dans son activité.

Par conséquent, lorsqu’on réfléchit et qu’on a l’expérience concrète du travail, alors la raison s’impose dans toute son amplitude. Parce que l’effort est prolongé, parce qu’on connaît le principe de transformation et qu’on l’applique, par la force de l’habitude. Voilà pourquoi les ouvriers ont été en mesure de fonder des organisations syndicales, des partis politiques, d’avoir une littérature intellectuelle propre à eux, des conceptions leur étant propres.

Tout cela prend naturellement du temps. Il faut beaucoup d’heures pour lire, étudier, conceptualiser. Cela ne se voit pas forcément, le résultat n’est pas apparent avec toute une période d’incubation. Il est aisé de considérer alors que c’est sans intérêt : la raison ne fait pas de bruit.

Les gilets jaunes sont extérieurs à la classe ouvrière, justement parce que leur substance montre bien qu’ils sont opposés à la raison. Là où il faut du temps et payer le prix d’entrée pour cette raison, ils veulent un résultat facile en s’appuyant uniquement sur un « élan ». C’est là très français, le 19e siècle a pullulé de courants philosophiques et politiques en appelant à l’intuition, l’impression, un certain vitalisme. Il suffit ici de penser à Sorel, Proudhon, Bergson, Proust.

Les gilets jaunes ne font que réactiver cette tradition engourdie par tout un niveau de vie s’étant élevé depuis les trente glorieuses. Comme le capitalisme se ralentit, qu’il profite toujours plus à une minorité toujours plus réduite, cette tradition réapparaît, véhiculée par les classes moyennes appréhendant ce qu’elles voient comme un déclassement, une prolétarisation.

Cela apparaît comme d’autant plus efficace que la déraison, elle, fait beaucoup de bruit. La rage y a l’air puissante, l’élan donne l’impression d’être dans le vrai, la colère prend des airs de vérité. Alors qu’on a perdu pied avec les choses, on a la sensation fausse d’être précisément dans le juste. Si l’on ajoute à cela l’impression d’avoir été floué, volé, un sentiment propre à la petite-bourgeoisie, alors on a une sorte d’apparence de légitimité qui se forme, en quelque sorte une vengeance.

Mais le Socialisme n’est pas une vengeance, c’est l’appropriation des richesses pour faire passer un cap à la société, à la culture, à la civilisation. Cela implique la révolution, un affrontement avec l’oppression et l’exploitation, dans la connaissance qu’il s’agissait d’un phénomène objectif, et non pas d’un « complot » de manipulateurs ayant « choisi » d’agir de manière mauvaise.

D’ailleurs, la raison ne fait pas de bruit… au début. En réalité elle fait bien plus de bruit une fois qu’elle a établi de quoi s’exprimer pleinement. C’est là le sens de l’organisation, de la détermination, de la classe ouvrière organisée, de la classe ouvrière déterminée… et on sait très bien que cela ne ressemble strictement en rien aux gilets jaunes.

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Faut-il rechercher l’idyllique ou l’authentique ?

Le capitalisme propose de partir à la quête du choix de son prince charmant, au moyen de critères bien établis… Quand il ne propose pas d’abolir cette quête et de sombrer dans la décadence, d’arracher à la vie quelques parts de vitalité transcendante. Tout cela est vain et faux.

Eve of St Agnes by John Everett Millais

Il existe une grande différence d’attitude chez les gens entre la période avant et après 35 ans. Bien entendu, cela varie très sensiblement selon qu’on habite dans une ville grande ou petite, à la campagne ou dans une zone péri-urbaine, voire même dans le nord, le sud, l’est ou l’ouest de la France. Cependant, l’opposition frontale entre deux périodes reste présente chez chacun.

La première période est celle de la quête de l’idyllique, de l’idéal, c’est-à-dire que chaque personne cherche son partenaire idéal dans la vie, son emploi idéal, son logement idéal, etc. Selon l’adage qui dit que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue, cette quête s’associe avec une exigence matérielle plus ou moins forte, devant tout au moins rassurer l’ensemble, d’où la propriété comme socle bien ancré dans la réalité et garantie de conservation de l’ensemble.

La seconde période est celle de la fin des illusions. C’est la prise de conscience, le plus souvent amère, non pas qu’on n’a pas trouvé, mais que ce qu’on a choisi s’avère finalement insatisfaisant. C’est là la raison des divorces, non pas que la relation ait été en soi insatisfaisante, mais il y a une crise existentielle qui s’exprime aussi à travers le besoin de rupture. C’est là aussi bien sûr la raison des tromperies, des changements brutaux de comportement, de valeurs, qui peuvent d’ailleurs s’accompagner par la fin de certains comportements et de valeurs.

La seconde période est ainsi souvent marquée par l’arrêt du sport, la cessation de l’écoute de musique, ou bien la fin de certaines activités culturelles, l’interruption de la lecture de livres. C’est une période qui est celle valorisée par la société comme celle où on est adulte et c’est à partir de là que, vraiment, on devient strictement incapable de comprendre les adolescents.

Il est d’ailleurs toujours amusant d’inquiéter ceux-ci en leur montrant les adultes et en leur disant qu’ils vont devenir pareils, ce qui leur semble résolument invraisemblable. Et pourtant… la machine capitaliste est implacable.

La seconde période exige aussi des enfants par ailleurs, pour bien souvent servir de report des rêves. Qui ne connaît pas les parents ayant reporté sur leurs enfants tel ou tel rêve de succès, de gloire ? L’une des premières mesures du socialisme sera clairement de calmer et de rééduquer les parents traumatisant leurs très jeunes enfants à coups d’exigences de performance, dans la perspective d’un triomphe futur. Cette agression de l’enfance est inacceptable.

La seconde période est on l’aura compris le produit direct de la première. A l’idéalisme de la première répond l’amertume de la seconde. Non pas que ce qu’on ait vécu ait été faux, totalement faux, cela n’aurait pas de sens. Toutefois, il y a l’horrible impression de ne pas être authentique, il y a cette observation qu’on se fait à intervalles plus ou moins réguliers qu’on a raté quelque chose.

Ce quelque chose, on se l’imagine être tel ou tel ex, telle ou telle carrière, telle ou telle orientation, tel ou tel tournant, mais réalité ce quelque chose c’est évidemment soi-même. Et on se dit qu’il est trop tard, d’où la nostalgie imprégnant de plus en plus la matière grise.

Il faut noter ici qu’il existe également un autre phénomène, celui où des gens choisissent la seconde période. Celle-ci a l’air en effet rassurante dans la mesure où finalement on est comme pris dans les glaces. Tout y est stable, rien ne bouge, contrairement à la confusion, aux pertes d’orientation de la première période. Il est tellement plus simple d’être conservateur, pessimiste, en qualifiant d’erreurs de jeunesse ses propres rêves !

Il est évident que toute quête d’idylle de la première période est à la fois normale car le bonheur est naturel comme valeur humaine, et à la fois déformée par le capitalisme qui la transforme en vécu consommateur en quête d’une marchandise sans aspérités, conforme à ce qu’on a en tête.

Le nombre de problèmes que cela pose est tellement gigantesque que, vu de l’avenir, on pourra pratiquement dresser une étude des mentalités de la société capitaliste rien que par rapport à une évaluation de cet esprit aliéné saisissant les choses suivant une évaluation idéaliste-idyllique.

Alors que l’être humain propre à une société socialiste, lui, se focalisera toujours sur l’authenticité, et reconnaîtra qu’il faut savoir s’incliner devant la richesse des faits authentiques, qu’il faut savoir percevoir leur nature concrète, qu’il ne faut pas céder devant les illusions d’un faux confort amenant à balayer d’un revers de la main ce qui s’avère en réalité la vérité.

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Le capitalisme ou la vie qui glisse entre les doigts

Être adulte pour la société signifie se plier aux exigences de l’économie capitaliste et s’y opposer au moyen d’une révolte existentialiste fondée sur l’individu ne change rien ni pour soi, ni pour la société. C’est le collectivisme qui, seul, est en contradiction avec les valeurs dominantes.

Why seek ye the living among the dread? St Luke, Chapter XIV, verse 5

Rien n’est plus insupportable que d’avoir l’impression que sa propre réalité défile indépendamment de soi, qu’on n’a plus de prise sur rien. On échappe à sa propre vie et sa propre vie nous échappe, ce qui donne un double sentiment d’angoisse.

On a l’impression d’être comme coupé en deux, car évidemment même s’il y a cette impression, on est encore présent dans sa propre vie, à faire ce dont on n’a pas envie, ce qui nous ne parle pas et nous semble même aller contre soi-même.

Le fait d’être adulte correspond, pour les gens, à relativiser cela et à finir par admettre que les exigences qu’on avait adolescents ne sont pas réalisables ou acceptables socialement. Il faut, partant de là, faire avec et prendre sur soi.

Refuser ce serait tomber au niveau des punks à chiens, des clochards, des drogués et des alcooliques, ou bien encore des mafieux, des petits criminels, etc.

C’est cette mentalité qui voit en le capitalisme quelque chose d’incontournable qui étouffe la révolution. Le Socialisme se pose en effet comme critique générale et collective du capitalisme, considéré nullement comme l’horizon ultime. Mais le capitalisme a réussi en grande partie à se présenter comme la fin de l’histoire et dans la fainéantise morale, mentale, psychologique, intellectuelle que façonne la société capitaliste, il n’y a que peu d’efforts pour voir si on ne peut pas faire différemment !

Sans parler bien entendu des espaces faussement alternatifs que le capitalisme laisse se développer, car étant issus de la petite-bourgeoisie, comme les milieux associatifs, quelques squats ou encore la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Cela ne change rien au système qui tourne très bien et qui peut se permettre le luxe d’avoir de tels interstices sans impact, qui ne dérange rien. Cela contribue même à l’illusion comme quoi le système est finalement tout à fait tolérant.

Car il ne faut pas se leurrer : lorsque l’ultra-gauche brise régulièrement les vitrines du centre de Nantes, à un moment il faut bien se dire que le système non seulement s’en fout, vit très bien avec, mais même que ça l’arrange. Quand on casse non stop et qu’on a aucune réaction policière, il faut quand même se poser des questions… Ce que l’ultra-gauche ne fait pas, car ce n’est pas dans sa démarche.

Son but, existentialiste, est de récupérer sa vie, par des actions symboliques. Pour le système, c’est dommage, car il préférerait que ce soit dans la consommation que l’on trouve un sens à son existence. Mais il peut tout à fait laisser des individus exprimer leur insatisfaction individuelle, cela lui convient, car philosophiquement cela revient au même.

Du moment qu’on ne touche pas à l’État, que la production n’est pas perturbée, que la vente de marchandises n’est pas troublée, alors que chacun fasse ce qu’il veut ! Du moment qu’on le fait en tant qu’individu, sans expression politique liée à la classe ouvrière, au collectivisme, à l’exigence socialiste.

Il faut bien saisir cela pour lutter de manière réelle, et non pas se comporter de manière conforme au grand théâtre de la vie politique et sociale propre au capitalisme.

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Les livres, les médicaments et les produits ménagers, une apparence trompeuse

Une réflexion sur les objets pratiques du quotidien est tout à fait nécessaire à qui ne veut pas perdre le sens des choses. Le capitalisme veut qu’on accumule des marchandises pour en faire des fétiches : faire réapparaître l’utilité est une tâche tout à fait nécessaire.

salon bibliothèque

Dans les logements, il y a notamment trois choses qui s’accumulent. En trois endroits différents des objets s’amoncellent, regroupés selon leur nature similaire et devant donner une certaine image de l’habitation.

La bibliothèque est de rigueur ; elle est plus ou moins grande, recherchant plus ou moins de prestige. Les ouvrages qui y sont disposés n’en sont pas moins pas lus, ils servent au prestige. Une tradition bourgeoise veut d’ailleurs que les ouvrages sur l’art, épais et haut, soient disposés de manière bien visible, pour former un bloc imposant.

Les médicaments, achetés au fur et à mesure, sont eux masqués dans une armoire ou sur une étagère ; ils forment un tas grotesque, les paquets ouverts ne se distinguant pas de ceux fermés, alors que de toute façon les dates de péremption ne sont plus vraiment pris en compte. Ils sont là au cas où, sans par ailleurs on sache vraiment ce qu’il y a et ce qu’il n’y a pas.

Les produits ménagers sont quant à eux un peu comme les outils dans leur caisse, cependant on s’en sert plus souvent, aussi leur dignité pratique est elle plus forte. Souvent rangés sous l’évier, ils consistent en des bouteilles en plastique assez solides et en des bidon plus ou moins pleins. Leurs fonctions sont très diverses et souvent seule la ménagère sait vraiment ce qu’il y a là, tout comme le ménager – le terme n’existe pas – sait ce qu’il y a comme outils.

Tout cela ne va pas, ne va pas du tout. Ce phénomène des livres, des médicaments, des produits ménagers, témoignent à la fois du chaos des achats individuels, d’une accumulation sans réflexion, de la reproduction des comportements de la génération d’avant.

Ces choses qui n’ont l’air de rien jouent un vrai rôle culturel dans la vie quotidienne, dans l’impression d’avoir une vie sérieuse, puisqu’on fait comme ses parents, puisqu’on a tout ce qu’il faut comme il faut, puisqu’on a des choses qu’il est nécessaire d’avoir comme preuve que c’est bien son logement, son habitation à soi, sa propre vie.

Encore que les livres ne sont pas une obligation, les couches populaires se voyant souvent exclus à ce niveau. On aurait tort ici de ne pas voir l’intérêt pour elles de la religion. Cette dernière exige des livres et les couches populaires apprécient de se voir trouver un accès à eux. Malheureusement, ce sont des livres aliénants, faisant perdre la raison, donnant de faux espoirs. Mais, donc, ces livres représentent aussi une dignité retrouvée, d’autant plus s’il y a une petite bibliothèque les amassant.

Il faut donc prendre en considération que les choses devront être différentes. Qu’est-ce que le Socialisme peut proposer ici ?

L’idée de base tombe sous le sens : il faut considérer les choses selon l’angle collectif. Si l’on prend par exemple un petit immeuble, imaginons de 15 habitations, il faudrait obligatoirement des endroits où retrouver ce qui n’est pas utilisé quotidiennement et qui n’est pas personnel en soi :

– un local servant de bibliothèque, avec un minimum d’espace, idéalement même au dernier étage, avec une verrière, pouvant servir comme atelier artistique ;

– un local pour ranger les outils partagés collectivement, idéalement un petit atelier ;

– un local pour ranger les produits ménagers ;

– un local pour ranger les médicaments.

Ce dernier point est en apparence le plus délicat, car les prescriptions sont personnelles. En réalité, cela forcera les gens à bien distinguer les médicaments généralistes de ceux vraiment personnels. Qui plus est cela permettra à des instances hospitalières de passer voir de temps en temps ces médicaments pour voir ce qu’il en est. C’est une supervision sociale nécessaire pour une question aussi importante sur le plan de la santé et le chaos individuel de la société capitaliste amène beaucoup de dangers.

Pour les produits ménagers, il faut également arrêter son fétichisme : on ne débouche pas son éviter avec une pompe tous les jours, on n’utilise pas un furet tous les deux jours non plus, pas plus qu’on ne lave le sol chaque semaine. Ranger cela collectivement permettra inversement d’avoir un meilleur aperçu de ce qu’on fait ou pas, et par conséquent de planifier réellement son activité. Le problème bien connu ici étant que les gens ne font soit rien, soit beaucoup trop par aliénation.

Pour poursuivre dans l’idée, chaque bloc d’habitation devrait disposer également d’un local à vélos et d’une laverie collective, permettant de disposer de meilleures machines de lavage, avec des horaires de partage bien délimités. Mais cela est une autre question, même si le principe est le même : la révolutionnarisation de la vie quotidienne, par et pour le Socialisme.

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Car objectivement on ne lit plus

Pour être à même lire, il faut avoir vécu un peu, mais surtout vivre encore. Le besoin de lecture s’efface par conséquent, dans une société où tout est observation neutre, regard froid, repli individuel sur un moi inaccessible au reste du monde.

livres

Voyons les choses en face : les gens ne lisent plus. Qu’ils soient riches ou pauvres, cultivés ou pas, ils ne lisent plus. Non pas que l’activité de la lecture n’existe plus, d’ailleurs avec internet, on n’a peut-être jamais autant lu. Sauf que ce qui est écrit n’est qu’une sous-écriture, dan le fond et dans la forme. Ce qui est véritablement écrit, plus personne ne le lit.

Ce phénomène de décadence correspond à la fois à la facilité, à l’absence de goût et l’incapacité à trouver ce qui est appréciable. Ce qui est appréciable ne l’est donc plus. La littérature s’est réduite au divertissement, à de la lecture facile écrite en grosse police, sans trop de vocabulaire, avec des thématiques toujours répétées.

Les écrits intellectuels consistent en des résumés de résumés de résumés, seul l’auteur au bout de la chaîne ayant réellement lu et étudié. D’ailleurs, le jeu des références universitaires fait qu’il ne faut jamais s’appuyer tant sur l’auteur que sur les analystes, au nom de « l’objectivité ».

Ce mot, qu’il a été déformé, vidé de son sens ! Car la seule objectivité, on l’a dans la pratique, dans le réel, et donc dans la subjectivité s’y confrontant. Est objectif non pas l’observateur, mais celui, celle qui s’implique, qui vit la chose. Barbusse au front en 1914, Lénine en octobre 1917, Léon Blum à la tête du gouvernement de Front populaire, sont d’une objectivité bien supérieur aux observateurs, car ils sont protagonistes, ils vivent le phénomène.

Ils ressentent la chose au plus profond d’eux, ils la ressentent, ils la sont. C’est le sens d’ailleurs des arts, de la littérature, du cinéma, et voilà pourquoi les gens ne s’intéressent plus à l’art, ne lisent plus : ils ne comprennent pas qu’il y ait des choses qui puissent être montrées, dites, vécues.

Il est difficile d’imaginer quelle terrible frustration doit exister dans la société française, incapable de lire. Madame Bovary n’était pas frustrée parce qu’elle lisait, mais malgré sa lecture, qui révélait son manque de vécu. Que doit-il en être pour quelqu’un qui ne lit même pas, qui n’a même pas conscience des terribles manquements à sa vie intérieure ?

Ce qui est marquant aussi, c’est au-delà de la lecture, la fainéantise devant l’effort soutenu exigé, le recul devant l’attention à porter au sens des mots et des phrases, le dédain pour la complexité, le mépris pour l’esthétique, l’absence de curiosité. L’humanité devient tel un lac asséché, où il ne reste que quelques bateaux échoués sur le sable.

Et malgré à cela, à cause cela, les gens prétendent être plus objectifs que jamais. Ils seraient dans le réel, car ils ne lisent justement pas de romans. Ils sauraient ce qu’est la réalité, précisément parce qu’ils fuient les romans.

Ce constat que peut faire aisément chaque personne qui, elle, lit et l’assume, est peut-être la chose la plus décourageante qui soit. Constater l’aliénation prendre une forme matérielle tout à fait concrète, sûre d’elle-même et prétendant au réel, met sensiblement mal à l’aise, on se dit que tout est perdu.

Le capitalisme a-t-il tellement mutilé les esprits qu’il ne serait absolument plus possible de récupérer cette capacité de lecture, de saisie du sens, de développement de sa personnalité ? Il faut le rappeler, encore et encore : la civilisation est à un tournant.

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« Ne méprisez la sensibilité de personne »

Cet appel de Baudelaire, écrit dans son journal intime, est en soi un appel à la révolution à notre époque vidé de son cœur et de son esprit. La bataille pour la sensibilité est un pas nécessaire pour tout un chacun pour s’arracher à l’asséchement imposé par le capitalisme.

Charles Beaudelaire

On peut reprocher beaucoup de choses à l’esprit romantique, tant sa complaisance pour le moi que sa fascination pour les mauvais génies, comme le royalisme, le fascisme, la religion, le passé idéalisé. Seulement il ne faut pas le prendre au pied de la lettre et ici quelqu’un à la démarche unilatérale ne révèle qu’une incompréhension de la dialectique de la vie.

La vie est d’une richesse extrême, et si le capitalisme n’effaçait pas toute la gamme de la sensibilité, pour les résumer à quelques attitudes allant dans le sens de la consommation, l’humanité serait bien différente. Eh oui il faut encore admettre avec la vieille Gauche, celle qui n’est pas post-moderne, qu’après la Révolution, on aura droit à l’Homme nouveau !

En ce sens, quand on a compris cela, on retrouve chez les romantiques des éléments qui résonnent à cet avenir prometteur. Prenons Baudelaire, qu’on ne saurait résumer aux Fleurs du mal qui ne sont par ailleurs qu’un exercice de style, souvent pompeux et faible. L’immense auteur du Spleen de Paris écrit dans son journal intime ces lignes si confondantes dans leur candeur et si touchantes par leur vérité :

« Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c’est son génie. »

Y a-t-il plus révolutionnaire que ces lignes aujourd’hui, à une époque où exprimer sa sensibilité est considérée comme un risque, une agression, une insupportable faiblesse, une atteinte au conformisme ?

On ne peut que se prendre la tête entre les mains et se dire : quoi, à notre époque, nos n’avons même pas de romantiques, nous n’avons que des zadistes et des salafistes fuyant le monde et leur propre sensibilité ? Avec des LGBT pour qui la sensibilité ne devrait se lire que par la subjectivité et avec comme seul critère le corps ?

C’est odieux et s’il n’était pas la classe ouvrière, mieux vaudrait se contenter de lire Baudelaire et Goethe, les grands poètes anglais du romantisme et les grands auteurs russes. Or, là, comme il y a la classe ouvrière, cela signifie qu’on peut les lire et avoir en tête que l’exigence de transformation de la réalité, pour l’affirmation de la sensibilité, est tout à fait possible. Le sens tragique du romantisme, obnubilé par l’échec individuel, s’efface devant le sens épique du socialisme, intéressé par le développement personnel.

Seul le socialisme peut reconnaître la personnalité, en rejetant l’individu qui n’est qu’une abstraction, car rien n’existe de manière isolée, entièrement différente, sans appartenance à l’ensemble. L’individu ne cultive que son petit moi, avec aigreur, là où la personnalité affirmée connaît un rapport vivant et productif avec la nature et la culture, qui elles-même sont fondamentalement liées.

Chaque personne ne saurait être un génie, car les génies n’existent pas, mais chaque personne a du génie, consistant non pas en le moi, sa pensée ou on ne sait quelle absurdité cartésienne, mais dans sa sensibilité. C’est ce qui fait qu’on admire tel oiseau, tel chat, tel poisson, tel insecte, de par sa sensibilité qu’on remarque, qu’on saisit comme on bond, tel un écho de notre propre sensibilité.

Le socialisme sera le monde où la sensibilité prédominera, et finalement le communisme rêvé par la Gauche historique n’est-il pas le triomphe complet de celle-ci ?

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Comment comprendre le capitalisme ?

Le capitalisme est vécu au quotidien, cependant il n’est pas aisé d’en définir les contours. Voici une petite aide pour bien poser les questions, avant d’entrevoir les réponses.

Das Kapital von Marx

Le capitalisme est un phénomène complexe, avec beaucoup d’aspects. On en parle beaucoup en France, car nous avons la chance de posséder un patrimoine de lutte et de conscience très élevé. Des pays comme la Suisse, la Suède ou l’Autriche ne connaissent nullement ce thème ; là-bas tout y est paralysé. Et c’est pire bien sûr dans des pays comme l’Angleterre où, outre le fait de ne pas en parler, on trouve cela très bien.

Il est évident pour autant qu’en France, on parle souvent sans connaître ou étudier à fond ; le point de vue suffit. Le Capital n’est pas lu, malgré son intérêt immédiat et en conséquence l’esprit de contestation se transforme en anticapitalisme velléitaire, stérile et prétentieux. Remettre cela en cause est un dur travail que la Gauche a à faire, pour en terminer avec le syndicalisme et l’anarchisme.

Le premier point pour comprendre le capitalisme est d’ailleurs de voir ce que ni le syndicalisme ni l’anarchisme ne voient. A leurs yeux, en effet, le capitalisme c’est la production de marchandises dans une entreprise, dans le but de les vendre à des consommateurs. La chose s’arrête là. Or, ce n’est pas du tout comme cela que ça marche. Le capitalisme ce n’est pas que de la fabrication de biens de consommation, c’est aussi la fabrication de matériel pour la fabrication.

C’est par exemple ce qui torpille les pays du tiers-monde, qui n’ont pas d’entreprises fabriquant ces moyens de fabriquer. Ils sont obligés d’importer les moteurs, les instruments, les machines, les tubes, les tuyaux, les pièces de rechange, etc. Difficile, comme on le voit, de rendre son pays indépendant si on dépend des autres pour le matériel permettant de produire quelque chose.

Les syndicalistes et les anarchistes se cassent toujours les dents sur le capitalisme, parce qu’ils ratent cette fabrication pour la fabrication. Soit ils passent dans l’utopie d’une fédération d’entreprises autogérées incapable de prévoir celle-ci, soit ils se soumettent au capitalisme en disant que seul celui-ci peut la permettre. Historiquement, sur le plan des idées, c’est un élément central.

Une fois qu’on a fait cette distinction et qu’on voit que le capitalisme est une production directe de marchandises pour le consommateur et une production indirecte dans la mesure où il y a de la production pour d’autres entreprises, on peut passer à la question du profit. On ne peut pas comprendre le capitalisme si l’on ne voit pas que le capitaliste vise le profit à court terme, encore plus de profit à moyen terme, et davantage encore à long terme.

Il ne s’agit pas que de vouloir du profit, mais toujours plus. C’est là un second aspect essentiel du capitalisme. Si on le rate, on s’imagine qu’on a juste affaire à des cycles tous indépendants les uns des autres. Sauf que ce n’est pas du tout le cas et c’est bien pour cela que des usines bénéficiaires sont fermées : elles ne font pas assez de profit selon leurs propriétaires. Toujours plus, telle est la devise.

Le dernier aspect est la question de la source de ce profit. Karl Marx a expliqué en long et en large, dans son ouvrage classique sur le « Capital », que le vrai profit est arraché aux ouvriers, que leur salaire ne recouvre qu’une partie de leur travail. Le capitaliste tire de l’ouvrier la richesse, en le payant bien moins que ce qu’il apporte comme énergie. Cela ne se voit pas, car en théorie il gagne de l’argent en vendant ses marchandises, mais en réalité c’est dans la production que cela se passe.

C’est là le vrai principe de l’exploitation et c’est là où l’on voit qu’une large partie de la Gauche a perdu tout sens des réalités. En disant qu’un ouvrier d’un atelier au Bangladesh est exploité, les gens qui se trompent à ce niveau veulent dire par là que, quand même, on le paye vraiment rien pour ce qu’il fait, sous-entendu ce n’est pas comme cela chez nous. Alors qu’en réalité, au sens « scientifique » du terme, l’ouvrier français d’une usine ultra-moderne est bien plus exploité, car on lui arrache bien plus d’énergie et de travail.

En arrière-plan, ce qui se pose c’est la question de savoir si la critique du capitalisme doit être simplement morale ou romantique, ou si elle doit s’appuyer sur une lecture qu’on peut qualifier de classique du mouvement ouvrier. Et donc si, au bout du compte, on lutte pour un repartage du gâteau capitaliste, ou bien pour la négation du capitalisme et l’établissement d’une société socialiste.

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Johnny Halliday, le gilet jaune, l’écran plat, McDonald’s

Malgré une élévation relative de leur niveau de vie, les couches populaires restent expressément bloqués dans un nombre de références particulièrement restreint. Elles sont très corrompues par le mode de vie fourni par le capitalisme.

Gilets jaunes

Il y a dans le peuple des gens qui savent tout en un certain domaine, en particulier dans les choses concrètes, depuis les circuits électriques d’un flipper jusqu’aux opéras. Pourtant, pris dans l’ensemble, le système de références des gens est vraiment très restreint. Si les couches supérieures disposent d’une capacité à s’appuyer sur de nombreuses conceptions, de nombreux concepts, de nombreux faits, etc., on a toujours l’impression que les couches populaires partent de zéro et font avec les moyens du bord.

Ces moyens du bord se retrouvent dans l’environnement immédiat. Le mouvement des gilets jaunes a par exemple comme symbole le chasuble obligatoire depuis quelques temps dans chaque voiture, en cas de panne. Une autre référence des gilets jaunes a été le drapeau tricolore, le drapeau national. Là aussi, on ne va pas chercher bien loin.

Et c’est typique : pris personnellement, chacun a énormément de choses à dire, une vraie complexité. Pris individuellement, c’est la catastrophe et le nivellement vers le bas, ce qui est visible d’une manière bien nette lors d’un mouvement social, d’une manifestation syndicale, etc. C’est comme si les gens étaient cassés en deux et perdaient toute complexité. Pire, comme s’ils n’en voulaient plus.

Quiconque perd de vue cette capacité à refuser la complexité se retrouve dans la situation de ne pas être en mesure de comprendre ce qu’est le fascisme. Le fascisme, c’est l’abaissement au degré zéro des « complications » d’ordre philosophique, politique, théorique. C’est la simplicité grossière, une sobriété intellectuelle réduite à la stupidité béante.

On a dit ici et là que les gilets jaunes ont un horizon borné parce qu’après tout c’est normal, ils débutent en politique, ils ne connaissent rien. Ce n’est pas vrai. Le peuple connaît plein de choses. S’il voulait, il pourrait. Or, il ne veut pas. Il privilégie le simple, il refuse le complexe.

Il choisit d’avoir comme horizon l’écran plat des télévisions. Il sait très bien – il y a l’école, l’histoire en elle-même, et même internet – qu’il y a des possibilités de révolte, de révolution, du critique du capitalisme. Mais il reste étranger à cela.

Ce n’est pas qu’il n’en a pas conscience, c’est qu’il ne veut pas avoir l’éventualité de cette conscience. Il choisit d’accepter la corruption par le capitalisme. De manière relative, mais c’est un choix quand même. Il sait que McDonald’s, c’est « mal ». Car mauvais pour la santé, les salaires des employés, les animaux, l’écologie. Mais il relativise. Il ne veut pas savoir.

Toute cette attitude provient des succès du capitalisme avec les « trente glorieuses » et ce qu’il en est resté par la suite. A quoi s’est ajouté la chute du bloc de l’est, l’irruption de la Chine comme usine du monde, cela a aidé le capitalisme.

Aujourd’hui cela se termine. Cependant cela fait quand même cinquante années que cette attitude dure grosso modo, et forcément cela laisse des traces. Pas seulement dans la faiblesse des conceptions, mais également dans la fainéantise. D’où l’acception de cet horizon restreint, qu’il faudrait même défendre ! Johnny Halliday, le gilet jaune, l’écran plat, le McDo…

Croire que parce que les gilets jaunes forment un mouvement social, il y aura spontanément du contenu qui va tomber du ciel, un accroissement formidable du niveau culturel, c’est ne pas comprendre que les gens vont devoir choisir de rompre avec la corruption historique qui les a marqués.

Et ce n’est pas gagné. Beaucoup préféreront renforcer la France, aller à la confrontation avec d’autres pays, piller le tiers-monde. Pour ne pas toucher à rien, pour ne rien remettre en cause…

Cet aspect là est peut-être l’un des plus complexes en France dans l’affrontement avec le capitalisme !

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« Si je dis non elle se casse »

Quand on va chez le médecin ou chez le dentiste, on a souvent toute une presse qui est disponible, pour passer le temps. On peut être amener à se demander dans quelle mesure ce ne sont pas de véritables nids à microbes, que l’on se refile les uns aux autres !

Si l’on en voit des plus engageants, on peut en prendre un, comme par exemple le magazine Spirou, tout frais tout neuf. A quoi ressemblent donc les journaux pour enfants de nos jours ? Peut-on encore se plaindre de la qualité des dessins, réalisés par informatique, sans grâce ni densité ?
Et quelle surprise que de voir deux petites cases, dont le contenu semblait ô combien significatif, mais est-ce bien pour des enfants ?

Spirou - « Si je dis non elle se casse »

Comment, on explique déjà aux garçons que leur seul avenir sera d’être célibataire ou bien un « canard » ? On explique déjà aux filles qu’il faut agir en capitaliste, d’être toujours insatisfaite de ce qu’on a ou de ce qu’on peut avoir trop facilement ? Le capitalisme fait déjà des enfants des consommateurs, les préparant le plus tôt possible à s’élancer sur le « marché »…

Mais le marché de quoi ? De l’amour ? Du couple ? C’est un phénomène bien connu, que tout homme connaît, car la femme est condamnée dans cette société à devoir agir avec pragmatisme et efficacité.

Avec le couple, il faut désormais se tenir à carreau et l’homme « canardisé » ses anciennes valeurs, ses anciennes orientations, voire ses anciens amis, pour ne vivre socialement qu’à travers sa compagne dessinant un couple qui termine rapidement en petit regroupement traditionnel bunkérisé autour d’un enfant, avec une socialisation fondée sur l’acceptation complète de la société, malgré quelques velléités bobos de-ci de-là éventuellement, ou bien quelques parties de FIFA, autant que possible…

Est-il besoin de dire qu’il y a ici une source très importante de destruction de tout esprit de contestation ? On commence toujours le grand compromis dans sa vie en cherchant à ce que ses beaux-parents soient contents, on passe par la case mairie avec un certain contentement et voilà déjà des futurs parents ne comprenant rien à leurs adolescents, oubliant qu’ils ont été jeunes eux-mêmes. Et le cycle recommence.

Cela rappelle une carte postale vendu dans les librairies, avec une photographie du poète russe Vladimir Maïakovski, et une citation censée être de lui : « Toutes les femmes sont collantes et assommantes ; tous les hommes sont des vauriens. » Ce n’est pas très engageant et malheur à qui, homme ou femme, place la bienveillance est au cœur des préoccupations. Ce sera considéré comme un cœur de verre, devant se heurter à un cœur de pierre !

Car il faudrait savoir accepter le monde tel qu’il est, sans le changer. L’acceptation de la déformation de sa propre personnalité est le prix à payer pour être reconnu en tant qu’individu et donc d’avoir le mérite du maintien du couple intégré dans la société. Le capitalisme est une machine à détruire les romances.

Et qu’est-ce qu’être de gauche ? Assumer cette romance coûte que coûte, et non pas basculer dans le polyamour, le fait de coucher avec n’importe qui, l’individualisme hédoniste des grandes villes, avec leur vile décadence, masque d’un terrible vide intérieur..

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« La vie la pute »

Paris est un endroit parfois incontournable l’été, c’est après tout une grande ville pleine d’histoire, c’est aussi notre héritage fascinant, malgré toute la répulsion que l’on peut éprouver en pensant à quel point c’est désormais surtout la forteresse des nantis et d’une liste sans fin de prétendus intellectuels et artistes à leur service.

On regarde les rues en flânant et on se dit : quelle beauté, quel gâchis, quelle culture, quelle corruption, quel confort, les idées se chamboulent dans notre tête ! Et alors qu’on se dit que pour changer le pays, il faudra bien virer la moitié des Parisiens pour les remplacer par des gens du peuple, on peut, au détour d’une rue, être parfois frappé du fait que malgré les arrivages massifs de gens toujours plus aisés défigurant les rues, il reste des aspects populaires saisissants.

C’est par exemple une impression marquante, lors d’une simple ballade dans le centre, que de tomber début juillet sur la pittoresque manifestation hindoue consistant à tirer un grand char. Parmi les quelques centaines de personnes, surtout du Sri Lanka et façonnant de magasins et de restaurants une des rues longeant la gare du Nord, on retrouvait les Hare Krishna à l’origine de cette marche.

Il y a la recherche d’une joie qui ne peut laisser indifférent, quoiqu’on pense de tout ce folklore religieux et de son obscurantisme intellectuel. Ce n’est pas une vaine agitation, l’ambiance est colorée et pacifique, l’esprit vivifiant de l’Inde n’est pas loin et après tout, ne célèbre-t-on pas ici le végétarisme aussi ? Certains végans curieux, attentionnés et critiques, ne s’y trompent pas et on en trouve quelques uns, reconnaissables à leurs t-shirts témoignant de leur liaison avec la culture musicale du punk hardcore straight edge.

On trouvait d’ailleurs aussi quelqu’un à l’apparence pas forcément engageante, pour ne pas dire peut-être patibulaire sans vouloir l’offenser, avec un t-shirt des Cro-mags, ce groupe de musique lié à la culture Hare Krishna connu pour son album fondateur d’un certain hardcore agressif et abrasif propre à la ville de New York, The Age of Quarrel, en 1986. C’est la repentance suite à l’ultra-violence, comme l’a connu aussi « Petit Willy », un skin fameux pour sa brutalité fanatique dans les années 1980 à Paris avec le groupe nazi des « JNR » et qui vénère désormais en toute paix Krishna dans un monastère de Rouen.

Les cro-mags

La marche non forcée pour tirer le grand char finit par aboutir une centaine de mètres plus loin, place du Châtelet, où de nombreux stands étaient présents pour vendre diverses babioles alors qu’un rond et jovial animateur – coiffé et habillé comme Elvis Presley dans les années 1970 malgré une chaleur de plomb – mettait de l’ambiance pour annoncer de petits spectacles de danse et vanter le culte de Krishna.

Puis il y eut comme une apparition parmi ces gens formant, si l’on veut, un attroupement bigarré et connaissant malgré tout une certaine forme de communion. Il s’agit d’une femme, très clairement parisienne de par son style, avec cet air pincé que l’on sait. Ce qui était inscrit sur son t-shirt tranchait entièrement avec son environnement ; c’était une formule lapidaire, agressive comme savent en concocter les ambitieux cherchant à rendre à la mode leur production streetwear. On lisait ainsi, simplement mais avec une surprise dégoûtée, ce slogan allant droit au but : « La vie la pute ».

Cela relève de ces moments où toute l’absence de délicatesse de la vie en métropole nous prend à la gorge. Le cynisme s’affichant dans Paris est effrayant, effroyable, cependant là il n’a pas fait que se montrer, il s’est également présenté. Bonjour, je suis le fait de ne croire en rien, bonjour, je suis le fait de considérer mon petit moi comme unique et seul au monde, bonjour, je suis l’amertume.

Et cette présentation malsaine continuait inlassablement de se marteler après cette vision : bonjour, je suis l’âpreté, bonjour, je suis la rancœur, bonjour, je suis le ressentiment, bonjour, je suis le dépit, bonjour, je suis l’âcreté.

Et ce bonjour empoignait jusqu’à l’angoisse toute considération avant, heureusement, de s’en aller bien pensif de cet endroit.

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Un manque de suite dans les idées dans le métro parisien

Les Français manquent de suite dans les idées : c’est un constat simple, mais qui semble si vrai dans les petits détails. La dernière fois, à Paris, sur une de ces lignes du centre-ville, une femme encore jeune, habillée de manière si ce n’est cossue au moins chic, s’aperçoit qu’elle devrait descendre.

Elle le fait tardivement ; elle avance, elle recule, elle tergiverse, elle ajourne son élan,

Enfin, la sonnerie retentit, les portes se ferment ou quasiment et elle, consciente de cela, passe tout de même ou du moins, tente seulement bien sûr de passer, pour s’encastrer dans les battants se fermant. Tout cela devant les yeux de contrôleurs présents juste à côté d’elle.

Un abîme de perplexité sur le visage de ceux-ci. Une attitude humaine, avec cet air gêné, qui veut éviter la moquerie mais s’aperçoit du caractère pittoresque de la scène, presque burlesque même avec les mimiques de la femme.

Puis, il y a les réactions. « La sonnerie a retenti » dit l’un, alors que l’autre a écarté les portes pour l’aider à s’extraire. La femme descend, titube en faisant quelques pas en ayant l’air de dire qu’en fait elle n’aurait pas dû descendre. Elle fait mine de remonter, alors que la sonnerie retentit de nouveau ; elle fit finalement un geste de la main qui semble vouloir dire : « tant pis ! ».

Faut-il ici se demander si dans un pays du Nord, plus policé dans ses mœurs, les contrôleurs l’eurent vertement enguirlandé, ou bien si la femme en question n’eut pas l’idée d’une telle aberration ? C’est que les Français n’ont pas de suite dans les idées. Adeptes de l’immédiatisme, ils se précipitent. Si je le pense, c’est que je le suis !

C’est comme, une chose unique à voir quand on y pense, ces Parisiens commençant à courir dans le métro, alors que la sonnerie du métro retentit et qu’ils sont loin : en haut d’un escalier, voire dans un couloir, à trente mètres, où la dite sonnerie résonne.

On se dit alors : c’est trop tard, on l’a raté. Mais comme il n’y a pas de suite dans les idées, c’est la fuite en avant. Ou bien est-ce un manque d’esprit d’à propos ?

Autre fait, plus grave, plus écœurant aussi : cette manière de laver, ou plus précisément de ne pas laver les barres métalliques plantées dans les rames de métro et servant à se tenir. Avez-vous déjà assisté à un lavage d’une de ces barres ? C’est très français.

Arrive en effet un pauvre hère, mal payé, qui très visiblement vit mal son travail. Il prend une sorte de chiffon d’une couleur indescriptible, voire non identifiable. Il le fait passer sur la barre de bas en haut. Aucun produit n’a été utilisé pour rendre utile la démarche.

Puis, il passe à la barre métallique se situant juste à côté de la première, à une cinquantaine de centimètres peut-être. Il conserve le même chiffon, faisant exactement les mêmes mouvements, avec toujours comme l’âme paralysée, l’esprit ankylosé.

Il faut se figurer ce que cela signifie. Le chiffon sale se voit ajouté de la saleté, servant de grand intermédiaire de la saleté se projetant de barre en barre, acquérant la propriété quasi magique de projeter son contenu de part en part, participant à l’essaim des saletés s’éparpillant de manière exponentielle dans toutes les rames !

Serait-ce là une allégorie de cette léthargie qui se répand, se propage, s’empare des Parisiens, les endormant au point qu’ils ne voient plus le rythme oppressant, l’aliénation sous-jacente à la « vie » dans une grande ville ? Qui les prive de cette suite dans les idées qui, après tout, est tout de même la base de toute orientation correcte dans la réalité ?

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« Il a 19 ans, et il est en finale de la Coupe du monde. Vous faisiez quoi à 19 ans, vous ? »

Il est difficile d’exprimer le malaise terriblement profond qu’on peut ressentir parfois, et que dire de ce qu’on a au fond de soi à la vue de ce commentaire du Monde dans son « live » pour le match France-Belgique d’hier, en coupe du monde de football ?

« Il a 19 ans, et il est en finale de la Coupe du monde. Vous faisiez quoi à 19 ans, vous ? » peut-on lire, avec une photographie où l’on voit de dos Kylian Mbappé.

Ce n’est pas seulement la surmédiatisation et la dimension « spectacle » du football moderne qui pose ici problème, ni même l’individualisation forcenée d’un système qui ne voit justement que des individus, de par sa nature.

Bien sûr, tout cela est vrai, mais certains diront : c’est de la politique et diront que là n’est pas l’important. Admettons, même si ce n’est pas vrai. Non, au-delà de cela, il y a ce terrible problème, ce problème peut-être le plus douloureux de notre époque : la négation de la personnalité.

Car ce que sous-tend Le Monde, c’est qu’être en finale d’une Coupe du monde aurait davantage d’intensité dans le vécu que, par exemple, à 19 ans, devenir amoureux, découvrir les premiers albums de Pink Floyd, adopter un chien dans un refuge, voir sa première aurore boréale, avoir un couple de pigeons ayant construit un nid et couvant ses œufs juste devant sa fenêtre.

Et c’est là qu’on ressent en pleine face ce qui est une odieuse impression de vide ; la vie dans cette société semble être un immense gaspillage, entièrement superficiel, sans aucune substance, avec tout n’étant qu’apparence.

La vie dans cette société n’est que du remplissage, une immense accumulation de choses diverses servant au remplissage. Et, ausi, on remplit sa vie avec un emploi, avec un couple, avec des jours qui passent. Non pas qu’un emploi ni un couple ne soient pas nécessaires, pas plus que les jours qui passent ! Bien au contraire, penser à l’inverse serait basculer dans la religion ou la célébration de marginalités auto-destructrices.

Cependant, pour un couple authentique et un emploi non aliénant, pour des jours qui passent en étant emplis de vie et non remplis de consommation et de superficialité, il faut s’arracher, s’extraire, s’extirper, s’enlever, s’ôter, se retirer d’attitudes, de conventions, de normes paradoxalement totalement vides.

Et les remplacer par d’autres, fondamentalement positives, allant dans le sens de l’épanouissement de ses propres facultés, de ressentir toute une gamme d’émotions, de sentir la nature, et d’une capacité à construire, à produire. C’est cela, le socialisme.

Et donc comprendre que ce qui compte, c’est la civilisation dans son ensemble, la culture, par laquelle on existe avec la nature, et non pas des individus qui ne sont que des egos abstraits. Après tout, qu’importe de savoir qui est l’auteur de La Multiplication des pains des Très Riches Heures du duc de Berry au XVe siècle?

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L’image de poète tourmenté et de son rapport au suicide

L’image de poète tourmenté, de l’artiste mort avant trente ans sont autant de fascinations morbides portées et entretenues par notre société. Il y a l’idée qu’il faut souffrir pour ressentir véritablement le monde qui nous entoure, comme une déformation de la célèbre citation de Rimbaud :

« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »

Chez Rimbaud la démarche est active, même s’il n’a pas réussi à prolonger le tir, et d’ailleurs il dit que n’importe qui peut être « voyant ». Dans l’image du poète torturé ayant souffert, la démarche est complètement passive : tout repose sur ce passé érigé un outil de production artistique.

Cela rejoint l’idée d’un certain génie, inné, chez certaines personnes : si des heures et des années de travail méthodique ne permettent pas de devenir un Baudelaire, un Nick Drake, un Ian Curtis, un Kurt Cobain, etc. alors leur talent doit tomber du ciel. Et si l’on ne croit pas à un Dieu tout puissant et capricieux, on se réfugie dans le parcours et l’histoire individuels.

Prenons l’exemple du fabuleux Nick Drake. Né en 1948 en Birmanie de parents anglais, il est vite de retour en Angleterre où il vivra jusqu’à sa mort en 1974. Issu d’un milieu aisé, il vit une vie d’anglais des pavillons au sein d’une famille cultivée et libérale (dans le bon sens du terme).

Tous ses proches l’ont décrit comme une personne joyeuse, avec ses hauts et ses bas comme tout le monde.

Un garçon sensible qui aura du mal à trouver sa place dans l’Angleterre d’après-guerre. Il n’aura ni une vie de misère, ni une enfance traumatisante.

Sur le plan artistique, il compose un premier album prometteur en 1969, un second plus riche et travaillé sur le plan musical en 1971 et un dernier album dépouillé, presque minimaliste, en 1972. Ses œuvres ne connaîtront un succès qu’après sa mort, lorsque d’autres artistes le citeront comme une de leurs références majeures (comme Robert Smith du groupe The Cure).

Et c’est à l’âge de 26 ans, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1974, que Nick Drake meurt d’une overdose d’amitryptyline – un antidépresseur. Il n’en fallait pas plus pour fabriquer de toute pièce une image du poète torturé.

Est-ce que ses chansons sont des hymnes à la joie à la fois niais et naïfs ? Non. Doit-on le considérer comme un artiste tourmenté pour autant ? Certainement pas. Il y a la mélancolie, mais pas la dépression. Un certain désenchantement traverse son œuvre, c’est vrai. Est-ce suffisant pour décréter que Nick Drake était un artiste au bord du suicide dès 1969 ? Aucune écoute honnête de son œuvre ne le permet.

A l’exception des toutes dernières années de sa vie, Nick Drake n’était pas une personne rongée par la dépression. Être fasciné de la sorte par cet immense poète est une insulte envers sa mémoire, son œuvre et ses proches.

Doit-on être soit dépressif, soit en extase permanente ? N’y a-t-il pas des moments de vides, de flottements, de doute, de deuils dans les vies des chaque personnes ? N’y a-t-il pas de place pour la mélancolie pour de nombreuses personnes qui cherchent une place dans nos sociétés ?

« Très bien nous dira-t-on, mais qu’en est-il d’artistes réellement dépressifs, voire suicidaires ? Les textes de Joy Division évoquent souvent le suicide, à demi-mot. Qu’en penser ?»

Nous dirons que s’ils ont réussi à atteindre un tel niveau malgré la maladie, il faut imaginer ce qu’ils auraient pu produire sans. Car il faut dire les choses telles qu’elles sont : la dépression, les pensées suicidaires et les (tentatives de) suicides n’ont rien de beau. Elles ne produisent rien : elles ne font que détruire des vies.

On ne peut pas accepter la moindre fascination, la moindre complaisance envers tout ce qui brise des vies de la sorte. C’est une question de civilisation. Nous voulons des artistes entiers et sensibles qui parviennent à retranscrire une époque et son atmosphère avec toujours plus de finesse, toute la densité de la sensibilité personnelle.